M. DU MAINE ME DIT UN MOT DU BONNET
faire prince du sang, et que, suivant cette idée, il m'en voulut jeter quelque propos dès qu'il le fut , pour sonder comment cela prendroit. Si ce fut son projet , il ne fut apparemment pas content de l'effiet de son amorce , puisqu'il différa longtemps après à la pousser , et que ce fut à d'autres qu'à moi qu'il la présenta , sans m'en plus parler que dans les suites, dont aussi je ne lui donnois pas occasion; car jamais on ne le rencontroit que dans les cabinets du roi, rarement chez Mme la duchesse d'Orléans où il alloit à des heures rompues , et je n'allois jamais chez lui que pour des compliments publics dont je ne pouvois me dispenser , excepté cette affaire sur Blaye avec le maréchal de Montrevel , dont j'ai parlé en son temps. Il faut encore se rafraîchir la mémoire du caractère du premier président de Mesmes , et de son abandon de tout temps à M. du Maine, qui lui avoit valu une place, dont il étoit entièrement éloigné sans l'intérêt que M. du Maine trouva pressant pour soi de vaincre tous les obstacles pour l'y mettre. Enfin 6n doit être avert que cette affaire du bonnet qui commença en novembre de cette année , ne rompit qu'en mars de la suivante. Gomme elle est de nature à n'en pouvoir interrompre le récit, je l'ai mise la dernière de cette année.; e ^ comme elle entre assez avant dans la suivante, je ne la commencerai qu'après avoir achevé ce récit.
Un matin que le roi, à l'issue de son lever, donnoit dans son cabinet Tordre pour sa journée , comme il le donnoit tous les jours à ceux qui étoient en fonction auprès de lui , en présence des courtisans qui avoient l'entrée de son cabinet en ces heures-là, M. du Maine s'approcha de d'Antin, et sans préliminaire lui parla de l'indécence du bonnet. 11 en dit autant deux jours après au duc d'Aumont , puis au duc d'Harcourt , s'offrit à eux avec force compliments , et n'oublia rien pour les exciter là-dessus. Chacun d'eux répondit vaguement et froidement. Aucun d'eux ne se présenta pour être promoteur d'un embarquement, où le temps présent ne permettoit pas de s'engager avec prudence : ils furent surpris de ces propos , mais ils les laissèrent tomber. Ce n'étoit pas pour cela que M. du Maine les avoit tenus. Voyant leur peu de succès , et que ses offres de service n'étoient reçues que par des compliments généraux , il prit à part quelques jours après , toujours au même lieu et à la même heure, le duc de Noailles et d'Antin. 11 leur dit qu'il ne comprenoit pas la froideur qu'il trouvoit en ceux à qui il avoit déjà parlé , sur une affaire qui les avoit si am'més dans cl'autres temps et avec tant de raison ; * qu'il avoit toujours été choqué d'une indécence si extraordinaire ; qu'il n'avoit dit mot tant qu'elle lui avoit servi de distinction; mais qu'à présent qu'il en avoit d'autres , cela lui paroissoit insupportable ; qu'il étoit ami de quelques ducs, serviteur en général de tous; qu'il honoroit leur dignité , la première du royaume ; qu'il désiroit leur amitié et de la mériter en les servant sur un point aussi intéressant. Enfin il ajouta que son désir étoit si sincère qu'il avoit déjà pressenti le roi ; que ses dispositions étoient favorables ; qu'il avoit aussi parlé au premier président , qui , dit-il , gouvernoit le parlement ; qu'il se faisoit fort du premier président , et du parlement par lui ; et qu'il leur pouvoit répondre que le roi ne feroit aucune difficulté , dès que le parlement consentiroit.
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Il revint après à la froideur qu'il avoit remarquée ayec tant de surprise; enfin il les pria de se voir quelques-uns ensemble , de se communiquef la conversation qu'il avoit avec eux , et de lui dire après ce qu'ils dési* reroient de lui.
Les premiers propos avoient fort surpris ceux à qui il les avoit tenus « mais ce compliment redoublé et si marqué les étonna bien davantage. Il leur parut trop pressant , et la chose trop suivie , pour pouvoir se dispenser de se voir entre eux ; et le jour même le duc d'Harcourt boiteux , infirme et qui marchoit difficilement , envoya prier quelques-uns des principaux qui se trouvoient à Versailles de venir chez lui un peu avant midi. Nous y trouvâmes les ducs de La Kochefoucauld , de Yilleroy, de Noailles , d'Aumont , Charost et moi. Harcourt exposa ce qui vient d'être raconté , mais en plus grand détail , et la nécessité de prendre un parti pour répoudre à M. du Maine. M. de Noailles , en l'absence de d'Antin qui n'avoit pu venir , et qui , dès le cabinet du roi , avoit conté au duc d'Harcourt ce qui venoit de se passer entre M. du Maine , d'Antin et lui , en reprit des circonstances. Il fut après question de raisonner. Personne ne prit à l'hameçon , excepté Noailles et Aumont , et fort légèrement encore. Tous connoissoient la duplicité de celui qui le jetoit , ennemi des rangs de l'Etat , de son ordre , de ses règles , pour qui toutes avoient été violées et renversées, dont l'intérêt étoit de maintenir toute confusion , qui regardoit les ducs , avec l'éloignement naturel à Tusurpateur de ce qui est le plus cher aux hommes , et qui n'étoit pas tout à coup tombé amoureux d'eux. Tous jugèrent que M. du Maine vouloit engager cette affaire pour commettre les ducs avec le parlement , se garantir , à la mort du roi qu'on voyoit diminuer, d'une union qui pouvoit lui être funeste , et abaisser les ducs de plus en plus par le mauvais succès de leur entreprise. On ne put imaginer que cette vue dans cette proposition de M. du Maine, que rien n'avoit amenée, et qu'il poussoit avec tant de suite et d'empressement ; et dans la vérité il n'y en pouvoit avoir d'autre, comme on l'éprouva enfin bien clairement. On convint donc aisément du motif de ces offres si obligeantes et si pressantes , auxquelles on de voit s'attendre si peu ; mais la conduite à tenir avec lui n'étoit pas si facile à résoudre.
De ce moment nous vîmes deux précipices ouverts : le danger des suites, plus que très-apparentes, qu'on vient de toucher en deux mots, de donner dans le panneau qui nous étoit tendu , et la cruauté d'y donner sciemment ; et le danger de refuser les empressements du duc du Maine. G'étoit lui déclarer tacitement , mais clairement , qu'on pénétroit son dessein , ou qu'on ne vouloit lui rien devoir , parce qu'on étoit résolu à l'attaquer; et l'un et l'autre exposoit à toutes sortes d'inconvénients et de périls en général et en particulier , dans le degré d'empire où M. du Maine , un avec Mme de Maintenon, étoit parvenu sur l'esprit du roi. On débattit l'un avec l'autre. Il parut que le péril de donner lieu à M. du Maine de faire passer les ducs pour ses ennemis auprès du roi étoit encore plus grand que l'autre , qu'accepter ses offres n'étoit point un parti de choix mais de nécessité , dans l'état où la chose se trouvoit portée ; qu'il ne restoit qu'à s'y conduire avec toute la prudence qu'on y pour- SAnrr-Smon vn 11
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rpit employer; que, pui9qu!ûa ne pouvoit s'en défendre, il falloit voir lagement, puisque forcément, quel parti on en pourroit tirer. La réponse fut donc faite dans cet esprit à M. du Maine le lendemain matin, au même lieu où il ayoit fait sa proposition , et l'avoit si fort serrée. Il parut ravi et pressé de se mettre en besogne , avec les compliments les plus flatteurs et les protestations les plus fortes. Il répondit des princes du sang , dont l'âge et la situation , dit-il , ne leur permettroient pas 4e ï)alançer la volonté du roi. On lui objecta Mme la Princesse et Mme la Duchesse. Sur la première il se mit à rire , à bausser les épaules ; et , après quelques courts brocards sur son imbécillité et le peu de crédit qu'elle avoit dans sa famille , il en répondit , et assura qu'elle ne traverseroit pas unis affaire qui devenoit à lui la sienne. Sur Mme la Duchesse , il répondit qu'il ne croyoit pas qu'elle se souciât du bonnet, moins encore qu'elle osât rien tenter contre le goût et le vouloir du roi ; qu'au reste on savoit combien il étoit peu à portée d'elle , et que c'étoit aux ducs â li^i parler ainsi qu'à M. le duc d'Orléans, duquel il n'osoitse charger. li exhorta ensuite d'Antin , qui s'étoit approché d'eux parce qu'il étoit averti de ne perdre pas de temps à en dire un mot au roi , et assura qu^il verroit incessanmient le premier président.
Ce m^^gistrat répondit des merveilles au duc du Maine , sur la parole duquel les ducs d'Aumont et d'Antin le virent , et qui le trouvèrenjt toui sucre et tout miel. D'Antin n'eut pas la peine d'en parler au roi ; le roi lui parla le premier. Il lui dit que M. du Maine lui avoit parlé de l'affaire du bonnet; que , pourvu que la chose se passât de concert , il ne demandoit pas mieux que d'ôter ce scandale qu'il trouvoit insoutenable (ce fut 9on expression) , et qu'il seroit fort aise de faire ce plaisir aux ducs. Là étoit la pierre d'achoppement > et dès lors j'eus de plus en plus mauvaise opinion du succès. Je ne fus pas seul de mon avis. M. d'Harcourt craignit , comme moi , l'échappatoire préparée dans ce mot « de concert. » D'Antin lui-même ne savoit trop qu'en penser. MM. de Noailles et d'Aumonf étoipn^, ou vouloient paroître convaincus de la droiture et des bonnes intentions de lA, du Maine et du premier président. Mais l'embarquement n'avoit pu s'éviter : il étoit fait; il ne s'agissoit plus que de voguer avec toute la prudence qui s'y pouvoit mettre.
M. du Maine , conducteur de la barque , voulut que les ducs présentassent un court mémoire au roi, pour servir, disoit-il, de base au jugement. Le premier président le désira aussi. Il fallut donc en passer par là. J'en craignis le piège , Harcourt le sentit aussi ; nous en raisonnâmes sans trouver le moyen de le parer. Tout ce qu'il se put de précaution y fut employé. D'Antin en fut cbargé. Il le fît d'une page de papier à lettre, sage, honnête, mesuré en choses et en termes pour le parlement et le premier président. Il le montra à M. du Maine, qui le loua et l'approuva. Il le lut au roi , qui l'assura qu'il le trouvoit très -bien et [sans] quoi que ce soit à y reprendre . Il l'envoya au premier président, avec un billet , p^r lequel il le prioit de le corriger , s'il y trouvoit , contre son intention, quelque chose qui lui parût le mériter, et de le lui renvoyer après , pour qu'il le présentât au roi. Il parott donc que toutes sortes 4e précautions étoient prises, puisque , ^près l'approbation de M. du Maine
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«t cejlg du roi , il étoit encore^nvoyé à Texamen du premier président , 0t sçufnis à 3a ogr^éction. Deux jours après , Iç premier président le fQ^yqy^. à d'Au^iu, mais sans lettre | et d'Antin le remit au roi, en lui rendant compte du renvoi que lui en avoit fait le premier président , qui en étoit apparemment content , ajouta-t-il , puisqu'il le lui s^volt renyoyé sans note ni correction ; et le roi le prit de même ou en fit le 9em)))9nt. 11 loua encore le mémoire et le procédé , et assura d'Antin qu'il reipettroit le jnémoire au premier président , la première fois quil le verroit et lui recommanderoit Tafifaire. On verra bientôt la raison du renvoi 4u mémpire à d'An^in sans correction , ni notes , ni l)illet , par Ip premier président.
Gependa^i je m*étois chargé de parler à 1C. le duc d*Orléans sur le bonnet , et les ducs de La Rochefoucauld et de Villeroy à Mme la Duchesse, pour y fort|fief d*Antin. Ni eux ni moi ne trouvâmes aucune ré* pugnance pi difficulté à vaincre. Nous eûmes leur parole de consentir purement et simplement au bopnet, et l'un et l'autre convinrent parl^iiiemeQt que l'indécepce en étoit insoutenable. Tous deux aussi tinrent parole pxactefnent et entièrement. Pour le comte de Toulouse , il ne fut pas mentiqn de lui dans une chose (|ue M. du Maine traitoit ainsi de luimême , outrç qu^il n'ayoit pas approuvé l'élévation que son frère letir nvpit procurée , et qu'il n'étoit pas homme à vouloir s'opposer au bonnet.
Pour pe rien omettre, il faut dire que le duc du Maine, à l'instant qu'il fut prince du ^ang , et lorsque je lui as inon compliment le soir même) Qi'avoit témoigne qu'il voudroit pouvoir finir f'afl'aire du boiinet, dont il n)e parloit po ur la première fois , ^ son installation de prince du sang |iu parlemjent, et que ce jour-là fût celui de la fin de cette incroyable indépence , mais que le temps en étoit si court et si pressé qu'il doutoit q\)e cela s^ pûf exécuter en si peu dé joiirs. Ce leurre ne ni'éblouit point , et me par^t au contraire un verbiage très-conforme au naturel dé celui qui me le tenoit. Le jour qu'il fujt aii parlement comme prince du sang. il en parla à d'Antin , et me prit après eh particulier ,' pendant la buvette, pour me renouveler les protestations de ses désirs là-dessus, q]i}'il comptoit bien montrer efficacement aprj^s le voyage de Fontainebleau. Pepdant cfi Voyage , le premier président y fit un tour, et y vit M. au Maine, lequel conta aux ducs de Noailles et d''Antin ^ue le premier présid(;n| (ui ^voit par|é dû déplaisir qu'il avôit de ce que ces deux ducs avqient ropiipu trop Ugèrement quelqi^és conversations qu'ils avoienî eues avec lui pomme ses àmjs particuliers , dès (ju'il fut premier président, sur le bonnet; qu'il ï'ayoif même pressé d'y concourir, puisque, devenu prince du ^ang, il avoit changé d'intërêL; et qu'il lui répondoit de Ifi^-même et du parlement là-dessus, '{'outes ces avances àyoient été reçues avec la defnière froideur, et ne furent communiquées ^ presque ^ucun (Jes pairs. Ces deux -là lui dirent que la résolution étoit prise depuis longtemps àp dep^eurer en profon,d silence , d'éviter les dégoûts qi^'uqé autre conduite àttirjéroi^, dans l'impuissance oji on ^e sentoii d'oît^epirla moindre justice; et d'Antin ajouta qu'il avQJt assuré le roi qu'il ne l'importunerojt jamais là-déssus.
Au retour dç Fontainebleau, M. du Maine parla encpre pinn fortement