QUI PAIT UN PREMIER MINISTRE
demi yers moi sans lever les yeui . et se prit tout à coup à dire d'un ton triste et bas : a II faut finir cela, il n'y a qu'à le déclarer tout à l'heure. — Monsieur , repris-JQ , vous êtes bon et sage , et par-dessus le maître. N'avez-Tous rien à m'ordonner pour Meudon? » Je lui fis tout de suite la révérence et sortis , tandis qu'il me cria : « Mais vous reverrai- je pas bientôt. » Je ne répondis rien , et je fermai la porte. Le fidèle et patient Belle-Ile étoit encore depuis plus de deux grosses heures au même endroit où je l'avois laissé en entrant, sans le temps qu'il y avoit attendu mon arrivée. Il me saisit aussitôt en me disant avec em[jressement à l'oreille : c Hé bien ! ou en sommes-nous? — Au mieux, lui répondis-je en me contenant tant que je pus ; je tiens l'afiaire faite et tout sur le petit bord d'être déclarée. — Cela est à merveille , reprit-il : je vais tout à l'heure faire un homme bien aise. > Je ne le chargeai de rien , et je me hâtai de le quitter pour me sauver à Meudon , et m'y exhaler seul à mon aise.
Je sentis dès le lendemain la raison des quatre embuscades de Bel le -^ Ile, que je n'avois attribuées qu'à curiosité, à l'envie de se mêler et de faire sa cour au cardinal Dubois. Ni moi ni personne n'en aurions jamais deviné la cause , qui fut toute de projet d'une hardiesse démesurée. Sur les deux heures après midi du 23 août, lendemain de la conversation qui vient d'être racontée , le cardinal Dubois fut déclaré premier ministre par M. le duc d'Orléans , et par lui présenté au roi comme tel , à l'heure de son travail. Sur les quatre heures après midi arriva Conches à Meudon , qui vint m'apprendre cette nouvelle de la part du cardinal Dubois, qui l'envoyoit exprès m'en porter, me dit -il, son hommage , comme à celui à qui il en avoit toute l'obligation. Je répondis fort sec et avec grande surprise que j'étois fort obligé à M. le cardinal de la part qu'il vouloit bien me donner d'une chose pour laquelle il savoit mieux que personne qu'il n'avoit besoin que de lui-même, et Conches , sans autre propos de moi ni guère plus de lui , s'en retourna aussitôt. Conchti étoit un homme de rien et de Dauphiné,' dont la figure lui avoit tenu lieu d'esprit. M. de Vendôme lui avoit fait avoir une compagnie de dragons , puis commission de lieutenant-colonel. Il s'étoit attaché depuis à Belle-Ile , mestre de camp général des dragons ' , qui ramassoit alors tout ce qu'il pouvoit pour se faire de« créatures , et qui savoit très-bien se servir des gens quels qu'ils fussent, et les servir luimême utilement. Je vis donc par ce message que le cardinal Dubois se vouloit parer de mon suffrage pour son élévation à la place de premier ministre, tandis qu'il étoit radicalement impossible et hors de toute vraisemblance qu'il ne sût par M. le duc d'Orléans ce qui s'étoit passé, du moins en gros , entre ce prince et moi là-dessus. Je fus vraiment indigné de cette efl'ronterie , dont sa prétendue reconnoissance remplit la cour et la ville. Heureusement on nous connoissoit tous deux : mais ce n'étoit pas le plus grand nombre , de ceux surtout qui n'approchoient pas de la cour. Je ne laissai pas de dire à des amis, à quelques autres
A . Colonel général des dragons. On a eu tort, dans les anciennes éditiens, de substituer maréchal de camp général i mestre de camp général