‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 188 sur 200 · DUBOIS PREMIER MINISTRE · texte numérisé non relu

DUBOIS PREMIER MINISTRE

personnes distinguées, que j'étois fort éloigné d'y avoir part, et je remis au lendemain , quoiqu'il fût de si bonne heure , à' aller à Versailles.

Comme j*entrois dans les premières pièces de l'appartement, où j'étois apparemment gaetté à tout hasard , un des officiers de sa chambre me vint dire que M. le cardinal Dubois me prioit de passer par la petite cour, et que je le irouverois i la porte du caveau. Ce caveau étoit une pièce , une espèce d'enfoncement moins réel que d'ajustement , qui faisoit une petite pièce assez obscure , où monseigneur couchoit souvent l'hiver, dans les derrières de sa chambre naturelle, par la ruelle de laquelle on y entroit , qui avoit un degré fort étroit et fort noir en dégagement , qui rendoit dans la seconde antichambre du roi , d'un côté , et dans les derrières de l'appartement de la reine de l'autre , et qui avoit up autre dégagement de plain-pied dans la petite cour, à travers une manière de très-petite antichambre. Ce fut dans cette antichambre que je trouvai le cardinal Dubois. Je n'ai point su ce qui l'y avoit mis. Peut-être averti de mon arrivée , puisque dès l'entrée de l'appartement j'y fus envoyé de sa part , y étoit-il allé pour m'y faire en particulier toutes ses protestations et ses caracoles, qu'il craignoit apparemment qui ne fussent démenties par le froid dont il craignoit que je les pourrois recevoir. Quoi qu'il eo soit, je le trouvai avec Le Blanc et Belle-Ile seuls. Dès qu'il m'aperçut, il courut à moi, n'oublia rien pour me persuader que je l'avois fait premier ministre , et son éternelle reconnoissance me protesta qu'il vouloit ne se conduire que par mes conseils, m'ouvrir tous ses portefeuilles, ne me cacher rien, concerter tout avec moi. Je n'étois pas si crédule que le cardinal de Rohan , et je sentois tout ce que valoit ce langage d'un homme qui savoit mieux qu'il ne disoit, et qui ne cherchoit qu'à se cacher sous mon manteau, et à jeter, s'ill'eût pu, tout l'odieux de sa promotion sur moi, comme l'ayant conseillée, poursuivie et procurée. Je répondis par tous les compliments que je pus tirer de moi, sans jamais convenir que j'eusse la moindre part à sa promotion , ni que je prisse à l'hameçon de tant de belles ofifres sur les affaires. Il ne tenoit pas à terre de joie.' Nous entrâmes parles derrières, lui et moi, dans le cabinet de M. le duc d'Orléans; qui, à travers l'embarras qui le saisit à ma vue, me fit aussi merveilles, mais sans qu'il fût question de la déclaration du premier ministre. J'abré; geai tant que je pus ma visite et m'en revins respirer à Meudon. Cette déclaration , incontinent suivie de la plus ample patente et de son enregistrement , fut extrêmement mal reçue de la cour, de la ville et de toute la France. Le premier ministre s'y étoit bien attendu , mais il y étoit parvenu et il se moquoit de limprobàtion et des clameurs publiques , que nulle politique ni crainte ne put retenir. . Les Rohan firent preuve de la leur en cette occasion qui les touchoit de si près; ils avalèrent la chose doux comme lait, affectèrent de l'approuver, de la louer, de publier que cela ne.se pouvoit autrement, sinon que cela avoit été trop différé. Ils ont tous en préciput une finesse de nez qui les porte sans faillir à l'insolence et à la bassesse, qui les fait passer de l'une à l'autre avec une agilité merveilleuse, et dont l'air

Page 1