‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 20 sur 200 · JE VAIS VOIR LOYOLA · texte numérisé non relu

JE VAIS VOIR LOYOLA

pas grande lumière là-dessus. Ce que je démêlai seulement fut qu'Adoncourtf qui avoit de grands commerces en Espagne ponr tenir la cour bien avertie de tout, et qui étoit même en liaison avec plusieurs seigneurs , avoit eu plus de part que moi en la confidence du duc d'Ossone qui lui avoit nommé des personnages de cette intrigue , tant de notre cour que de celle d'Espagne, Je l'exhortai à en instruire le cardinal Dubois auquel je le mandai.

Passant les Pyrénées , je quittai , avec la France, les pluies et le mauvais temps qui ne m'avoieut pas quitté jusque-là , et trouvai un ciel p^^ et une température charmante , avec des échappées de vues et des perspectives qui changeoient à tout moment, qui ne Tétoient pas moins. Nous étions tous montés sur des mules dout le pas «st grand et doux. Je me détournai en chemin à travers de hautes montagnes pour aller voir Loyola , lieux fameux par la naissance de saint Ignace , situé tout seul près d'un ruisseau assez gros, dans une vallée fort étroite, dont les montagnes de roche qui la serrent des deux côtés doivent faire une glacière quand elles sont couvertes de neige et une tourtière en été. Nous trouvâmes là quatre ou ciaq jésuites , fort polis et fort entendus , qui prenoient soin du b&timent prodigieux qui y étoit entrepris pour plus de cent jésuites et une infinité d'écoliers , dans le dessein de faire de cette maison un noviciat , un collège , une maison professe [pour] qu'elle servit à tous les usiyzes auxquels sont destinés leurs difi'érentes maisons et [fût] le cbef-lieu de leur compagnie.

Ils nous firent voir le petit logis primitif du père de saint Ignace , qui est une maison de cinq ou six fenêtres , qui n'a qu'un rez-de^ehaussée pour le ménage , un étage au-dessus et plus haut un grenier. Ce seroit tout au plus le logement d'un curé , et [cela] ne ressembla jamais en rien à un château. Nous vîmes la chambre où saint Ignace , blessé à la guerre , fut longtemps couché , et eut sa fameuse révélation touchant la compagnie dont il devoit être l'instituteur; et l'écurie où sa mère voulut aller accoucher de lui, qui est au-dessous, par dévotion pour retable de Bethléem. Rien de plus bas , de plus étroit , de plus écrasé que ces deux pièces ; rien aussi de si éblouissant d'or qui y brille partout. Il y a un autel dans chacune des deux où le saint sacrement repose , et ces deux autels sont de la dernière magnificence.

La maison des jésuites qu'ils alloient détruire pour leur immense bâtiment étoit fort peu de chose et pour loger au plus une douzaine de jésuites. L'église nouvelle étoit presque achevée, en rotonde, d'une grandeur et d'une hauteur qui surprend, avec des autels pareils entre eux , tout autour en symétrie. L'or , la peinture , la sculpture , les ornements de toutes les sortes et les plus riches , répandus partout avec un art prodigieux , mais sage ; une architecture correcte et admirable , les marbres les plus exquis, le jaspe, le porphyre f le lapis j les colonnes unies, torses, cannelées, avec leurs chapiteaux et leurs ornements de> bronze dore , un rang de balcons , entre chaque autel , et de petits degrés de marbre pour y monter et les cages incrustées , les autels et ce qui les accompagne admirables. En un mot , un des plus superbes édifices de l'Europe, le mieux entendu et le plus magnifiquement orné.

44 ARRIVÉE A VITTORU. [1721]

Nous y prîmes le meilleur chocolat dont j'aie jamais goûté , et après quelques heures de curiosité et d'admiration, nous regagnâmes notre route et notre gîte , fort tard et avec beaucoup de peine.

Nous arrivâmes le 15 à Vittoria où je trouvai la députation de la province qui m'attendoit avec un grand présent d'excellent vin rancio ; c*étoient quatre gentilshommes considérables qui étoient à la tête des affaires du pays. Je les conviai à souper , et le lendemain à déjeuner avec nous : ils parloient françois , et je fus surpris de voir les Espagnols si ^is et de si bonne compagnie à table. La joie du sujet de mon voyage éclata partout où je passai en France et en Espagne et me fit bien re.cevoir. On se mettoit aux fenêtres et on bénissoit mon voyage. A Salinas , entre autres , où je passois sans m'arrêter , des dames qui , à voir leur maison et elles-mêmes aux fenêtres , me parurent de qualité , me demandèrent de si bonne grâce de voir un moment celui qui alloit conclure le bonheur de l'Espagne y que je crus qu'il étoit de la galanterie de monter chez elles; elles m'en parurent ravies, et j'eus toutes les peines du monde â m'en débarrasser pour continuer mon chemin.

Je trouvai à Vittoria un courrier de Sartine pour me presser d'arri- Ter, mais dont la date étoit antérieure au retour de son courrier de Rayonne; mais, étant le 17 , à cinq heures du matin, prêt à partir de Miranda d'Ebro, arriva un autre courrier de Sarline, qui me mandoit que les raisons, quoique sans réplique, que je lui avois écrites de Rayonne , n'avoient point ralenti l'extrême empressement de Leurs Majestés Catholiques, sur quoi je le priai de me faire tenir des relais le plus qu'il pourrolt, à quelque prix que ce fût, pour presser mon voyage tant qu'il me seroit possible.

J'arrivai le 18 à Rurgos , où je comptois séjourner , pour voir au moins un jour ce que deviendroit une fièvre assez forte qui avoit pris à mon fils aîné , qui m'inquiétoit beaucoup , en attendant que mes relais pussent se préparer ; mais Pecquet arriva pour presser de nouveau ma marche , et si vivement qu'il fallut abandonner mon fils et presque tout mon monde. L'abbé de Mathan voulut bien demeurer avec lui pour en prendre soin et ne le point quitter.

J'appris par Pecquet la cause d'une si excessive impatience. C'est que la reine, qui n'aimoit point le séjour de Madrid, petilloit d'en sortir pour aller à Lerma , où on l'avoit assurée qu'elle trouveroit une chasse fort abondante. Pecquet me dit que M. de Grimaldo et Sartine n'avoient rien oublié pour rompre , au moins différer ce voyage, mais que l'impatience avoit été nourrie et augmentée par Maulevrier, enragé de voir arriver un ambassadeur de naissance et de dignité personnelle, et qui n'avoit pu s'empêcher de dire qu'il l'auroit plus patiemment souffert si c'eût été le duc de Villeroy , La Feuillade ou le prince de Rohan. Ce seigneur Andrault , si délicat pour soi , ne cherchoit pas les amis de M. le duc d'Orléans par le désir de ces messieurs; et, outre qu'il s'oublioit bien lui-même , il perdoit promptement la mémoire qu'il avoit été laissé à mon choix de lui donner ou non le caractère d'ambassadeur , que par conséquent il me devoit , et qui en cette occasion surtout l'honoroit fort au delà de ses espérances. Toutefois je résolus de n'en faire

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