‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 138 sur 232 · DUC DU ICAINE INTRODUIT MADAME LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

DUC DU ICAINE INTRODUIT MADAME LA PRINCESSE

étoit très-bUn avec elle , mais aue , par les assurances qu'il nous douBoit de if me la Princesse, jusquà nous répondre d'elle, plusieurs fois^ comme on Ta tu , il se trouvât hors d'état de nous la produire , comme il n'eut pas honte après tout cela de faire pour s'en servir contre nous. Mme la Princesse, de plus, n'a voit ni grâce, ni prétexte, ni raison; on ira même plus loin , elle n'avoit pas droit ni caractère de s'opposer à ce que Mme sa belle-fille consentoit pour MM. ses enfants , beaucoup moins à ce que M. le duc d'Orléans , eux si reculés , lui fils du frère unique du roi et père du premier prince du sang , consentoit pour lioi , pour lui et pour sa postérité. Il n'y eut donc personne qui ne reconnût le duc du Maine à travers Mme la Princesse , sans lequel le roi , disposé comme il le paroissoit , et si accoutumé à ne compter Mme la Princesse que par l'extérieur de princesse du sang , lui eût bien demandé de quoi elle se mêloit quand M. le duo d'Orléans et Mme la Duchesse consentoient à une chose que lui-même trouvoit juste et raisonnable; ou plutôt, sans M. du Maine, le bonnet eût été accordé ou refusé qu'elle ne l'auroit peut-être pas su d% six mois après, de la façon dont elle viyoit. Personne donc, même des. Âon4ntéressés , ne prit aux plaintes de M. du Maine, qui disoit k qui Touloit l'entendre que Mme la Princesse lui avoit bien lavé la tête d'avoir mis en avant l'affaire du bonnet» Elle finit donc de cette manière. D'Antin dit aux ducs ce que le roi lui avoit déclaré après avoir écouté Mme la Princesse , qui lui alla parler huit ou dix jours après la conférence de Sceaux.

J'avols toujours été dans cette affaire ^ depuis la première conférence que j'ai marqué que nous eûmes cinq ou six ensemble chez le maréchal d'Harcourt pour délibérer sur l'embarquement, et M. du Maine m'avoit raccroché plusieurs fois à Marly , quoique je l'évitasse, pour m'en parler avant l'éclat du premier président. Je ne dissimulerai pas que je fus outré de nous voir le jouet de l'art et de la puissance de M. du Maine , et de la scélératesse du premier président. Ce fut un samedi au soir qt^e d'Antin nous rendit à Versailles la réponse définitive du roi. J'eus la nuit devant moi. Elle ne put me persuader de laisser M. du Maine jouir paisiblement du plein et plus que plein succès de ses souplesses; co terme , je. pense , n'est pas trop fort. Il m'avoit répondu de soi , de Mme la Princesse, des princes du sang, du premier président, du parlement | comme aux autres ducs ; il m'avoit fait les mêmes protestations de son désir et.de sa bonne foi ; il m'avoit même pressé dans les premiers temps de m'assurer du consentement de M. le duo d'Orléans. Aucun péril ne me put persuader une servitude assez basse pour lui laisser ignorer oe que je sentois. Je n'y voulus embarquer personne avee moi^ mais je ne pus souffrir qu'il le portât plus loin. Je logeois dans l'aile neuve de plain-^ pied à la tribune» lui dans la même aile en bas, tout auprès de la grande porte de la chapelle. Le lendemain dimanche , je le fis guetter au sortir de la chapelle. Jamais les fêtes et dimanches il n'y manquolt grand'messe , vêpres et le salut , et toutefois sa piété ne trompoit per* sonne. Il alloit souvent à compiles, à la prière, au sermon toujours quand il y en avoit, et au salut les jeudis.

Dès que je fus averti, je descendis obes lui. Je le trouvai seul dans

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son cabinet, qui me reçut Tair ouvert, de la manière du monde ]a plus polie et la plus aisée. Je n'ouvris la bouche qu'après que je^ fus assis dans mon fauteuil, et M. du Maine dans le sien. Alors, d'un air fort sérieux, je lui dis ce que j'avois appris. M> du Maine blâma Mme la Princesse, tomba sur elle, s'excusa, s^affligea. Je 14nterrompis pour lui nommer seulement et gravement le premier président. M. du Maine voulut un peu l'excuser , et promptement ajouta qu'il ne falloit point désespérer de l'affaire ni la regarder comme finie ; que pour lui il ne cesseroit d'y travailler, et qu'il ne seroit jamais content qu'il n'en fût venu à bout. Sans m'émou voir je l'écoutai, puis lui dis toutes les impostures du pre*mier président au roi contre les ducs , que le roi ayoit rendues sur-lechamp à d'Antia , avec permission de nous les dire , duquel je les savois ; et de là je traitai le premier président sans mesure , mais sans colère , avec un simple air du plus profond mépris et de l'horreur de sa scélératesse. Ce n'étoit pas que je comptasse lui rien apprendre , mais lui montrer que je n'ignorois rien; et tout de suite le regardant fixement entre deux yeux : « C'est vous, monsieur, continuaî-je , qui nous avez engagés malgré nous dans cette affaire ; c^est vous qui nous avez répondu du roi, du premier président, et par lui du parlement; c'est vous qui nous avez répondu de Mme la Princesse; c'est vous qui la faites intervenir maintenant, après avoir fait jouer au premier président un si indigne personnage ; enfin, c'est vous, monsieur, qui nous ayez manqué de parole , et qui nous rendez le jouet du parlement et la risée du monde, v M. du Maine, toujours si vermeil et 43i désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort. Il voulut, s'excuser en balbutiant , et témoigner sa considération pour les ducs , et en particulier pour moi. Je l'écoutois sans avoir ôté un moment les yeux de dessus les siens. Enfin | fixant les yeux de plus en plus sur lui , je l'interrompis et lui dis d'un ton élevé et fier, mais toujours tranquille et sans colère : « Monsieur | vous pouvez tout , vous nous le montrez bien et à toute la France $ jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez obtenu , » mais en haussant la tête et la voix et le regardant jusqu'au fond de l'&me : a l\ vient quelquefois des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé | et d'avoir joué et trompé de sang-froid tous les principaux seigneurs dû royaume en rang et en établissements , qui ne l'oublieront jamais ; » el brusquement je me lève , et tourne pour m'en aller sans lui laisser le moment de répondre. Le duc du Maine, l'air éperdu d'étonnemeat et peut-être de dépit, me suivit, balbutiant encore des excuses et des compliments. J'allai toujours , sans me tourner , jusqu'à la porte» "^ Là, je me tournai, et d'un air d'indignation je lui dis : « Oh 1 mon«> sieur , me conduire après ce qui s'est passé , c'est ajouter la dérision à l'insulte. » Je passai à l'instant la porte » et m'en allai sans regarder derrière moi.

La même après-dinée je racontai cette visite aux autres duos de point en t)oint. Je ne sais si beaucoup l^eussent voulu faire , mais tous en pa« rurent très-satisfaits. Nul ne le fut plus que moi. Je b'ai point su ee que M. du Maine fit de cette conversation, dont il n'avoit« je pense , éprouvé encore de pareille^ S'il en parla au roi , a'il s'en ouvrit à Mme de Mainte-

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non, s'il la tint secrète de sa part, c'est ce que je n'ai point démêlé, et dont je me mis peu en peine. Si le roi la sut , il a fait comme s'il ne la savoit pas; Mme de Maintenon de même. Jamais Mme de Saint-Simon et moi ne nous en sommes aperçus. Personne de chez M. du Maine, ni de Sceaux, n'en a jamais parlé. On peut juger que M. du Maine et moi ne retournâmes pas l'un chez l'autre , et ne nous cherchions pas. Nous nous rencontrions rarement ; alors M. du Maine s'arrétoit et me saluoit bas ^ et de la façon la plus marquée (son pied-bot Tobligeoit à s'arrêter ainsi quand il vouloit saluer quelqu'un par une véritable révérence); je lui répondis fidèlement par une demie , toujours marchant ; et nous yècûmes ainsi jusqu'à la mort du roi.

Quoique les réflexions gâtent souvent des Mémoires , il est difficile de s'empêcher d'en faire ici sur le renversement de toutes lois , droits et ordre pour des élévations sans mesure. Ceux qui les obtiennent regardent comme ennemi tout ce qui n'approuve pas leur fortune , et comme des gens à perdre tous ceux qui dans d'autres temps les y pourroient troubler. Semblables aux tyrans qui ont .asservi leur patrie , ils craiépient tout , ils se défient de tout , des hommes de sens et de courage dont l'état est blessé de cette étrange élévation ; ils se croient tout permis contre eux, et la crainte de déchoir devient en eux une passion si supérieure à tout autre sentiment , qu'il n'est crime dont ils puissent avoir horreur, dès qu'il devient utile à la conservation de ce qu'ils ont usurpé.

On voit ici le plus noir dessein du duc du Maine amené à succès par les plus noirs procédés , et en mêm^e temps les plus profondément pourpensés. La fausseté , la trahison , la perfidie , les manquements de parole sans cesse multipliés , la violence adroite pour attirer forcément dans ses pièges , les -divers personnages également soutenus , le dernier abus d'une âme de boue , que comme telle il a mise sur le chandelier , à qui il fait souffler comme il veut le froid et le chaud , qu'il rend traître jusque sans le plus léger prétexte , et dont il se sert enfin pour faire vomir au roi les impostures les plus absurdes , mais les plus infernales contre tout ce que sa cour a de plus distingué et qui l'approche de plus près. A force de se cacher derrière des gazes , et de multiplier les horreurs , on sent qu'il est auteur et moteur de toutes les machines , et qu'il n'oublie rien pour n'être point aperçu. Il se voue aux ténèbres, et les ténèbres mêmes le rejettent. On les voit ensuite, lui et son infâme instrument, tenter tout pour se tromper l'un l'autre : le premier président pour obtenir des ducs de suivre les présidents , et laisser M. du Maine dans la nasse ; M. du Haine chercher à s'assurer des ducs en leur donnant ce qu'ils Touloient ; en laissant le premier président dans le fond du bourbier que sa servitude , à ce maître perfide , lui avoit . fait creuser à lui-même. Couverts enfin l'un et l'autre de tout ce qui peut rendre les hommes plus méprisables et plus odieux , sans plus ôfi ressource de n'être pas vus tels et à plein découverts , on voit H. du Maine se servir de son épouse , et abuser du respect dû à sa naissance de fille du premier prince du sang, pour faire nettement et distinctement les propositions les plus criminelles et en même temps les plus farcies de toutes les sortes

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