‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 126 sur 232 · I;1714] RUSE QUI DÉVOUE MAISONS AUX PRÉSIDENTS · texte numérisé non relu

I;1714] RUSE QUI DÉVOUE MAISONS AUX PRÉSIDENTS

et à la cour. Le crédit qu'il s*étoit acquis dans le parlement lui faisoit effacer tous les autres présidents, et le premier président même, qui, en ayant emporté la première place à la pointe du crédit du duc du Maine, se trouva trop heureux de faire sa cour à Maisons, qui passoit même pour le gouverner, et pour ne s'en donner la peine que lorsqu'il lui convenoit de la prendre.

Novion craignit tout de lui ; il n'ignoroit pas son ambition , à laquelle la cour le pouvoit servir plu^ utilement que des gens de robe. II n'espéra donc rien de lui sur le bonnet qu'autant qu'il l'intéresseroit puissamment , et il eut assez d'esprit pour le faire d'un seul coup , par les deux passions qui ont le plus de pouvoir sur la plupart des hommes. Il l'alia trouver chez lui , oii accommodant son air et son ton à ce qu'il ▼ouloit faire, il lui dit qu'il venoit implorer sa protection pour le parlement. La surprise d'un compliment si étrange ne fit que mieux sentir ce que Novion lui vouloit dire , d'autant plus qu'il ne tarda pas à s'expliquer. Maisons trembla de perdre en un moment tout ce qu'il avoit pris tant de soins de s'acquérir dans sa compagnie. Il vouloit en être le die tateur , et considéroit cette situation comme la base de toute la fortune à laquelle il tendpit par les amis qu'il s'étoit faits à la cour, et dont sans cette maîtresse roue, l'amitié lui devîendroit inutile. La légèreté de la cour ne lui parut pas comparable en choix avec la solidité d'une compagnie toujours subsistante , que les derniers exemples relevoient , avec Tespérauce de ceux qui pouvoient être prochains. Il connut assez le monde pour compter sur son adresse auprès de ses amis de la cour, au moins sur la facilité de la réconciliation après l'affaire finie , au lieu qu'en ne prenant pas parti tout de bon il se perdoit sans retour avec ses confrères , et par eux avec le parlement , auquel ils persuadèrent qu'ils soutenoient moins leur propre distinction que celle du parlement en leurs personnes. Ce fut l'époque du changement de Maisons. Jusque-là il s'étoit extrêmement mesuré. Il s'étoit contenté d'ambiguïtés, et de laisser voir une sorte de suspension , pressant toutefois les ducs de ses amis , moi , entre autres , de ne pas empêcher les princes du sang de les suivre , ce qui , consenti par ses princes , levoit toute difficulté à l'égard des ducs, et tout obstacle du côté du parlement pour changer ce qu'ils désiroient. Tel étoit le langage de Maisons.

Le récit que les ducs de Noailles et d'Antin firent aux autres ducs de leur visite au premier président commença à les détromper de ses bonnes intentions *, car pour sa droiture , il y avoit maintes années que personne en France n'en étoit plus la dupe , ou plutôt on ne l'avoit jamais été. Ses amis avoient fort assuré les ducs qu'il ne faisoit le difficile que pour s'acquérir plus de confiance dans sa compagnie , et se mettre en état de la ramener. Ses délais , ses difficultés entassées répondoient peu à ses paroles si précises , si expresses , si nettes , données par lui aux mêmes ducs , et à eux et à plusieurs autres par le duc du Maine. On y avoit donc compté , et nullement sur des équivalents dont il n'avoit jamais été la moindre question, et sur la plus légère mention desquels on ne se seroit jamais embarqué, parce qu'on l'auroit pu éviter sur un si bon prétexte, sans montrer à M. du Maine un dangereux refus person-

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net. n ne s*agissoit que du bonnet , et , par ce qui s*étoit de Ht engrené , du conseiller sur le bout du banc des pairs dont le premier président et K. du Maine aroient même parlé les premiers comme d'une nouveauté également ridicule , inutile et insoutenable ; les autres Usurpations dont ils avoient gardé le silence n^avoient pas été mïséi sur le tapis par les ducs, trop accoutumés à perdre pour entreprendre de Regagner tant de larcins à la fois.

Cependant le voyage de Marly s'avançoit. Le premier président étoit dans les rues et ne parloit point d'y aller. M. du Maine trouvoit cette conduite un peu étrange , en Texcusant cependant , et répondoit toujours de lui. On y voulut voir encore plus clair , et pour serrer la mesure , on engagea un dîner à Paris chez d'Antin , sous prétexte d'exposer sa belle maison et ses magnifiques meubles à la censure et au bon goût en ce genre du premier président , mais en effet pour avancer l'affaire. Il promit de s'y rendre avec le président de Maisons et les duchesses d'Bilbœuf et dé Lesdiguières , sœurs de beaucoup d'esprit , ses amies intimes, dont la mère étoit Mesmes , héritière d'Avaux si connu par l'éclat , le nombre et le succès de ses ambassades , frère aîné du grand-père du preinië^ président. Elles ne tenoient rien de la crasse maternelle, j3as liième leur propre mère qui en étoit; elles étoient de plus amies intimes aussi, et cousines germaines de d'Antin, enfants dii frère et de la sœur. Il fût convenu que les ducs de La Rochefoucauld , La Force , Guiche, Villeroy, Noailles et Aumont en sei-oient. Ce dernier étoit en année de premier gentilhomme de la chambre ; et, par un hasard presque unique, ni M. dé Pouillon , grand chambellan , ni pas un des autres premiers gentilshommes de la chambre n'étoient à Marly , ni à portée d'y venir par absence ou maladie : cela fit un cas qui n'étoit jamais arrivé , et qui devint rétonhement de toute la cour. Le roi , infiniment attaché à tout l'exlérieur possible , n'avoit jamais vu les fonctions de ses grands officiers auprès de sa personne tomber à de moindres qu'eux; et ces binq titulaires , Avec leurs sui-vivanciers , s'étoient tellement entendus pour l'assiduité du service qu'il n'y avoit point de mémoire qu'il eût été suppléé plus de deux ou trois fois, et encore par M. de La Rochefoucauld, grand maître de la garde-robe. Malgré ce grand attachement du roi à la dignité de son service , il ordonna au duc d'Aumont et au duc de La Rochefou(iauld d'aller dîner à Paris chez d'Antin , quoi qu'ils t)ussent lui représenter l'un et l'autre , et dit qu'il le vouloit ainsi , et que Souvré , maître de la garde -robe en année , le serviroit. J'écris les faits avec exactitude , je supprime les réflexions. Souvré étoit allé avec congé passer quelques jours à Paris , où le roi l'envoya chercher , et , poiir n'y pas revenir , il y eut après deux autres conférences à Paris , où le roi voulut encore que les mêmes assistassent ; et fut encore , ces deux divers jours qui font trois en huit ou dix jours , servi uniquement par Souvré.

Les conviés , tous en liaison particulière avec le premier président , qui avoit toute sa vie fait son capital d'être du plus grand et du meilleur monde , avoient été choisis par rapport à lui. Ils arrivèrent chez d'Antin ; ils y attçndireiit assez longtemps ; enfin , Maisons vint , chargé des excuses du premier président, qui s'étoit, dit-il, trouvé un peu iûwA-

[1714] PREMIER PRésiDENT MANQUE AU DÎNER. 251

Biodé , et qui ne laissa pas le jour même de souper chez la marquise de Créqûi avec Mme de Yassé. Ce procédé préparoi t mal la matière; on y entra pourtant avant et après dîner. Tout roula sur l'origine ancienne bu nouvelle du bonnet , sur sa plus qu'indéeence , sur Téquivalent de la suite des présidents. Maisons, avec tout son. esprit, son inonde, ses adresses , fut souvent réduit à rembarras , même au silence ; mais Topiniâtreté ne se démentit point, et cette, partie se sépara d'une manière fort infructueuse. Maisons en eut honte ; il pria d'Antin à Toreille de passer chez lui sur le soir, où tête à tète ils seroient plus libres. Je n'ai point pénétré le projet de ce convi' ; mais d'Antin y fut, et rien n'avança entre eux deux plus qu'avec toute la compagnie. Maisons de ce moment prit ouvertement couleur. Il n'avoit pu digérer que, après avoir fait toute sa vie une cour plus secrète que publique au duc du Maine et avoir eii lieu de s'en promettre tout, il eût fait Mesmes premier président, et Voysin chancelier, gens d*âge et de santé à le laisser pourrir sur lé grand banc. Il n'avoit vu \ depuis ces extrêmes dégoûts , M, dti Maine <iue ie moins qu'il avoit pu , et ce qu*il n'avoit seulement osé omettra pour ne pas s'en faire un ennemi. Tout à coup il retourna à Sceaux, où le duc du Maine alloit de deux jours l'un , et d'où Mme dti Maine né sortoit point. Il y redoubla ses visites plusieurs fois la semaine , y fut souvent seul avec Mme du Maine, et en tiers avec elle et son màd; et à Versailles alloit souvent chez lui et longtemps dans son cdbinet tête $ tête. Toute rancune fut déposée , et pour lès ducs avec qui il étoit en liaison , et il ne feignit plus de se montrer absolument contraire aveô les paroles les plus douces et les plus dorées.

CHAiPITRE XXI.

pao d'Aumont essaye de me tonneler sur la suite âes présidents. ^- Délais sans fin du premier président. — Il est mandé à Marly, et pressé piir 16 roi très- favorablement pour les diicS ; sort furieux. -^ Impudence de seé

• plaintes et des propos qnMl faisoit semer. — Cause de son dépit. — Maisons mène d'Aligre au due et à la duchesse db Maine demander grâce peur le parlement. — Efforts de Maisons k me persuader, et A quelques autres, la suite des présidents. — Le roi cru de moitié avec le duc 4u Maine, -r- Raisons de ne le pas croire. — Opinion du roi du duc du Maine. — Profondeurs du duc du Maine. — Embarras du premier président. — ManégeS qui font durer l'affaire. — Noires impostures du premier président au roi contre les diics, à qui le roi les fait rendre aussitôt. — Éclat sans mesure contré le premier président. — Premier président se plaint aii roi du dacde Tresmes, dont il a peu de c(»ilentement. — Affront fait an premier yr4sident de Novion, par le duc d'Aumont, dans la chambre du roi, tout prés de lui ; dont il ne fut rien. «^ Double embarras du duc du Maine avec le premier président, avec les ducs ; engagé les ducs, et toujours malgré eu;r, à une coiîîérence à Sceaux avec la duchesse du Maine seule. — > Personnage étrange du duc d'Aumont. — Conférence à Sceaux entre la duchesse du Maine et les ducs de La Force et d'Aumont. -^ ProposltionB énormes de la

-*. Vieux mot synonyme d'irtw/a*w».

252 DUC d'aumont essaye de me TONNELER. [1714]

. duchesse du Maine. — Monstrueuses paroles de la duchesse du Maine, qui terminent la conférence. — Exactitude du récit de la conférence de Sceaux. — Le duc du Maine introduit Mme la Princesse, dont il avoit nommément répondu, et finit l'affaire du bonnet, en le laissant comme il étoit. — Eyldence du jeu du duc du Maine. — Je visite le duc du Maine et lui tiens les plus durs propos. — Réflexion sur le péril de former des monstres de

. grandeur. — Réflexion sur le bonnet. — Présidents ne représentent point le roi au parlement. — Les pairs y ont sur eux la droite, etc., tant aux hauts sièges qu'aux bas sièges. — Comparaison du chancelier, qui se découvre au conseil pour prendre l'ayis des ducs et du premier président. ~

-^ Étrange pension donnée au premier président.

' Deux jours après, le duc d'Aumont m'envoya dire qu'il seroitbien aise de m'entretenir le lendemain matin chez le roi. Je soupçonnois déjà ce que je ne pouvois me persuader, mais toutefois je ne voulus pas refuser ce rendez-vous : je n'en fus pas dans la peine. Le lendemain matin , comme je voulois aller chez le roi , je vis le duc d'Aumont entrer dans ma chambre ; j'étois sorti lorsqu'il avoit envoyé chez moi , il n'eut donc point de réponse , et il ne vouloit point manquer une conversation où il se promettoit tout de son esprit et de son éloquence. Il avoit en efîet beaucoup de l'un et de l'autre , mais il n'avoit rien de plus. 11 entra d'abord en matière , exposa les difficultés qu'il voyoit se multiplier dans une aflaire qui n'avoit été entreprise que sur les facilités qui s'y étoient d'abord présentées , livra le premier président comme un homme san? parole, sans foi, à qui tout seroit bon pour se conserver son bonnet, remontra fortement l'aversion du roi à prononcer dès qu'il s'agiroit de le faire en juge , exagéra le dégoût d'être éconduit d'une entreprise telle et

' si mûrement délibérée , conclut que , tout valant mieux que d'y échouer, il falloit suivre les présidents.

J'écoutai tout en grand silence et beaucoup d'attention. Je lui représentai que ce seroit une belle récompense d'une civilité qui ne se refuse pas à un honnête domestique d'autrui , lorsqu'on lui parle , de l'artifice d'avoir changé l'ordre des réceptions des pairs , de la violence de leur avoir fermé la petite porte du barreau de la lanterne par où ils sortoient , en même temps que les présidents et les autres magistrats par entre la chaire de l'interprète et celle du greffier, que nous souffrions dans le bonnet une entreprise soutenue de l'intérêt des princes du sang d'abord , fortifié depuis de celui des bâtards que nous ne pouvions empêcher , mais en nous récriant toujours contre ; au lieu que d'accorder de suivre les présidents, ce seroit la dernière ignominie, se faire desimpies conseillers, et mettre au-dessus de ce que la plus haute noblesse

^ peut espérer de plus grand, des gens du tiers état, que nous voyons assis et couverts de nos hauts sièges , parler à genoux et découverts dans les bas sièges , c'est-à-dire sur notre marchepied comme légistes , dont ces bas sièges , devenus tels de marchepieds qu'ils étoient, sont encore le monument, et leur séance comme leur posture est le monument de leur état essentiel de légistes et de tiers état; que pour comprendre l'usage que les présidents feroient de ce consentement et de l'introduction de marcher à leur suite pour entrer et sortir de séance ,

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