AUDIENCE DE LA REINE
la personne du roi, son aflection hors des fers pour la France, la joie d'en voir le trône s'assurer à sa fille , se peindre sur son visage et dans toute sa personne à mesure qu'il en parloit; et lorsqu'il répondit sur l'autre mariage , la même expression s'y peignit aussi , mais de majesté , de dignité , de prince qui sait se vaincre , qui le sent , qui le fait , et qui connoît dans toute son étendue le poids «t le prix de tout ce qu'il veut bien accorder. Je regretterai à jamais de n'avoir pu écrire sur-lechamp des réponses si singulières et de n'en pouvoir donner ici qu'une idée si dissemblable à une si surprenante perfection.
Quand il eut fini je crus lui devoir uii mot de louange sur ce dernier article, et un nouveau remerciment de M. le duc d'Orléans, comme son serviteur particulier. Au lieu de m'y répondre , le roi d'Espagne me fit • l'honneur de me dire des choses obligeantes et du plaisir qu'il avoit que j'eusse été choisi pour faire auprès de lui des fonctions qui lui étoient si agréables. Ensuite m'étant découvert, je lui présentai les officiers des troupes du roi qui m'accompagnoient , et le roi d'Espagne se retira en m'honorant encore de quelques mots de bonté.
Je fus environné de nouveau par tout ce qui étoit là de plus considérable, avec force civilités; après quoi la plupart des grands et des gens de qualité allèrent chez la reine , tandis que quelques-uns d'eux tous demeurèrent à m'entretenir pour laisser écouler tout ce qui sortoit , et se placer chez la reine , où au bout de fort peu de temps nous y fûmes aussi conduits comme nous l'avions été chez le roi. Arrivés dans la pièce joignant celle où l'audience se deyoit donner , on nous fit attendre que tout y fût préparé.
Avant d'aller plus loin il faut expliquer que don Gaspard Giron ne me conduisit , allant chez la reine, que jusqu'au bout de l'appartement du roi, et qu'à l'entrée de celui de la reine il se retira et laissa sa fonction à un majordome de la reine. J'avois su que Magny,'qui [en] étoit un, se trouvoit justement en semaine, par conséquent que c'étoit à lui à m^introduire. J'en avois parlé à Grimaldo et demandé qu'on en chargeât un autre. Non-seulement je l'obtins, mais Magny, qui avoit été nommé pour le voyage de Lerma , en fut rayé , et un autre majordome de la reine mis de ce voyage au lieu de lui, mais il reçut défense expresse de se trouver en aucun lieu où je serois, même au palais; Grimaldo me le dit lui-même. Soit que cette défense eût été étendue aux autres François réfugiés pour l'affaire de Cellamare et de Bretagne, ou qu'ils l'aient cru sur l'exemple de Magny, ils évitèrent tous et toujours ma rencontre^ et presque toujours celle de tout ce qui étoit venu avec moi en Espagne.
Tout étant prêt , la porte s'ouvrit et nous fûmes appelés : la pièce de l'audience étoit le double de la petite galerie intérieure par laquelle on a vu que le jour de ma première révérence j'avois suivi Leurs Majestés Catholiques chez les infants. Ce double étoit moins long mais aussi large que la galerie à laquelle elle étoit unie par de grandes arcades ouvertes, desquelles seules celte pièce tiroit son jour. Nous arrivâmes par le côté de l'appartement des infants, et la reine et sa suite étoit entrée par le sien au bout opposé.
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Le bas de cette pièce q^e nous trouvâmes d'abord en y entrant étoit obscur et plein de monde qui étoit arrêté par une barrière à sept ou buit pas en ayant où l'obscurité s'éclaircissoit. La porte de la pièce et celle de la barrière qui né se tira que lorsque j'en fus tout près , fit un défilé qui me laissa passer seul , en sorte que je ne pus voir ensuite derrière moi. Au fond de cette pièce qui étoit fort longue , la reine étoit assise sur une espèce de trône , c'est-à-dire un fauteuil fort large , fort évasé, et fort orné; les pieds sur un carreau magnifique, d'une largeur et d'une hauteur extraordinaire , qui cachoit , comme je le vis quand la reine en sortit , quelques marches assez basses. Le long de la muraille étoient les grands , rangés , appuyés et couverts. Vis-à-vis le long des arcades, des carreaux carrés , longs plus que larges, et médiocrement épais , de velours et de satin rouge ou de damas , tous également galonnés d'or tout autour , de la largeur de la main au plus, avec de grosses houppes d'or aux coins. Sur les carreaux de velours étoient les femmes des grands d'Espagne, et les femmes de leurs fils aines sur ceux de satin ou de damas , toutes également assises sur leurs jambes et sur les talons. Cette file de grands à la muraille , et de dames sur ces carreaux, vis-à-vis d'eux , tenoit toute la longueur de la pièce , laissant un peu de distance en approchant de la reine , et une autre en approchant de la barrière par où j'entrois.
Je m'arrêtai quelques moments dans la porte de cette barrière à considérer uii spectacle si imposant, tandis que, par derrière moi, les ducs de Veragua et de Liria , le prince de Masseran et quelques autres grands qui avoient voulu me faire l'honneur de m'accompagner depuis l'appartement du roi , se glissèrent à la muraille , à la suite des derniers placés. Le majordome-major du roi ne se trouva point à cette audience parce que, ayant de droit la première place partout, il ne la veut pas céder au majordome-major de la reine qui, chez elle, prétend l'avoir et en est en possession. Aussi étoit-il à la tête des grands à la muraille , y ayant une place vide entre lui et le grand d'Espagne qui étoit le plus près de lui , conmie vis-à-vis de lui , entre le carreau de la camareramayor de la reine et le carreau le plus près d'elle Le majordome-major de la reine étoit placé là parce que la reine tenoit'tout le fond de cette piéèe , ayant deux officiers des gardes du corps un peu en arrière à côté de son fauteuil. Les dames de qualité étoient en grand nombre debout derrière les carreaux des dames assises , et remplissoient le vide de chaque arcade. Quelques gens de qualité s'étoient itiis derrière elles , mais le gros de ceux-là se tint contre les barrières, en dedans qui put, et en dehors en foule.
Après avoir arrêté mes yeux quelques moments sur ce beau spectacle fort paré, je m'avançai lentement jusqu'au second carreau d'en bas, marchant au milieu de la largeur de la pièce , et là, je fis une profonde révérence. Je continuai à m'avancer de même jusqu'au milieu de la longueur qui restoit . où je fis une seconde révérence me tournant un peu vers les carreaux en me baissant, passant les yeux dessus ce qui en étoit à portée, et j eu fis de même en me relevant vers les grands qui se découvrirent , comme les dames m'avoient fait ^ne légère inclination
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du co^s de dessus leurs oanreaox. l'avançai enduite jusqu'au pied du esrreau de la reine où je fis ma troisième révérence , à laquelle seule la reine répondit par une inclination de corps fort marquée. Un instant après je dis « Madame , » et ce mot achevé je me couvris, et tout de suite mè découvris sans avoir ôté ma main de mon chapeau et ne me couvris plus. Les grands, depuis ma seconde révérence )- étoient demeurés découverts et ne se couvrirent plus.
Mon discours roula sur les mêmes choses qu'avoit fait celui que je vènois de faire au roi, retranchant et ajustant à ce qui lui eonvenoit, également ou différemment du roi d'Espagne. Elle étoit parée modestement , mais brillante d'admirables pierreries et avoit une gr&ee et une majesté qui sentoient bien une grande reine. Elle fut surprise d'un si grand transport de joie qu'elle s'en laissa apercevoir embarrassée , et elle prit plaisir depuis à m'avoUer son embarras ; elle ne laissa pas de me répondre en très-bons termes sur sa joie du mariage de l'infante, sur son estime et son affection pour le roi et sa passion même pour lui , sur son amitié pour M. le duc d'Orléans ^ et son désir de voir sa fille heureuse en Espagne , surtout sur son désir et sa joie extrême de l'union des couronnes, des personnes royales de la même maison, de leur commune grandeur et de leurs intérêts qui ne pouvoient jamais être que les mêmes , puis des marques de bonté pour moi.
Si cette audience eût été la première , sa réponse âi'àuroit charmé tant elle étoit bien faite et accompagnée de toutes les grâces possibles et de majesté. Mais il faut avouer qu'avec beaucoup d'esprit , de tour na'^ turel et de facilité de s'énoncer , elle ne put fi'élever jusqu'^ la justesse et la précision du roi , si diversement modulées sur chaque point , beaucoup moins jusqu'à Ce ton suprême qui sentoit la descendance directe d'un si grand nombre dé rois , qui se propdrtionnoit avec tant de naturelle majesté aux choses et auï personnes dont il fit plus entendre qu'il n'en dit dans sa réponse.
Quand elle eut achevé , je lui fis une profonde révérence et je me retirai le plus diligemment que la décence me le permit pour gagner lé dernier carreau de velours d'en bas et les parcourir promptement tout en ployant un peu le geiiou devant chacun et disant  la dame assise dessus : « A los pies à Vuéstra Excellentia , id ce qui suppose : • Je me mets aux pieds de Votre Excellence*, » à quoi chacune sourit et Irépondit par une inclination de corps ; il faut être preste à cette espèce de Course qui se fait , tandis que la reine se débarrasse de ce gros Carreau qu'elle a sous les pieds , qu'elle se lève, qu'elle descend les marches de Oètte espèce de trône et qu'elle retourne dans son appartement par la porte de la galerie qui y donne , et qui n'est presque éloignée de ce trône que de la demi -largeur de la pièce où il est , et de la largeur entière de la galerie , qui sont très-médiocres , et il faut avoir achevé le dernier carreau près de celui de la camarera-mayor , qUi se lève en mêtne temps que la reine pour la suivre , à temps de trouver la reine à la porte de son appartement, mettre un genou à terre devant elle, lui baiser la main qu'elle vous tend et la remercier en cinq ou six paroles , k quoi elle répond de même.
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7e ne put ftrolr 9itM«zpédié les carreaux , que je yis la reine dans la porte de son appartement; elle m'avoit déjà traité avec tant de bonté et de familiarité que je drus pouvoir user de quelque sorte de liberté dans oes moments d'une si grande joie , tellement que je courus vers elle et lui criai que Sa Majesté se retiroit bien vite , et ^ comme je la vis s'arîéter et se retourner , je lui dis que je ne voulois pas perdre un moment et un honneur si précieux , elle se âiit à rire , et moi , un genou à terre , à lui baiser la main qu'elle me tendit dégantée et me parla fort obligeamment ; mon remerciment suivit et cela fit un entretien de quelques moments dans cette porte , ses dames en cercle autour qui arrivoient cependant.
Lareine et quelques-unes de ses dames rentrées, je fis plus posément, et avec plus de loisir , des compliments à celles qui, par, leurs charges, alloient aussi rentrer chez la reine , qui étoient demeurées pour m'en faire; puis j'allai remplir le même devoir de galanterie auprès des principales des autre^ que je trouvai le plus sous ma main , puis à beaucoup de seigneurs qui m'eni^ronnèrent. J'oubliois mal à. propos qu'A la fin de l'audience je présentai à la reine tous les officiers des troupes du roi qui xn'avoient suivi en Espagne.
Débarrassé peu à peu de tant de monde , et toujours avec les mêmes seigneurs susnommés ^ qui m'avoient fait l'honneur de vouloir m'aceompagner de chez le roi chez la reine , et qui , quoi que je pusse faire , Voulurent absolument aller partout avec moi, nous allâmes chez le prince des Asturies , où tout se passa sans aucune cérémonie : je fis une seule révérence au prince qui étoit découvert et qui ne se couvrit point du tout. Ce fut moins une audience qu'une conversation dans laquelle le prince n'oublia rien de tout ce qui convenoit de dire , et sans aucun embarras.
Le duc de Popoli , qui , comme à ma première audience , m'étoit venu recevoir et- conduire à l'entrée de l'appartement , fut plus embarrassé que lui. Il m'accabla de ses sentiments de joie sur les mariages , et d'attachement pour le roi et pour M. le duc d'Orléans, et de compliments pour moi , avec force excuses sur ce que son esclavage chez le prince, ce fut le terme dont il se servit . ne lui avoit pas encore pu permettre de venir tne rendre ses devoirs. Je lui répondis avec toute sorte de politesse^ mais avec peine, tant son affiuence de protestations étoit continuelle , et me divertissant à part moi de son embarras.
L'introducteur des ambassadeurs nous conduisit après chez l'infante et chez les infants. Le dernier dormoit, et, suivant ce que Grimaldo m'avoit promis, l'infante dormoit aussi. Je sortis du palais avec les mêmes honneurs que j'y avois été reçu , les bataillons étant demeurés pour cela dans la place ; et je trouvai chez moi don Gaspard Giron qui in'attendoit en grande et illustre compagnie , et un magnifique repas. Il s'en alla chez lui ; on en verra bientôt la raison.
En arrivant chez moi , je fus averti que Maulevrier ne s^étolt point couvert aux audiences que nous venions d'avoir du roi et de la reine , [ce] dont je n'avois pu m'apercevoir parce qu'il s'étoit tenu , à toutes les deux, fort en arrière d« moi. il m'avoit auparavant fait la question