‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 21 sur 200 · JE POURSUIS MA ROUTE · texte numérisé non relu

JE POURSUIS MA ROUTE

aucun semblant et de vivre avec lui conune si j'eusse ignoré ce que je venois d'apprendre ; mais je le mandai au cardinal Dubois.

Je partis donc de Burgos le 19 avec mon second fils , le comte de Lorges, M. de Céreste (ces deux derniers ne vinrent qu'un peu après ensemble) , l'abbé de Saint-Simon, son frère , le major de son régiment et très-peu de domestiques. Nous trouvâmes peu de relais et mal établis ; marchâmes jour et "nuit, sans nous coucher , jusqu'à Madrid , nous servant des voitures des corrégidors ' , où nous pûmes , tellement que je fus obligé de faire les dernières douze lieues à cheval en poste, qui en valent le double d'ici. Nous arrivâmes de la sorte à Madrid le vendredi 21 , à onze heures du soir. Nous trouvâmes à l'entrée de la ville , qui n'a ni murailles , ni portes , ni barrières , ni faubourgs , des gens en garde qui demandèrent qui nous étions et d'où nous venions , et qu'on y avoit mis exprès pour être avertis du moment de mon arrivée. Gomme j'étois fort fatigué d'avoir toujours marché sans arrêter depuis Burgos , et qu'il étoit fort tard , je répondis que nous étions des gens de l'ambassadeur de France , qui arriveroit le lendemain. Je sus après que , par le calcul de Sartine , de Grimaldo et de Pecquet arrivé devant moi , ils avoient io\is compté que je ne serois à Madrid que le 22.

Dès que je fus arrivé chez moi , j'envoyai chercher Sartine pour prendre langue avec lui , fermai bien ma porte , et donnai ordre de dire à quiconque pourroit veoir qu'on ne m'attendoit que le lendemain. Je sus par Sartine que , grâces à ses précautions et aux peines que le duc de Liria en avoit bien voulu prendre , j'aurois le surlendemain de quoi me mettre en public, et que huit jours après je serois en état d'avoir tous mes équipages et de prendre mon audience solennelle. Cependant tout ce qui n'étoit point destiné à demeurer à Burgos avec mon fils aîné arriva en poste à la file , en sorte que personne et que rien ne me manqua. Le lendemain matin samedi 22, de bonne 'heure', Sartine accompagna mon secrétaire chez le marquis de Grimaldo , tandis que j'envoyai faire les messages accoutumés quand on arrive aux ministres des cours étrangères. Grimaldo , surpris et fort aise de mon arrivée qu*il n'attendoit que le soir de ce jour, fut au palais le dire à Leurs Majestés Catholiques, qui, dans leur impatience de partir, furent ravies. Du palais , Grimaldo vint chez moi au lieu d'attendre ma première visite : il me trouva avec Maulevrier , le duc de Liria et quelques autres.

Ce fut apparemment sur l'exemple de Grimaldo que les trois charges vinrent aussi chez moi; le marquis de Santa Cruz, majordome-major de la Teine, et très-bien avec elle; le duc d'Arcos; le marquis de Bedmar , président du conseil de guerre et de celui dés ordres , et chevalier de celui du Saint-Esprit; le duc de Veragua, président du conseil des Indes , tous grands d'Espagne ; l'archevêque de Tolède , le grand inquisiteur , évêque de Barcelone , presque tous ayant le vain titre de con-

I . Ce nom, qui signifie correcteur, désignait les magistrats dans les villes, où il n'y avait ni gouverneur, ni tribunal royal. Les corrégidors étaient à la fois juges, chefs du corps municipal et chargés de l'administration financière et de la police.

46 JE SUIS VISITÉ DES PttTS GRANDS. [17^13

selliers d'État. La plupart Tinrent le matin , les autres l'après-dlnée , et les jours suivants tout ce qu'il y eut à "Madrid de grands, de seigneurs et de ministres étrangers. Le gouverneur du conseil de Gastille , qui ne visite jamais personne ni n'envoie , si ce n'est pour affaire , envoya me complimenter, quoique je n'eusse point envoyé chez lui, par la raison que je dirai lorsque je parlerai de cette première charge d'Espagne. Castellar , secrétaire d'Etat pour la guerre , vint aussi chez moi ce même jour. Le duc de Liria se disposoit à venir une lieue au-devant de moi avec Yalouse et Sartine , et de son côté Maulevrier avec Robin.

Grimaldo me témoigna la joie de Leurs Majestés Catholiques de mon arrivée , et après m'avoir fait les plus gracieux compliments pour luimême , me donna le choii de leur part de les aller saluer ce même matin ou dans l'après-dtnée. Je crus l'empressement mieux séant, et j'y allai avec lui sur-le-champ dans le carrosse de Maulevrier qui y vint aussi. De cette sorte fut levée toute difficulté sur la première visite , à l'égard de tous ceux à qui elle étoit due de ma part, et de ceux qui la pouvoient prétendre , dont j'eus le sang bien rafraîchi.

Nous arriv&mes au palais comme le roi étoit sur le point de revenir de la messe, et nous l'attendîmes dans le petit salon qui est* entre le salon des Grands et celui des Miroirs , dans lequel personne n'entre que mandé. Peu de moments après , le roi vint par le salon des Grands. Grimaldo l'avertit comme il entroit dans le petit salon : il vint à moi aussitôt , précédé et suivi d'assez de courtisans , mais qui ne ressembloient pas à la foule des nôtres. Je lui fis ma profonde révérence ; il me témoigna sa joie de mon arrivée , demanda des nouvelles du roi , de if. le duc d'Orléans , de mon voyage , et des nouvelles de mon fils aîné qu'il avoit su être demeuré malade à Burgos, puis entra seul dans le cabinet des Miroirs. A l'instant je fus environné de toute là cour , avec des compliments et des témoignages de joie des mariages et de l'union des deux couronnes. Grimaldo et le duc de Liria me nommoient les seigneurs, qui presque tous parloient françois, aux civilités infinies desquels je tâchai de répondre par les miennes.

Un demi-quart d'heure après que le roi fut rentré , il m'envoya appeler. J'entrai seul dans le salon des Miroirs, qui est fort vaste, bien moins large que long. Le roi, et la reine à sa gauche, étoient presque au fond du salon , debout , et tout joignant l'un l'autre. J'approchai avec trois profondes révérences , et je remarquerai une fois pour toutes que le roi ne se couvre jamais qu'aux audiences publiques , et quand il va et vient de la messe en chapelle , terme que j'expliquerai en son lieu. L'audience dura demi-heure (car c'est toujours eux qui congédient) à témoigner leur joie , leurs désirs , leur impatience , avec un épanchement infini , très-bien aussi sur M. le duc d'Orléans et sur le désir de rendre Mlle de Montpensier heureuse sur un portrait d'elle et un autre du roi qu'ils me montrèrent. A la fin de la conversation, où la reine parla bien plus que le roi dont néanmoins la joie édatoit avec ravissement , ils me firent l'honneur de me dire qu'ils me vpuloient faire voir les infants, et me commandèrent de les suivre. Je traversai seul à leur suite la chambre et le cabinet de la reine , une galerie intérieure , où il

[1721] IS FAIS B!A PREinÈRE HévÉRENCE. 49

se trouva deux dames de service et deux ou trois seigneurs en charge , qui, apparemment, avoient été avertis, comme je Texpliquerai ailleurs, et passai avec cette petite suite toute cette galerie , au bout de laquelle étoit l*appartement des infants. Je n*ai point vu de plus jolis enfants , ni mieux faits que don Ferdinand et don Carlos , ni un plus beau maillot que don Philippe. Le roi et la reine prirent plaisir à me les fiiire regarder , et à les faire tourner et marcher devant moi de fort bonne grâce. Ils entrèrent après chez Tinfante, où je tâchai d'étaler le plus de galanterie que Je pus. En effet , elle était charmante , avec un petit air raisonnable et point embarrassé. La. reine me dit que l'infante commençoit à apprendre assez bien le fraiiçois ; et le roi , qu'elle oublieroit bientôt l'Espagne. « Oh ! s'écria la reine , non -seulement l'Espagne , mais le roi et moi , pour ne s'attacher qu'au roi son mari ; » sur quoi je tâchai de ne pas demeurer muet. Je sortis de là à la suite de Leurs Majestés Catholiques , que je suivis à travers cette petite galerie et leur appartement. Eues me congédièrent aussitôt avec beaucoup de témoignages de bonté ; et, rentré dans le salon avec tout le monde, j'y fus environné de nouveau , avec force compliments. ,

Peu de moments après , le roi me fit appeler pour voir le prince des Asturies , qui étoit avec Leurs Majestés dans ce même salon des Miroirs. Je le trouvai grand , et véritablement fait à peindre ; blond et de beaux cheveux, le teint blanc avec de la couleur, le visage long, mais agréable , les yeux beaux , mais trop près du nez : je lui trouvai beaucoup de grâce et de politesse. Il me demanda fort des nouvelles du roi , puis de M. le duc d'Orléans et de Mlle de Montpensier, et du temps de son arrivée.

Leurs Majestés Catholiques me témoignèrent beaucoup de satisfaction de ma diligence, me dirent qu'ils avoient retardé leur voyage pour me donner le temps de me mettre en état de prendre mes audiences ; qu'une seule suffiroit pour faire la demande de Tinfante et Paccorder; que les articles pourroient être signés la veille de cette audience, et l'aprèsdlnée de ce jour de l'audience signer le contrat. Ensuite ils me demandèrent quand tout seroit prêt ; je leur dis que ce seroit le jour qu'il leur plairoit, parce que tout ce que je faisois préparer n'étant que pour leur en faire ma cour , je croirois y mieux réussir avec moins pour ne pas retarder leur départ, que de différer pour étaler tout ce à quoi on travaillolt encore. H me parut que cette réponse leur plut fort , mais elles ne voulurent jamais déterminer le jour, sur quoi enfin je leur proposai le mardi suivant. La joie de cette promptitude parut sur leur visage, et [ils] me témoignèrent m'en savoir beaucoup de gré. Là-dessus, le roi se recula un peu , parla bas à la reine , et elle à lui , puis se rapprochèrent du prince des Asturies et de moi , et fixèrent leur départ au jeudi suivant , 27 du mois. Tout de suite ils me permirent non-seulement de les y suivre , mais m'ordonnèrent de les suivre de près , parce que l'incommodité des logements ne permettoit qu'à peine aux officiers de service les plus nécessaires de les accompagner dans la route. Ce fut la fin de toute cette audience.

Maulevrier seul me ramena ohes moi , où je trouvai don Gaspard Giron,

kS> DUCS DB GIOVENAZZO ET DE POPOLI. [1721]

Tancien deS quatre majordomes, qui s'étoit emparé de ma maison avec les officiers du roi , qui me traita magnifiquement , ayec beaucoup de seigneurs qu'il avoit invités, et fit toujours les honneurs; ce qui, quoi que je pusse faire, dura jusqu'au mercredi suivant inclus , avec un carrosse du roi toujours à ma porte pour me seryir; mais à ce dernier égard , j'obtins enfin que cela ne dureroit que trois jours , pendant lesquels il fallut toujours m'en servir; il étoit à quatre mules, avec un^ cocher du roi et quelques-uns de -ses valets de pied en livrée. Ce traitement de table et de carrosse est une coutume à l'égard des ambassadeurs extraordinaires. Si je m'étends sur les honneurs que j'ai reçus, c'est un récit que je dois à l'instruction et à la curiosité , plus encore à la joie extrême du sujet de cett^ ambassade qui fit passer par-dessus toutes règles, comme pour les premières visites, et en bien d'autres choses , ainsi qu^aux accueils et aux empressements que je reçus de tout le monde , et qui furent toujours les mêmes tant que je demeurai en Espagne.

La conduite de deux seigneurs principaux me surprit également par leur opposition à mon égard, Gellamarç , qui avoit pris le nom de duc de Giovenazzo depuis la mort de son père, et qui étoit grand écuyer de la reine, surpassa toute cette cour en empressements pour moi et chez moi, et au palais, en protestations de joie de l'union et des mariages, d'attachement et de reconnoissance des bons traitements qu'il avoit reçus en France, me conjura que le roi et M. le duc d'Orléans en fussent informés , et se répandit assez ioconsidérément en tendresse pour le maréchal de Villeroy , auquel il me dit qu'il vouloit écrire, ainsi qu'au roi et à M. le duc d'Orléans. Je reçus toutes ces rares effusions aussi poliment que me le permit la plus extrême surprise, après tout ce qu'il avoit brassé à Paris et ce qui en étoit suivi pour lui-même. Ces mêmes empressements <$ontinuèrent tant que je fus en Espagne , mais il ne mangea pas une seule fois chez moi. Aussi, ne l'en priai-je qu'une de devoir, le jour de la couverture ^ de mon fils.

Son contradictoire fut le duc de Popoli, capitaine général, grand maître de l'artillerie , chevalier du Saint-Esprit et gouverneur du prince des Asturies , dont je reçus force compliments au palais où je ne le ^encontrois guère, et qui ne vint et n'envoya chez moi qu'une fois. On verra aussi comment j'en usai avec lui.

Ce même jour , j'allai voir le marquis de Grimaldo , particulièrement chargé des affaires étrangères. Il entendoit parfaitement le frauçois , mais il ne le vouloit pas parler. Orondaya , son principal commis , nous servit toujours d'interprète; on ne peut en recevoir plus de politesses; je fus étonné au dernier point qu'il me rapport&t tous les efforts que j'avois faits auprès de M. le duc d'Orléans pour le détourner de la guerre qu'il fit à l'Espagne en faveur des Anglois , et je n'imagine pas comment LauUez l'avoit su , qui l'avoit mandé fort tôt après qu'il fut arrivé à Paris. Je présentai à Grimaldo les copies des lettres que je devois rendre. Ce fut un long combat de civilité entre nous , lui de ne les vouloir pas prendre, moi d'insister; mais je m'y opiniâtrai tellement qu'en-

. 4 . Voy. sur cette cérémonie, le t. U, p* 373 et suiv.

[1721] VISITE A GRIMALDO. 49

fin il les reçut. J*eus pour cela mes raisons , je voulois faire passer la lettre de H. le duc d'Orléans au prince des Âsturies avec le traitement de frère; je ne voulois pas m'y exposer témérairement; il falloit donc, pour ne rien hasarder y que Grimaldo en eût la copie et point de celle où le traitement de frère étoit omis , qu'il n'étoit temps de produire qu'au cas que Grimaldo ne voulût point passer l'autre ; c'est ce qui me fit tant insister ; heureusement je n'en entendis plus parler , et sur cette confiance ; je rendis celle où étoit le traitement de frère le lendemain »u prince des Asturies. Elle passa doux comme lait , et j'eus le plaisir de renvoyer aussitôt à M. duc d^Orléans celle où le traitement de frère n'étoit pas employé.

Restoit l'embarras de n'avoir point de lettre pour l'infante. J'en fis la confidence à Grimaldo , qui se mit à rire et me dit qu'il m'en tireroit et feroit que , lorsque le lendemain j'irois à l'audience de l'infante , la gouvernante me viendroit dire dans l'antichambre qu'elle dormoit et m'off^riroit de la réveiller , ce que je refuserois , après quoi je n'irois plus chez elle, que la lettre du roi pour elle ne me fût arrivée, et que j'irois lui remettre alors sans façon et sans audience. Gela commença à nous ouvrir un peu l'un avec l'autre sur le cardinal Dubois, et je vis dans la suite qu'il le connoissoit tel qu'il étoit, aussi parfaitement que nous. La journée finit fort tard par la communication que je donnai à Maulevrier de tout ce qui m'a voit été remis touchant l'ambassade , et je lui remis aussi les pleins pouvoirs qui lui donnoient le caractère d'ambassadeur.

Lui et moi avions, dès auparavant, agité ensemble la difficulté qui se rencontroit dans le préambule du contrat de mariage du roi , qui s'expliquoit de manière que ce n'étoit point le roi et la reine d'Espagne qui contractoient, mais des commissaires, nommés par eux, qui stipuloient en leur nom , tant pour Leurs Majestés Catholiques , que pour l'infante, ce qui nous auroit mis dans la nécessité de nommer aussi des commissaires dont nous n'avions pas pouvoir. J'avois donc prié Maulevrier de me venir trouver chez Grimaldo pour nous en expliquer avec lui. U nous représenta que telle étoit la coutume en Espagne ; que nos deux dernières reines avoient été mariées de cette façon, et qu'encore qu'au dernier de ces deux mariages , le roi et le roi d'Espagne Philippe IV fussent en personne sur la frontière, le roi Philippe IV n'en avoit pourtant pas signé lui-même le contrat, à quoi Grimaldo nous pressa fort de nous conformer et de donner des commissaires ; nous insistâmes sur notre défaut de pouvoir , sur la longueur où jetteroit la nécessité de dépêcher un courrier et d'en attendre le retour, enfin sur ce que le roi comptoit si fort sur la signature de Leurs Majestés Catholiques , que cela même étoit porté précisément dans nos instructions. Cette discussion fut beaucoup moins une dispute qu'une conversation fort poli^ , à la fin de laquelle Grimaldo, qui m'adressa toujours la parole, me dit que le roi d'Espagne avoit tant de désir de complaire au roi et de voir la fin d'une affaire si désirée, qu'il espéroit qu'il voudroit bien passer par-dessus là coutume d'Espagne et signer lui-même avec la reine ; qu'il alloit leur en rendre compte tout sur-le-champ et nous informeroit le lendemain dimanche 23, de la réponse , jour auquel je devois avoir le matin ma pre- Saiiit-Simon zn 3

50 ESQUISSE Dtl ROI D'ESPAGNË. [^21]

mière audience particulière et rendre les lettres dont j'étois chargé. Mais * avant de passer outre , je crois nécessaire de dire quelque chose du roi et de la reine d'Espagne et du.marquis de Grimaldo.

Le' premier coup d'œil , lorsque je fis ma première révérence au roi d'Espagne en arrivant, m'étonna si fort^ que j'eus besoin de rappeler tous mes sens pour m'en remettre. Je n'aperçus nul vestige du duc d'Anjou, qu'il me fallut chercher dans son visage fort allongé, changé , et qui disoit encore beaucoup moins que lorsqu'il étoit parti de France. Il étoit fort courbé, rapetissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchoient, et se coupcient en marchant, quoiqu'il marchât vite et les genoux à plus d'un pied l'un de l'autre. Ce qu'il me fit l'honneur de me dire étoit bien dit , mais si Tun après l'autre, les paroles si traînées, l'air si niais ^ que j'en fus con^ fondu. Un justaucorps, sans aucune sorte de dorure, d'une manière de bure brune, à cause ^e la chasse où il devoit aller, ne relevoit pas sa mine ni son maintien. Il portoit une perruque nouée, jetée par derrière, et le cordon bleu par-dessus son justaucorps , toujours et eii tout temps , et de façon qu'on ne distinguoit pas sa Toison qu'il portoit au cou aveo un cordon rouge , que sa cravate et son cordon bleu cachoient presque toujours. Je m'étendrai ailleurs sur ce monarque.

La reine , que je vis un quart d'heure après, ainsi qu'il a été rapporté plus haut, m'effraya par sdn visage marqué, couturé, défiguré à l'excès par la petite vérole ; le vêtement espagnol d'alors pour les dames , en* tièrement différent de l'ancien, et de l'invention de la princesse des Ursins, est aussi favorable aux dames jeunes et bien faites, qu'il est fâcheux pour les autres dont l'âge et la taille laissent voir tous les défauts. La reine étoit faite au tour, maigre sdors, mais la gorge et les épaules belles , bien taillée , assez pleine et fort blanche , ainsi que les bras et les mains ; la taille dégagée , bien prise , les côtés longs , extrêmement fine et menue par le bas, un peu plus élevée que la médiocre; avec un léger accent italien , [elle] parloit très-bien f rançoîs , en bons termes , choisis , et sans chercher, la voix et la prononciation fort agréables. Une grâce charmante, continuelle, naturelle, sans la plus légère façon, aecompa^ gnoit ses discours et sa contenance , et varioit suivant qu'ils varioient. Elle joignoit un air de bonté, même de politesse, avec justesse et me-^ sure , souvent d'une aimable familiarité^ à un air de grandeur çt à une majesté qui ne la quittoient point. De ce mélange, il résultoit que, lors^ qu'on avoit l'honneur de la voir avec quelque privance, mais toujours en présence du roi, comme je le dirai ailleurs, on se trouvoit à sonais^ avec elle, sans pouvoir oublier ee qu'elle étoit, et qu'on s'aeeoutumoit promptement à son visage. En effet, après Tavoir un peu vue, on dé-< mêloit aisément qu'elle avoit eu de la beauté et de l'agrément dont une petite vérole si cruelle n'avoit pu effacer l'idée. La parenthèse, au cou* rant vif de ce commencement de fonctions d'ambassadeur, seroittrop longue si j'en disois ici davantage ; mais il est nécessaire d'y remarquer en un mot, qui sera plus étendu ailleurs, que jour et nuit, travail, audiences, amusements, dévotions, le roi et elle ne se quittoient jamais, pas même pour un instant, excepté les audiences solennelles qu'ils don-

[1721] AtmiENCB PARTICÛLiàllE. SI

noient Tim et Tautre séparément , Faudience du roi publique et celle du oonseil de Castille et les chapelles publiques. Toutes ces choses seront expliquées en leur lieu.

Grimaldo, naturel Espagnol, resstmbloit à un Flamand. Il étoit fort blond, petit, gros, pansu, le visage rouge, les yeux bleus, yifs, la physionomie spirituelle et fine, avec cela de la bonté. Quoique aussi ouvert et aussi franc que sa place le pouvoit permettre , complimenteur k l'excès, poli, obligeant, mais au fond glorieux comme nos secrétaires dHîtat, avec ses deux petites mains collées sur son gros ventre, qui. sans presque s'en décoller ni se joindre, accompagnoient ses propos de leur jeu : tout cela faisoit un extérieur dont on avoit à se défendre. Il étoit capable , beaucoup d'esprit et d'eipérience , homme d^honneur et vrai , solidement attaché au roi et au bien de ses affaires , grand courtisan toutefois, et dont les maximes furent en tous les temps l'union étroite avec la France. En voilà ici assez sur ce ministre , dont je sus gagner Tamitié et la confiance , qui me furent très-utiles et qui ont duré entre lui et moi jusqu'à sa mort, comme je le dirai ailleurs, qui n'arriva qu'après sa chute et bien des années. Retournons maintenant à notre ambassade.

Le dimanche 23 j'eus ma première audience particulière , le matin , ^ du roi et de la reine ensemble , dans le salon des Miroirs , qui est le lieu où ils la donnent toujours. Tétois accompagné de Maulevrier. Je présentai à Leurs Majestés Catholiques les lettres du roi et de M. le duo d'Orléans. Les propos furent les mêmes sur la famille royale^ la joie, l'union , le désir de rendre la future princesse des Asturies heureuse. A la fin de l'audience , je présentai à Leurs Majestés Catholiques le comte de Lorges; le comte de Géreste , mon second fils , l'abbé de Saint-Simon , et son frère. Je reçus force marques de bonté du roi et de la reine dans cette audience, qui me parut fori sèche pour Maulevrier. Us me demandèrent fort des nouvelles de mon fils atné, et dirent quelques mots de bonté à ceux que je venois de leur présenter. Nous fûmes de là chez l'infante , où je fus reçu comme Grimaldo et moi en étions convenus. Nous descendîmes ensuite chez le prince des Asturies , à qui je présentai les lettres du roi et de M. le duc d'Orléans , puis à la fin tes mêmes personnes que j'avois présentées au roi et à la reine. Les propos furent à peu près les mêmes, et avec beaucoup de grâce et de politesse. Je me conformai k Pusage et le traitai toujours de Monseigneur et de Votre Altesse, saiis y rien ajouter. J'en usai de même avec les infants.

Au sortir de là nous passâmes dans la cavachuela' du marquis de Grimaldo. J'expliquerai ailleurs ce que c'est, il nous dit que le roi d'Espagne avoit consenti à signer lui-même le contrat et la reine ; mais don Joseph Rodrigo qui , comme secrétaire d'État intérieur, devoit l'expédier, et qui ne parloit et n'entendoit pas un mot de françois, ni à eç qu'il me parut d^affaires , proposa qu'il y eût des témoins , et je compris

I. Saint-Simon ^crit toujours çavachula^ au lieu d^ pfivpfclm^$ mo\ qui signifie hurfau d'un nùnUtère., On appelle en espagnol eovaduulista un enr ployé des ministères.

52 LE ROI ET LA REINE d'ESPAGNE [1721]

que Grimaido , qui s'attendoit à notre visite pour la réponse à la difficulté' sur la signature, l'avoit aposté là exprès pour se décharger sur lui de la proposition de cette nouvelle difficulté. Je répondis que nous n'avions point d'ordre là-dessus ; qu'on ne connoissoit point cette formalité en France , et que tout récemment le roi et tous ceux du sang avoient signé le contrat de la duchesse de Modène d'une part , et d'autre part le seul plénipotentiaire de Modène sans aucun témoin , et qu'il n^ en avoit point eu non plus au mariage de nos deux dernière's reines. Ces messieurs, ne se contentèrent point de ces raisons. Rodrigo se débattit et baragouina fort. Grimaido nous dit avec beaucoup de douceur et de politesse qu'il falloit suivre les coutumes des lieux où on étoit pour la validité et la sûreté des actes qu'on y passoit ; que les contrats se passoient en Espagne par UQ seul notaire , avec la nécessité de la présence de témoins, qui étoit une formalité essentielle qu'ils ne pouvoient omettre. Nous nous défendîmes sur ce qu'elle nous étoit inconnue et qu'il n'y en avoit rien dans nos instructions. Grimaido allégua la complaisance du roi et de la reine d'Espagne de signer eux-mêmes contre la coutume , sur ce que nous avions représenté que cette signature étoit expressément dans nos instructions , et que nous n'avions point de pouvoir pour nommer des commissaires qui signassent avec les leurs; qu'ici il n'y avoit ni pour ni contre dans nos instructions , loin d'y avoir rien de contraire à la formalité des témoins , et qu'il ne nous falloit point de pouvoir pour en nommer , puisque rien ne s'y opposoit dans nos instructions ; enfin que nous ne pouvions refuser , avec des raisons valables , de nous rendre à un usage constant du pays qui, sans préjudice aucun ni à la chose ni à nos ordres, n'alloit qu'à la plus grande validité, que les parties désiroient et vouloient également , et dont le refus jetteroit dans un grand embarras et une grande longueur. Je répondis que nos instructions ne pouvoient rien contenir sur une formalité inconnue et jamais usitée en France, à laquelle, par conséquent, on n'avoit pu penser, mais que je croyois qu'il suffisoit qu'il n'y eût rien dedans ni pour ni contre pour nous renfermer dans ce qu'elles contenoient , c'està-dire pour n'admettre point de témoins. J'ajoutai que nous ne ferions aucune difficulté qu'il y en eût de la part de l'Espagne, pourvu qu'il n'y en eût point de la nôtre , comme je n'en ferois pas non plus qu'il y eût des commissaires d'Espagne au cas [que] ces messieurs trouvassent qu'il y en pût avoir, sans empêcher que Leurs Majestés Catholiques signassent elles-mêmes le contrat. Que je lés suppliois de considérer que Leurs Majestés Catholiques pouvoient agir en souverains chez elles sans que nous y pussions trouver à redire , mais que pour nous , nous étions bornés aux ordres que nous avions reçus et aux termes de notre instruction sans pouvoir les outre-passer. Grimaido et Rodrigo insistèrent sur l'exemple de la condescendance de Leurs Majestés Catholiques de signer elles-mêmes contre la coutume , sur la nécessité des témoins pour la va* lidité de l'acte par la coutume d'Espagne , sur ce que des témoins n'avoient aucun besoin de pouvoir , sur ce qu'il n'y avoit rien dans nos instructions de porté au contraire , sur ce que , par conséquent , admettre des témoins n'étoit pas les outre-passer. Je continuai à me défendre par

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