OPINION DU ROI SUR LE DUC DU MAINE
Il est souvent échappé au roi de dire dans son intérieur, et je l'ai su de plusieurs de ceux qui en ont été témoins en diverses occasions, entre autres de Maréchal, premier chirurgien du roi, et qui étoit l'honneur et la térité même , et à qui personne ne l'a disputé , que le roi disoit que M. du Maine avoit à la vérité beaucoup d'esprit et de talents, mais qu'il n'en savoit rien faire ; que toutes ses journées se passoient entre son assiduité auprès de lui à ses heures, la chasse où il étoit tout seul, et son cabinet de Versailles ou de Sceaux où il étoit aussi tout seul , et où son temps étoit partagé entre la prière , la lecture et les fonctions de ses charges où il travaiiloit beaucoup *, que c* étoit un idiot avec tout son esprit, qui ne savoit jamais quoi que ce soit qui se passât hors la sphère de ses charges, qui ne se soucioit point de le savoir, qui n'avoit pas la moindre vue, et rouloit du jour au jour, et qui, étant fort plaisant, amusant et de bonne compagnie , étoit sauvage au point de ne vouloir voir personne , et d'apprendre quelquefois les choses qui occupoient la cour et qui étoient arrivées un mois et souvent deux et trois auparavant; qui ne pensoit jamais à soi , et qui étoit de son propre aveu incapable de gouverner sa propre maison. Le roi s'en étoit expliqué ainsi plusieurs fois avant la mort de M. [le Dauphin] et de Mme la Dauphine ; et il n'est pas impossible, avec la ténacité prodigieuse qu'il avoit dans les impressions qu'il avoit une fois prises , que les violences , que nous avons vu qu'il souffrit depuis pour porter ses bâtards jusqu'à la couronne et les affermir par son testament , ne lui aient été assez adroitement masquées du bien de l'État et du péril des établissements , de la grandeur et de la personne même de M. du Maine, pour qu'il ne soit jamais revenu de cette impression sur lui. Elle fut le chef-d'œuvre de son ambition et de sa politique et de la profondeur de sa connoissance du roi qui le conduisit à tout. Ce fut aussi celui de l'art de Mme de Maintenon qui lui aida de tous ses soins, et qui tenoit souvent de lui le même langage. Or, le roi disposé de la sorte, comme il est très-certain qu'il le fut toujours avant la mort de M. [le Dauphin] et de Mme la Dauphine, et très-douteux qu'il eût changé depuis d'opinion , quelques raisons qu'il en ait pu avoir, sa conduite se trouve éclaircie.
M. du Maine, qui veut ouvrir un précipice sous les ducs, qui les rende pour son intérêt irréconciliables avec le parlement , a beau jeu d'engager le roi , avec un air de modestie et de contentement du nouvel état de prince du sang où il l'a élevé et les siens, de le rendre favorable sur le bonnet où il n'a plus d'intérêt que commun avec les princes du sang , avec qui il partage tant d'autres distinctions. L'intérêt des bâtards rendoit le roi contraire au bonnet, et il y devient favorable, lorsqu'il voit leur intérêt à regagner tant de gens considérables , par l'abrogation d'une nouveauté sans fondement et très-injurieuse. M. du Maine, sûr du premier président, ne risqifoit rien à mettre le roi ainsi dans cette affaire ; il connoissoit bien sa répugnance extrême pour toute décision. Il s'en met à l'abri en flattant cette répugnance. Non-seulement il lui donne le bonnet comme une affaire de concert , mais il va au-devant de tout, jusqu'à faire que, dès la première fois que le roi en parle au premier président , c'est en l'assurant expressément qu'il n'entend rien