‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegence (volume 2)Chapitre 53 sur 200 · DUC ET DUCHESSE DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

DUC ET DUCHESSE DE SAINT-PIERRE

caiHUiine général de Charles II. Il mourut à Madrid, fort vieux, en 1727. C'étoit un grand homme blond, maigre, bien fait, de bonne mine , et qui sentoit fort son grand seigneur. Sa veuve demeura longtemps à Madrid, où, ennuyée enfin de la vie peu gaie et peu libre qu'on y mène , elle obtint permission de venir faire un tour en France. £lle y a conservé tant qu'elle a pu sa place et ses appointements de dame du palais de la reine d'Espagne qu'elle amusoit de ses lettres , et le cardinal Fleury des réponses qu'elle en recevoit. Ce manège ne lui valut pas la moindre chose en France, et lassa la reine d'Espagne , qui la rappeloit inutilement, et qui lui ôta enfin sa place et ses appointements, tellement qu'elle est demeurée pour toujours à Paris avec beaucoup de goutte, très-peu de bien, et moins encore déconsidération, quoique bien dans sa famille. Elle n'a point eu d'enfants du duc de Saint-Pierre.

PopoLi , CanUlmi. Une des meilleures maisons, du royaume de Naples. Lors de l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne, le cardinal Cantebni étoit archevêque de Naples, et son frère le duc de Popoli grand maître de l'artillerie de Naples, de la conduite desquels le roi , et le roi son petit-fils , furent extrêmement contents. Ce duc de Popoli avoit succédé à ce duché de son frère aîné et à presque tous ses l)iens fort considérables dans le royaume de Naples, par son mariage avec la fille de son frère aîné, qui n'en avoit que deux, et point de garçons. Ce dernier duc de Popoli étoit un grand homme brun , bien fourni, avec un beau visage mâle, qui sentoit son grand seigneur, et un général d'armée avec toutes les manières , grandes , avantageuses , polies. Il ne se pouvoit rien ajouter à son extérieur. U avoit beaucoup d'esprit et de conduite , encore plus de manège et d'intrigue , beau parleur , et disant ou taisant ou accommodant tout ce qu'il vouloit à ses vues , avec beaucoup d'insinuation et de grâces , haut par nature , bas â l'excès quand il croyoit en avoir besoin, ambitieux, avare â l'excès, encore plus poltron, faux, double, extrêmement dangereux, et ne se souciant que de son argent et de sa fortune à laquelle il sacrifia toutes choses.

Il passa â Paris allant en Espagne. Le roi , qui cherchoit â attacher au roi son petit-fils les grandes maisons et les grands seigneurs de ses nouveaux royaumes, et fort content de tout ce que ces deux frères avoient fait à Naples, le reçut avec distinction; lui en habile homme tira sur le temps, fit valoir ce que pouvoit â Naples le cardinal son frère qui en étoit archevêque, leur grande parenté, leurs amis, et demanda l'ordre que le roi lui promit, et dont il lui envoya les marques longtemps même avant qu'il eût reçu le collier du roi d'Espagne , qui lui donna aussi celui de la Toison. Les révolutions qu'on a vues en leur lieu ayant mis toute l'Espagne en armes , le duc Popoli servit et eut des. commandepeuts qui , avec la considération de sa personne , et i l'aide de ses intrigues et de ses propos avantageux, le portèrent promptement

'U remit au duc commencer U

DUC DE POPOU. 131

fiége de Barcdone. Lorsque Philippe V se donna des compagnies des gardes du corps sur le modèle inconnu jusqu'alors en Espagne de celles du roi son grand -père , le duc de Popoli , déjà grand maître dç l'artillerie , obtint la compagnie des gardes du corps italienne , et la querelle du hanquillo ' étant survenue, qu'on a vue en son lieu, le roi d'Espagne fit grands d'Espagne ceux des capitaines de ses gardes du corps qui ne-l'étoient pas, entre autres le duc de Popoli. Enfin il devint gouverneur du prince des Asturies , puis son majordome-major à son mariage.

Je le trouvai dans cet éclat en Espagne , et toutefois le seigneur de la cour le plus parfaitement décrié. Sa femme , à qui il devoit tous ses grands biens, et qu'on disoit fort aimable de figure et de manières, avoit été faite dame du palais de la reine qui l'aimoit fort , et sa réputa*tion sur la vertu étoit entière. Elle mourut un peu étrangement, et il passoit publiquement pour l'avoir empoisonnée par jalousie, jusque-là que la reine le lui a souvent reproché. 11 en avoit un fils unique qui portoit le nom de prince de Peltorano , bon garçon , point du tout méchant, et ayant même de la valeur j mais étourdi, fou, débauché-à Tezcès. Son père , en ne lui donnant rien ou fort peu par avarice , l'a voit rendu escroc , et il le fut et grand dissipateur toute sa vie. fie duc de Popoli voyant ses instructions , exhortations , répréhensions , punitions inutiles , imagina un moyen de le contenir. Il étoit compatriote et ami intime du vieux duc de Giovenazzo , -père de Cellamare ; il lui demanda en grftce de tenir son fils à son côté , de le mener avec lui faire ses visites,, et de le veiller et tenir de près comme il auroit pu faire lui» même. Il crut que, quel que fût son fils, le respect et la présence de ce vieillard le retiendroit , lequel pour son esprit , ses talents , les places qu'il 9roii remplies , étoit dans une grande considération et respecté de tout le monde. Ce bonhomme eut assez d'amitié pour le duc de Popoli pour lui accorder sa demande , en sorte que le jeune Peltorano étoit chez lui et avec lui du matin au soir , et l'acdompagnoit partout où il alloit, et qu'il n'avoit pas un instant de libre. Voici de quoi il s'avisa :

Il sut par hasard qu'un seigneur , dont j'ai oublié le nom , ne seroit pas sûrement chez lui, et il proposa au duc de Giovenazzo de l'aller voir, parce qu'il le visitoit quelquefois, et qu'il y avoit du temps qu'il n'y avoit été. Le bonhomme le loua de cette attention et de son désir d'aller voir un homme auprès duquel il y avoit toujours à apprendre^ et il lui dit qu'il l'y mèneroit l'après-dtnée. Peltorano, sûr de son fait, prit ses précautions. Les maisons de Madrid, même les plus belles, n'ont point de cours , au moins y sont-elles fort rares. Les carrosses arrêtent dans la rue où on met pied à terre ; on entre par la porte qui est comme nos portes coehères dans un lieu large et long, qui ne reçoit ' de jour que par la porte , et qui a des recoins très-obscurs , et l'escalier est au fond par lequel on monte dans les appartements. Arrêtés à la porte de ce seigneur , on leur vint dire qu'il n'y étoit pas ; tout aussitôt Peltorano pria le vieux duc de lui permettre de doscendre un moment

[ 4 • Yoy. sur cette querelle t. U, p. S90, 294.

Ià2 DUC DE popou; SON caractâre;

pour un besoin dont il étoit fort pressé , saute à bas et entre dans ce porche couvert ; le temps qu'il y fut parut un peu long au bonhomme , et il étoit prêt d'envoyer voir s'il ne se trouvoit point mal, lorsque Peltorano revint et monta en carrosse tranquillement avec beaucoup d'excuses. Comme le carrosse partoit et se mettoit au pas , comme on va dans Madrid, une courtisane sort du porche, se jette au carrosse, se

chasser ; eÛe crie plus fort , qu'elle sera payée , qu'elle ne quittera point prise qu'elle ne le soit , et qu'elle criera à tout le peuple qu'ils la veulent affronter; elle fit tant de bruit, et avec une telle résolution, que le bonhomme , comblé de honte , de colère et d'indignation , tira quatre pistoles de sa poche qu'il lui donna pour se délivrer d'elle , tandis que le Peltorano , qui n'avoit pas un sou sur lui , s'étoit tapis dans le coin du carrosse , et rioit sous cape du désarroi du bon vieillard , par qui it s'étoit fait mener à son rendez-vous , et à qui encore il le faisoit payer. Le duc de Giovenazzo, délivré pour son argent de cette effrontée, s'en alla droit chez le duc de Popoli, à qui il conta son aventure, lui remit son fils ^ur ne plus s'en jamais mêler , et lui déclara qu'il ne s'exposeroit pas à un second affront. Le Peltorano fut bien pouillé et chapitré « ne fit qu'en secouer les oreilles , et n'en devint pas plus sage ; il ne fît qu'en rire et conter son joli exploit.

C'est ce garnement-là qui épousa la fille du maréchal de Boufflers , comme on l'a vu en son lieu, et que je trouvai à Madrid dame du palais de la reine , et fort bien avec elle , et avec tout le monde sur un pied d'estime et de considération. Son beau-père en avoit beaucoup pour elle, et son mari aussi, qui la laissoit vivre à la françoise, voir qui elle vôuloit, et donner presque tous les jours à souper, où mes enfants et ceux qui étoient venus avec moi soupoient souvent, et passoient leurs soirées jusque fort tard, avec fort bonne compagnie d'étrangers dont le mari profitoit aussi, et ils y jouoient quelquefois. Le duc de Popoli, qui ne logeoit pas avec eux, mais au palais, le savoit bien, et le trouvoit bon , la reine aussi , quoique là-dessus assez difficile ; mais ils connoissoient le mari qui avoit fait plus d'une fois d'étranges présents à sa femme , et ils lui vouloient adoucir les malheurs d'avoir un tel mari. A la fin depuis mon départ ses maux mal guéris et repris augmentèrent ; elle se tourna entièrement à la dévotion jusque-là qu'elle voulut quitter sa place et se retirer dans un couvent. La reine qui l'aimoit et la plaignoit la retint tant qu'elle put; mais enfin, vaincue par ses prières, elle y consentit, mais à condition qu'elle iroit dans les deicalceàle* reales*, dans un appartement qu'elle lui feroit accommoder, qu'elle viendroit voir la reine , et que la reine l'iroit voir par la communication du palais à ce couvent, qu'elle garderoit toujours sa place sans en faire

4 . Abbaye de fondation royale de religieuses déchaussées. Saint-Simon m écrit desealceales pour indiquer des religieuses déchaussées; mais ce mol ne se irouve pas dans les lexiques espagnols. Les précédenU éditeurs l'ont changé

SON fus; sa bells^fille. Ida

de fonctions pour les reprendre quand il lui plairoit, et ajouta une pension aùr appointements de sa place. Elle fut généralement regrettée de tout le monde. Sa retraite ne fut que de deux ou trois ans qu'elle y passa dans la plus grande piété et beaucoup de souffrances, au bout desquels elle y mourut, tandis que son mari, devenu très-riche par la mort de son père, dissipoit les trésors qu'il avoit amassés. Il eut dans la suite des aventures fâcheuses qui le firent enfermer, et longtemps, plus d'une fois en Espagne et en Italie.

A regard du père, dès qu'on l'avoit vu deux ou trois fois, on s'aper^ cevoit aisément de presque tout ce qu'il étoit avec ses compliments outrés. Malgré sa figure imposante, on sentoit le faux de loin, et l'affronteur en tous ses propos , à tel point que je n'ai jamais compris comment il a pu parvenir à une si grande fortune. Ses grands emplois de capitaine des gardes du corps, et de gouverneur du prince des Asturies^ et son talent d'intrigue et de cabale le faisoient compter , maiir au fond tout le monde s'en [déficit et le méprisoit.

J'ai déjà dit qu'il fut le seul seigneur dont je ne reçus aucune civilité , si on excepte les compliments à perte de vue dont il m'accabloit quand je le rencontrois, ce qui n'arrivoit qu'au palais, et encore rarement; aussi ne m'en contraignis-je pas en propos , et en ne lui rendant aucune sorte de devoir. 11 se fit écrire une seule fois et fort tard à ma porte ; ^ j'avois été chez lui en allant la seconde fois chez le prince des Asturies. En partant pour mon retour, je ne manquai à aucune visite moi-même, quelque nombreuses qu'elles fussent, excepté la sienne, et je pris mon temps de m'envoyer faire écrire chez lui que j'étois au Mail à faire ma cour à Leurs Majestés Catholiques , et qu'il ne pouvoit l'ignorer. Pendant cette promenade où la reine , toujours à côté du roi , faisoit toujours la conversation avec le peu de gens considérables qui l'accompa*gnoient, et une conversation fort agrâible et familière, je pris la liberté de lui demander où elle me croyoit alors ; elle se mit à rire et me dit : a Mais ici où je vous vois. — Point du tout, madame, repris-je, je suis actuellement chez le duc de Popoli, où je prends congé de lui; » et de là en plaisanteries, car elle ne l'aimoit point tout Italien qu'il fût.

Il ne la fit pas longue après mon départ. Il mourut dans le mois de janvier suivant, regretté de personne. On lui trouva un argent immense que son avarice avoit accumulé. Le duc de Bejar futnugordomenugor du prince des Asturies en sa place.

3 Sessb , c'est Sbssa , Foleh-Cardonne, Ce duché dans le royaume de Naples fut donné par Ferdinand le Catholique au grand capitaine Gonzalve de Cordoue, qui n'eut point de mâles, et dont la fille héritière porta ce duché en mariage à Femandez de Cordoue, comte de Cobra ,^ de sa même maison. Elle en eut un fils que Phili[^e II fit en 1&66 duc de Baëna, qui est un lieu à huit lieues de Cordoue , et qui par sa mère fut aussi duc de Sesse. Il ne laissa que deux filles : Françoise,

«n JesealceZf qui vent dire nudité des pieds, et, par eitenslon, ordre de moines déchaussés. La véritable expression pour indiquer des religieuses déchaussées ^cnUl deeoalzas.

184 DUC DE SËSSA*

r&înée, Touye sans <Dfantt<l' Alphonse d^ Zuniga , marquis deGibratoon, fit cession de ses duchés à Antoine Folch de Gardonne , descendu du premier comte de Gardonne^ second duc de Somme au royaume de Naples, fils du premier duc de Somme, et de Béatriz, sœur cadette de Françoise. G'étolt un seigneur dont Philippe II estimoit fort l'esprit et le sens. C'est de lui que descend de mâle en mâle le duc de Sesse , que j'ai fort vu en Espagne , qui ne ressembloit guère à celui dont on vient de parler. Celui-ci étoit un grand garçon, fort bien fait, ayant la tête plus que verte , aimant fort le vin , chose fort rare dans un Espagnol, et d'ailleurs étourdi et débauché à merveilles, par conséquent méprisé, quoique assez dans le monde , mais fort rarement au palais. U n'étoit point marié.

Saint-Simoii , idsm, et mon second fils conjointement avec moi pour en jouir tous les deux ensemble et en même temps.

SoLFEBiMO, Gon%aguef cadet d'une branche de Castiglione. Son père, fort pauvre déjà , l'étoit devenu tout à fait par les guerres d'Italie , de sorte qu'il envoya ce fils en France avec un petit collet , dans l'espérance qu'il y attraperoit quelque bénéfice pour vivre. Il étoit noir, vilain, crasseux, et paroissoit un pauvre boursier de collège. Personne ne le recueillit , personne même ne lui parloit dans les appartements de Versailles; il n'entroit que dans les maisons ouvertes, où on ne lui disoit mot , et encore n'alloit-il que dans fort peu. Il importuna telle* ment le roi de sa présence qu'il revint une fois de Trianon , où tout le monde pouvoit aller lui faire sa cour, quelques jours plus tôt que ce qu'il avoit fixé , et ne put s'empêcher de dire , tout mesuré qu'il étoit toujours , qu'il n'avoit pu tenir davantage à voir à tous les coins d'al* lées , et à toutes les portes de son passage , ce petit abbé de Castillon et Fornare , dont on a parlé ailleurs. A Paris , cet abbé n'étoit pas mieux venu. Sa ressource étoit chez le duo d'Albe^ ambassadeur d'Espague. U y fit si bien sa cour à la duchesse d'Albe qu'après la mort de son mari , elle le remena avec elle en Espagne , où tant fut procédé qu'elle l'épousa, et pour ne pas déchoir, le roi d'Espagne eut pour elle la considération de le faire grand d'Espagne , et peu après lui accorda une clef de gentilhomme de sa chambre , mais sans exercice, comme ils étoient tous. Il perdit sa femme comme J'arrivois à Madrid. La douleur lui persuada de se faire capucin, et quand je l'allai voir, je trouvai sa chambre sans tapisserie ni meubles, avec un châlit sans ciel ni rideaux, et trois ou quatre méchants sièges de paille, avec un capucin avec lui. Cette grande douleur ne fut pas longue. Il épousa avant mon départ une Caraccioli, fille du prince de Santo-Buong, qui étoit peut-être la seule belle personne qui fût dans Madrid. L'esprit lui étoit venu avec le pain assuré , et il étoit fort dans le grand monde, estimé et bien reçu partout , et bien mieux peigné qu'il ne l'étoit k Paris.

TuRsis, Doria, Génois , et à Gênes , de Tune des quatre grandes maisons de Gênes , où ces ducs de Tursis se sont fait compter depuis longtemps par une escadre de galères qu'ils ont depuis longtemps à eux , et dont ils ont souvent fort bien servi les rois d'Espagne.

Veragua^ Portugal y Colomb, On a parlé et tâché d'expliquer (t. II,

DUC DE VÈRAGUA. 135

p. 168 et BuW.), les branches roy&les de Portugal*, Oropesa, Lemos^ Veragua Cadaval, etc.; ainsi je n'en ferai point detedites; j'ai assez touché le personnel de ce duc de Veragua, depuis, pour n'avoir que peu à ajouter. On se souviendra seulement que c'est de lui que j'ai reçu le plus de bonnes instructions sur les grandesses, les maisons, et les personnages d'Espagne ; qu'il étoit frôre de la duchesse de Liria , et qu'elle a hérité de ses grands biens , parce qu'il étoit veuf sans enfants d'une sœur du duc dé Sesse , et qu'il ne se remaria point.

Ce duché et grandessa fut institué et donné en 1537 , par Charles- Quint , à Diego Colomb , second grand amiral des mers , et vice-roi des Indes ou des terres découvertes par son père, le fameux Christophe Colomb , qui étoit de Ligurie , et qui avoit été le premier vice-roi et grand amiral des Indes. Philippe II, en 1556, échangea Veragua contre la Vega, dans Tlle de la Jamaïque, avec Louis Colomb, ûls a!né de Diego , et revêtit La Vega des mêmes titres et honneurs accordés à Veragua par l'empereur son père , nonobstant quoi Louis Colomb , ainsi que ses successeurs , ont toujours pris les titres de duos de Veragua et La Nega, et de seigneurs de la Jamaïque , ce dernier on ne sait sur quoi fondé. Louis Colomb ne laissa que deux filles. L'aînée se fit religieuse , l'autre porta tous ses biens et ses titres en mariage à son cousin ger* main , fils du frère cadet de son père , et n'eut point d'enfiints. Les deux sœurs de Louis Colomb disputèrent ce grand héritage, Marie et Isabelle, qui fut enfin adjugé au petit-fils d'Isabelle Nunez de Portugal y Colomb , qui fut ainsi quatrième duc de Veragua et père d'Alvare , cinquième duc de Veragua, et celui-ci père de Pierre- Emmanuel , sixième duc de Veragua, qui eut la Toison , et fut vice-roi de Galice, de Valence et de Sicile , et enfin conseiller d'Etat , tout cela avec beaucoup d'esprit et de talents , grande avarice , foi très-douteuse entre la maison d'Autriche et le nouveau roi d'Espagne, Philippe V, en tout un homme habile , adroit , dangereux , et de fort mauvaise réputation.

C'est le père du duc de Veragua que j'ai vu en Espagne, et qui , avant la mort de son père, portoit le nom de marquis de la Jamaïque , et étoit venu en France sous ce nom , avec la chimère de rattraper sur les Anglois rile de la Jamaïque, dont il se prétendoit dépouillé par eux. Longtemps après mon retour , il revint en France pour la môme chimère, qu'il poursuivit près de deux ans fort inutilement, quoi que le duc de Berv^ick et moi lui pussions dire , et dépensa cependant fort gros avec une fameuse chanteuse de l'Opéra. A la fin il tomba malade assez considérablement; la peur du diable le prit, il eut peine néanmoins à se f éparer de cette fille , à qui il donna fort gros. Les vapeurs et les soru^ pules l'enfermèrent à ne vouloir voir personne. Il fit de grandes aumônes , et s'écrioit souvent qu'il se repentoit bien d'avoir fâché Dieu : c'étoit son expression. Enfin il s'en retourna dans cet état en Espagne à fort petites journées; il y vécut deux ans toujours enfermé dans les mêmes yapeurs , ne voyant presque que sa sœur la duchesse de Liria ,

4 . Le passage auquel renvoie Saint-Simon avait été supprimé par les an* IKiiQs éditeurs.

136 DUC DÉ* VERAGÛA.

qu'il laissa epfin par sa mort une des plus puissantes héritières quHl y eût en Espagne. Il avoit été à la tête des finances et du conseil des Indes avec capacité et probité. La jalousie d'Albéroni Tavoit tenu deux ans prisonnier dans le château de Malaga, où il s'étoit si bien accoutumé quUl n*en vouloit point sortir. G'étoit un homme de beaucoup d'esprit et de connoissances , d'une paresse de corps incroyable qui dimînuoit son ambition , un peu avare, fort doux et bon, sale et malpropre à l'excès, ce qu'on lui reprochott sans nul ménagement , de fort bonne « agréable et instructive compagnie, et charmant dans la société , quand il faisoit tant que de s'y prêter. Il étoit aimé et fort mêlé avec le meilleur monide , souvent malgré lui et sa paresse, jusqu'à ce que ses va* peurs en eurent fait un reclus. En lui finit cette branche de Portugal.

ViLLARS , idem. Le maréchal de YiUars, sans avoir jamais servi le roi d'Espagne , ni eu aucun rapport avec lui , fut fait grand d'Espagne au commencement de la régence, au grand étonnement de tout le monde^ «t sans qu'on ait jamais su pourquoi. Il le dut, je crois , à ses vanteries et à ses rodomontades dont la cour d'Espagne fut la dupe, et crut faire par là une acquisition importante qui ne lui servit jamais à rien. On a vu ailleurs ses étranges frayeurs à la découverte de la conspiration d« Cellamàre et du duc du Maine, dont il fut très>réeUement sur le point de mourir. Il ne tint pas à lui d'ttre fait par l'empereur prince de l'Empire, Richesses et grandeurs tout lui fut bon.

UzEDA Aeuna Pacheco Tellex-Girùn. Cette terre qui est en €astille, fut érigée en duché par Philippe III pour Christophe de Sandoval y Roxas, fils aîné du duc de Lerme , son premier ministre, depuis cardi* nal. Christophe fut marié , mourut avant son père en 1624, laissa un fils de la fille du huitième amirauté de Castille , et ce fils, qui fut second duc d'Uzeda, mourut en Flandre en 1635 , et ne laissa que deux filles. L'atnée porta le duché de Lerme et beaucoup d'autres biens en mariage à Louis Aamon Folch, sixième duc de Cardonne et de Segorbe; et la cadette, j'ignore par quelle exception, porta le duché d'Uzeda en mariage, en 1645, à Gaspard d'Acuna Tellez-Giron, cinquième duc d'Ossone, dont elle n'eut que des filles, desquelles l'aînée porta le duché d'Uzeda en mariage, en 1677, à J. Fr. d'Acuna Pachecho Tellez-Giron, troisième comte de Montalvan, qui descendoit de mâle en mâle du fils atné du premier duc d'Escalone, marquis de Yillena, et de l'héritière de Tellez- Giron, par son troisième fils Alphonse, dont ce troisième comte de Hontalvan fut la septième génération masculine, et par son mariage troisième duc d'Uzeda. C'est lui qui se trouva ambassadeur d'Espagne à Rome à la mort de Charles II et à l'avènement de Philippe Y à la couronne d'Espagne. On a vu en son lieu qu'il s'y conduisit si bien d'abord qu'il fut compris dans les cinq premiers chevaliers du Saint-Esprit espagnols que le roi fit à la prière du roi son petit-fils, mais que, voyant les affaires mal bâter en Italie, il quitta à Rome le caractère d'ambassadeur de Philippe Y, renvoya le collier du Saint-Esprit au feu roi, chose jamais arrivée jusqu'alors, prit la Toison que l'archiduc lui envoya, «rra longtemps en Italie sans nulle considération dans le parti qa*Ù

PRINCE DE BISIGNAlfO. 137

•âvoH embrassé, se retira enfin à Vienne où il vécut longtemps fort pauvre et fort méprisé, y mourut dans cet état, et y laissa ses enfants.

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