INDIGNITÉ DES ROHAN
simple et naturel surprendroit toujours, si leur extrême fausseté étoit moins connue , jusqu'à douter , avec raison, s'ils ont soif à table quand ils demandent à boire. En vérité , la souplesse ni Tétude des plus surprenants danseurs de corde n'égala jamais la leur. Leur coup étoit manqué ; en user autrement eût blessé le cardinal Dubois jusque dans le fond de l'âme par la conviction de sa longue perfidie ; l'avaler comme ils firent étoit se l'acquérir autant qu'il en pouvoit être capable, par la reconnoissance de cacher son forfait autant qu'il étoit çn eux , et par l'effort d'approbation et de joie de ce qu'il leur enlevoit après des engagements si forts et si redoublés. Laissons-les s'ensevelir dans cette fange , et Dubois dans le comble de sa satisfaction et de la toute-puissance, pouf exposer un épisode indispensable à placer ici pour les étranges suites qu'eurent de si chétives sources.
Plénœuf étoit Berlhelot, c'est-à-dire de ces gens du plus bas peuple qui s'enrichissent en le dévorant, et qui, des plus abjectes commissions des fermes, arrivent peu à peu, à force de travail et de talents, aux premiers étages des maltôtiers et des financiers , par la suite. Tous ces Berthelot, en s'aidant les uns les autres, étoient tous parvenus, les uns moins, les autres plus; celui-ci s'étoit gorgé par bien des métiers, et enfin dans les entreprises des vivres pour les armées. Ce fut cette connaissance qui le fit prendre à Voysin , devenu secrétaire d'Ëtat de la guerre, pour un de ses principaux commis. Il avoit épousé une femme de même espèce que lui , grande , faite au tour , avec un visage extrêmement agréable, de l'esprit, de la grâce, de la politesse, du savoirvivre, de l'entregent et de l'intrigue, et qui auroit été faite exprès pour fendre la nue à l'Opéra et y faire admirer la déesse. Le mari étoit un magot, plein d'esprit, qui vouloit en avoir la meilleure part, mais qui du reste n'étoit pas incommode , et dont les gains immenses fournissoient aisément à la délicatesse et à l'abondance de la table , à toutes les fantaisies de parure d'une belle femme , et à la splendeur d'une maison de riche financier.
La maison étoît fréquentée ; tout y attiroit ; la femme adroite y souffroitpar complaisance les malotrus amis de son mari qui, de son cêté, recevoit bien aussi des gens d'une autre sorte qui n'y venoient pas pour lui. La femme étoit impérieuse, vouloit des compagnies qui lui fissent honneur; elle ne soufTrolt guère de mélange danscequivenoit pour elle. Ëprise d'elle-même au dernier point , elle vouloit que les autres le fussent ; mais il falloit en obtenir la permission. Parmi ceux-là elle savoit choisir ; elle avoit si bien su établir son empire , que le bonheur complet ne sortoit jamais à l'extérieur des bornes du respect et de la bienséance , et que pas un de la troupe choisie n'osoit montrer de la jalousie ni du chagrin. Chacun espéroit son tour, et en attendant, le choix plus que soupçonné étoit révéré de tous dans un parfait silence, sans la moindre altération entre eux. Il est étonnant combien cette conduite lui acquit d'amis considérables, qui lui sont toujours demeurés attachés, sans qu'il fût question de rien plus que d'amitié, et qu'elle a trouvés, au besoin , les plus ardents à la servir dans ses affaires. Elle fut donc dans le meilleur et le plus grand monde , autant qu'alors une femme de
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PlénoBuf y pouYoit ct^e, et 8*y est toujours consenrée depuis parmi tous les changements qui Im sont arrivés é
Entre plusieurs enfants, elle eut une fille, belle, bien faite, plus charmante encore par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit, extrêmement orné et cultivé par les meilleures lectures, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer. Elle avoit fait la passion et l'occupation de sa mère à la bien élever. Mais devenue grande , elle plut, et à mesure qu'elle plut elle déplut à sa mère. Elle ne put souffrir de vœux chez ^e qui pussent s'adresser à d'autres; les avantages de la jeunesse l'irritèrent. La fille , à qui elle ne put s'empêcher de le faire sentir, souffrit sa dépendance, essuya ses humeurs, supporta les contraintes; mais le dépit s'y mît. Il lui échappa des plaisanteries sur la jalousie de sa mère qui lui revinrent. Elle en sentit le ridicule, elle s'emporta; la fille se rebecqua, et Plénœuf, plus sage qu'elles, craignit xm édat qui nuiroit à l'établissement de sa fille , leur imposa eh sorte qu'il en étoufia les suites, qui n'en devinrent que plus aigres dans l'intérieur domestique , et qui pressèrent Plénœuf de l'établir.
Entre plusieurs partis qui se présentèrent, le marquis de Prie fut préféré. Il n'avoit presque rien , il avoit de l'esprit et du savoir ; il étoit dans le service , mais la paix Tarrêtoit tout court. L'ambition de cheminer le tourna vers les ambassades^ mais point de bien pour les soutenir; il le trouvoit chez Plénœuf, et Plénœuf fut ébloui du parrain du roi , d'une naissance distinguée et parent si proche de la duchesse de Ventadour du seul bon côté , et qui , avec raison , le tenoit à grand honneur. L'affaire fut bientôt conclue ; elle fut présentée au feu roi par la duchesse de Ventadour ; sa beauté fit du bruit ; son esprit , qu'elle sut ménager , et son air de modestie la relevèrent. Presque incontinent après , de Prie fut nommé à l'ambassade de Turin , et tous deux ne tardèrent pas à s'y rendre. On y fut content du mari, la femme y réussit fort, mais leur séjour n'y fut pas fort long. La mort du roi et l'effroi des financiers pressèrent leur retour; l'ambassade ne rôuloit que sur la bourse du beau-père. Mme de Prie àvoit donc vu le grand monde françois et étranger ; elle en avoit pris le ion et les manières en ambassadrice çt en femme de qualité distinguée et connue; elle avoit été applaudie partout. Elle ne dépendoit plus de sa mère ; elle la méprisa et prit des airs avec £lle qui lui firent sentir toute la différence de la fleur d'une jeune beauté d'avec la maturité des anciens charmes d'une mère, et toute la distance qui se trouvoit entre la marquise de Prie et Mme de Plénœuf. On peut juger de la rage que la mère en conçut ; la guerre fut déclarée, les soupirants prirent parti, l'éclat n'eut plus de mesure; la déroute et la fuite de Plénœuf suivirent de près. La misère , vraie ou apparente , et les affaires les plus fâcheuses accablèrent Mme de Plénœut Sa fille rit de son désastre et combla son désespoir. Voilà un long narré sur deux femmes de peu de chose , et peu digne , ce semble , de tenir la moiodre place dans des mémoires sérieux , où on a toujours été attentif de bannir les bagatelles, les galanteries, surtout quand elles n'ont influé sur rien d'important. Achevons tout de suite.
Mme de Prie devint maîtresse publique de M. le Duc, et son mari,