‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 14 sur 232 · MORT DE M. LE DUC DE BERRY · texte numérisé non relu

MORT DE M. LE DUC DE BERRY

ayant de mourir, M. le duc de Berry dit au P. de La Rue, qui au momâ le conta ainsi , Taccident de la glissade dont on vient de parler, mais, à ce qui fut ajouté, la tète commençoit à s'embarrasser; après qu'il eut perdu la parole , il prit le crucifix que le P. de La Rue tenoit , il le baisa et le mit sur son cœur. Il expira le vendredi 4 mai , & quatre heures du matin , en sa vingt-huitième année , étant né à Versailles le dernier août 1686.

M. le duc de Berry étoit de la hauteur ordinaire de la plupart des hommes, assez gros, et de partout, d'un beau blond, un visage frais, assez beau, et quimarquoit une brillante santé. Il étoit fait pour la société et pour les plaisirs, qu'il aimoit tous; le meilleur homme, le plus doux , le plus compatissant , le plus accessible , sans gloire et sans vanité , mais non sans dignité , ni sans se sentir. Il avoit un esprit médiocre , sans aucunes vues et sans imagination, mais un très-bon sens, et le sens droit , capable d'écouter , d'entendre , et de prendre toujours le bon parti entre plusieurs spécieux. Il aimoit la vérité, la justice, la raison ; lout ce qui étoit contraire à la religion le peinoit à l'excès , sans avoir une piété marquée , il n'étoit pas sans fermeté , et halssoit la contrainte. C'est ce qui fit craindre qu'il ne fût pas aussi souple qu'on le désiroit d'un troisième fils de France , qui ne pouvoit entendre dans sa première jeunesse qu'il y eût aucune différence entre son aîné et lui , et dont les querelles d'enfant avoient souvent fait peur.

C'étoit le plus beau et le plus accueillant des trois frères , par conséséquent le plus aimé , le plus caressé , le plus attaqué du monde ; et comme son naturel étoit ouvert, libre, gai, on ne parloit dans sa jeunesse que de ses reparties à Madame et à M. de La Rochefoucauld qui Tattaquoient tous les jours. Il se moquoit des précepteurs et des maîtres, souvent des punitions ; il ne sut jamais guère que lire et écrire , et n'apprit jamais rien depuis qu'il fut délivré de la nécessité d'apprendre. Ces choses avoient engagé à appesantir l'éducation; mais cela lui émoussa l'esprit , lui abattit le courage, et le rendit d'une timidité si outrée qu'il en devint inepte à la plupart des choses, jusqu'aux bienséances de son état , jusqu'à ne savoir que dire aux gens avec qui il n'étoit pas accoutumé, et n'oser ni répondre ni faire une honnêteté dans la crainte de mal dire , enfin jusqu'à s'être persuadé qu'il n'étoit qu'un sot et une bête propre à rien. Il le sentoit , et il en étoit outré. On peut se souvenir là-dessus de son avesture du parlement, et de Mme de Montauban. Mme de Saint^imon, pour qui il avoit une ouverture entière , ne pouvoit le rassurer là-dessus , et il eet vrai que cette excessive défiance de lui-même lui nuisoit infiniment. Ils'en prenoit à son éducation , dont il disoit fort bien la raison , mais elle ne lui avoit pas laissé de tendresse pour ceux qui y avoient eu part.

Il étoit le fils favori de Monseigneur par goût , par le naturel du sien pour la liberté et pour le plaisir,* par la préférence du monde, et par cette cabale expliquée ailleurs , qui étoit si intéressée et si appliquée à éloigner et à écraser Mgr le duc de Bourgogne. Comme ce prince, depuis leur sortie de première jeunesse, n'a voit jamais fait sentir son aînesse , et avoit toujours vécu avec M. le duc de Berry dans la plus

f^k DUC BB IPPET; ÔÏPÏ, A^C SA 1?A1IILLE ; [^l^l^

Wm mitté 9\ fainili9n|4, «l aiFoU pn ^ouf lui tofutes 1^ fifiél»¥P?iif^^ ^toù$e espèce, fiussi M. l«4uç de Bpiry, qui étoit tpuî tçgi ej tçi^J rond, qe ^ BTéï^alut j^paais ^ soa ég^r4 de ï^ p.r|fl(l^4Ùou, (Inje {4 (luoAeise 4» ^ourgognç 119 r^imoH |^3 m()iDs , §t n'étoit pas pqj^q qc- ^upé^ 4e lui £fti|e $o.u« les petiti^ plaisirs qu'ellcj poujôit q^e s'il aypff Ué «on propre frère , et les retours (|e sa pa]^ él,pieiit la lèndr^^t^e x^^o^f et le respect les plus sincères et les plus marqués pquf rui^ ^\ pour ilautft. U (ut pépétié 4^! 4Qu}6ur à ]a moirt #0 Tu^ et ^ cell^ ^^ l'au^f e , surtout j!^ qelle de Mgr le duc de Bourgogne lors Dai^p^jn, et de {4 doi^t leur la plm vraie, Qar jasiais boiBme n'a s^ jppins f^in^re qi^e ç^li4}-l^. fîour le roi, il le oraignoit à uq tel ppipt ^u'il n'en oso^t presq^i^ appré? cher , et si interdit déjs que le roi |e regar.doit d'un œil séné^^ , çu li^i padûit d'autre chose que de jeu ou 4^ chasse, qu'4 peine rentendpit-il, et que les pensées lui tarissoieut, Qa peut jUSPr qi^'un^ |^le fray^u^ iiç va guère de compagnie ayec une grande fMiQiti^.

11 ayoit commencé aveo Mme la di|Qh^§aç dç £|erry çon^a font pf^^^ tous oeuz quton marie fort jeuues et tput neufs. Il en ^tpH deyeuu extrêmement amoureux , ce qui , i^ipX 4 sa dpuceur pt |^ sa complaisance naturelle, fit aussi l'effet ordinaire, gui fut 4e la g&ter par(ai(ement. Il ne fiit pas longtemps saps s'en aperopToir} n^ais l'ampi^r fut plus fort que lui. Il trouva une femme haute, alti^re, en^portée, incapable 4p retour, qui le méprisoit , et qui le lui laissoit sentir, parce qu'elle ayoit infiniment plus d'esprit que lui , et qu'elle étoit 4^ plus suprêpement fausse et parfaitapient dôtermii^ée. Elle 96 l^iquoii n)êmf[ àe l'un et 4e Tantre, et de sa pioquer de la religion, 4fl laillpr aveq pédai^ M. Ip diio de Beny parce qu*il en a¥oit , et toutes pes choses l^i d^yiprent insupportables. Tout ce qu'elle fit pour le brouiller §yqp Af. []p dl^çj ^t Mme la duchesse de Bourgogne, et à quoi pU^ np put parvenir pp^r les deux frères, acheva de l'outrer. Ses galan^pries furent si prpmptes,^i rapides, si peu mesocéeS, qu'il ne put sp les cacher, ^es p^^rijqûliers journaliers et sans fin aveo M. le due d'Orléa&s , pi où tput laj;igi|i$s|ûit pQVLT le moins quand il y étoit en tiers , Ip nettoient ))ors deei ^opdsi II y eut entre eux des scènes v|olentea et rp4publées. La demièrp qui §e ^assa à Kambouillêt, par un lâcheux Qontre-teinps, attira un coup de pied dans le cul à l(me la dua^iesçe de Berry , et la i^enacq dp l'^u^erïnet* dans un cbuvent pour lé reste d» sa vie) et il en étoit, quai^4 U tomba malade < 4 tourner aen chapeau autour du rpi pomme ui^ eiifant, vbiir lui déclarer toutes ses peines, et lui demander 4e le 4éliyrpr 4^ Mme la duchesse de Berry. Ces choses en gros suffisent, }p^ 44^i|s séroieût et misérables et affreux; un seul suffira pour tous.

Bile voulut à toute fopce se faire enleter au milieu 4e la opui^ par l^a Haye, écuyer de M. le duc de Berry, qu'elle ayoit fait sou fihai|i|}ellj|n. Lies lettres les plus passionnées et Ips plus fbllpa 4â ep projet pnt été Surprises, et d'un tel projet, le roi, son père , et soi) QB(ari pîeini 4^ ?i^, ou peut juger de la tète qui l'avoit pnfanté et qui np pessoit d'en presser l-exécution. On en verra dans la suite encore a'autrp^. Elle §eptit donc moins sa chute à la mort de M. le duo de Berry que la 44Uyr^n^. Bile étoit gropse, elle espéroit un garçon, et elle Qâmpta bipn 4e jpuir

{]-im cowsE^ «y|ç f4 wspssï PE e^MiT.

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je dâ Uïinlstioi), les priCces, lei

1 roi dans le petit silon , devaAt Ife

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1 et de ses gardée, 'suitI l'un autrS

^e pes"carcbs(pi rempli ije ses pfficiets priûclpaui : MM. deBéttiune,

iiepuià duc de Sully, prerojer ^eaiHbomme de Ta cbamtire enanAée; U

fi^e'ïalifrde Boye, capitaine dés gardes ep quartier; Salntp-Mmrej

gra^j^^pÉciiyer; Kqpleqilr^, capitaine dés Suisses de aa garde ; Pons.

DtaI[Vs de pf garije-^pl^e ep année; et C]iampignet1e , premier itiallrJ

d'iiàial. On aïoit préparé à la hite un apparletpent' funèbre' i Paris!

^))lTuilefiêf , pu il ml déposé. Ainsi it né demeura pas douze heures i

)|^r{y aprè^ 44 port. |.e roi régla le même jour gui la maîsot) sulisîîte-

jft\f jpîq^'aui çquençs d^ Ijline îa ^ucbesse dç B^r^ , tour ÉqnliuuM al

f'f toit d'up ptjûce. ■ ■ ■■ I I

Le'I^ndenjaiQ , sa;pedi , le foj grdonnf ^ sQO ]fW l^f- ^ '?*'"1 ^o*"" loencerpil le marili fulyant, que le^pripce^ du ;ahg, ducs, olliciers de ifcâifropoa, prinçéa élrànnrq ^[ grands oFÈciers, draperaient j quoiqu'il a^ p()rùt poîQ^ la deujli qu'il dui'eroit aii moi;; ^[ déclara qu'il pe Fouioit point de rèy^reiiCM, ))( vpir p^rsopp^ en mauléàu nf en Bant#, fe q»i ti)S cause qu'ij n'y ep ^u{ p*s inénié 'chei Mme ta dnchease d^ ^rry. 1| cliargea Breteull, mtroducteur qes ambassadeur;, d'avertir les ministrea étrangers qu'il recsTroit leufs poinplitnenls an ^ant 4( pu f^vepaut ifp If m^sse , ma|s qu'il ne (jbnnéroit d'audîepce poiir spla à p^s un d'epi; e\ il dit au premief président, i^ui étoit venu repeipîr ses ordres, qu'il ne vouloft dq cpfnplimept d'3uci4ne compagnie. Il paanda la pertâ qu'il vendit de faira a {^ reine d'Angleterre , i .S^pl-G^rgnain , par le duc de Tresmea , et ii |dme la dpcbessé de Berrif qu'il irpjl'la voit Ipjépdeipain. Il yéçul ce ionr-mj'6rdina|rei étal» f^ifs ^ne 4e'?'érË revue dp se^ Sardes 4|i *^orps, qu'il renvoya dané Ifurs qu^tien. U a.voil l'ime fôr^poircie; mais II Moi t d'ailleurs peU toùcli^, et il ne çtierf;)iai( gas ^ s'aCQjger. le| ))ien^éaQces ^u SQuffrirept.

Lfldi|i)spc|io>PT^s|lIner, )e rpi fpt à Versailles voir Mme la duchesse deBerry. Ùme de Saint-Simon y étoit revenue, qui en fejqt beaucoup 4'|ip|i|iêie^ , ^t fore» c»re»s«s de 1^9 la dvcJiesBe île peffy- **- 1^'' d}"U af mm ^ 4<)P!iesse d'Prj^ans ^toient auprès i'eMe. f J"' 'ui $t Tort ^ifiu; mais il n'y demeura qu'up guirt d'bepre, et s'e» refourna ï l/^t-n.^ ss prapian^F (^^P^ ses jardin^.

&6 DUC ET BTJCHfiSSS D^OBîAàJUS. [1714]

M. fie duc] et Mme la dfiehesse d -Orléans sentirent toute la grandeur de la perte. C'étoit un lien qui les attachoit au roi de fort près. Sa rupture étoit irréparable. L'idée de régence ne consola point M. le duc d'Orléans. U ne pouvoit se dissimuler sa supériorité d'esprit sur un gendre avec qui d'ailleurs ses intérêts étoient communs , et qu'il conduiroit nécessairement. D'ailleurs cette régence ne paroissoit pas encore prochaine. Il fut véritablement affligé par intérêt et par amitié.

La nature du mal qui avoit emporté ce gendre ne tarda pas à devenir publique , et le contre-coup en fut pareil à celui des précédentes pertes. Plus elles s'augmentoient, plus M. le duc d'Orléans demeuroit seul, plus l'intérêt s'augmentoit de l'affubler de ce qu'il y avoit de plus odieux, de le rendre tel au roi et au monde , et on y étoit enhardi par l'expérience des précédents essais. Mme de Maintenon et un intérieur de valets affidés y prétoient toute leur assistance , et on n'oublioit pas à s'aider au dehors des ressorts qui avoient donné tant de succès à M. de Vendôme dans tous les temps, surtout contre M. le duc de Bourgogne. Ces ressorts, |{. du Maine en disposoit; il les avoit trop maniés dans ce temps-là pour se trouver rouillé à les remettre en pratique , et s'en étoit trop utilement servi à la mort des deux Dauphins et de la Dauphine. Le roi ne montra rien au dehors ; mais ces bons ouvriers n'y perdirent rien , comme on le verra en plus d'un endroit, et qu'ils surent toujours croître et s'élever sur un si bon fondement. M. le duc d'Orléans n'étoit pas encore revenu avec le roi , ni avec le monde des premiers bruits excités contre lui. Ceux qui les avoient tramés avoient su ne les pas laisser s'évanouir. Ces derniers les réchauffèrent et formèrent un étrange groupe soUs lequel il n'y eut qu'à baisser la tête et ployer les épaules.

Un intérêt domestique affligeoit encore M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans. Ils avoient éprouvé ce dont leur fille avoit été capable ayant un fils de France pour époux. Ils comprirent donc aisément quel essor elle étoit capable de prendre veuve , et ils avoient raison d'en trembler. H. le duc d'Orléans , attaqué et miné de la sorte , étoit Tunique prince légitime qui eût âge d'homme.

Jamais aussi ne vit-on M. du Maine si solaire et si désinvolte qu'alors. On voyoit qu'il se cachoit encore plus qu'à l'ordinaire; mais, dans le peu qu'on Tapercevoit quelquefois , on sentoit qu'il se tenoit à quatre , et toutefois qu'il ne touchoit pas à terre. Jamais les Guise si accueillants qu'il se le montra malgré lui en partie , et en partie il vouloit l'être , parce qu'il vouloit tout gagner. Tout cela , et tout à la fois , se sentoit comme au nez. A peine osoit-on s'en couler un demi-mot à l'oreille entre les plus clairvoyants et les plus sûrs l'un de l'autre. Mme du Maine gardoit moins de mesures. Klle triomphoit à Sceaux ; elle y nageoit dans les plaisirs et les fêtes; et M. du Maine, qui, assis vers la porte, en faisoit les honneurs plus souvent qu'il n'eût voulu , en paroissoit embarrassé et honteux.

Les obsèques de M. le duc de Berry furent un peu cavalières. Gela fut pitoyable aux Tuileries. Les évêques prirent des fauteuils et des carreaux pour garder. Dreux les laissa faire. Ce i\it-la première fois que celte usurpation eut lieu. Les princes du sang, les ambassadeurs, les

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ducs allèrent en manteaux à Teau bénite , et les compagnies ; tout cela reçu par les principaux officiers en forme de maison et conduit». Le comte de Charoloiset le ducdeFronsac conduisirent, le jeudi 10 mai, le coeur au Val-de-Grftce. M. le duc d*Orléans devoit mener le corps à Saint- Denis , il pria le roi de l'en dispenser ; M. le Duc en fut chargé à sa place avec le duc de La Trémoille. Ce fut le mercredi 16 mai. La décence fut fort observée chez Mme la duchesse de Berry , à quoi Mme de Saint-Simon eut grande attention. Lés fils et petits-fils de France tendent leurs appartements chez le roi , ce que ne peuvent faire les princes du sang. Mme la Duchesse même , malgré les distinctions de la b&tar- . dise , n'eut rien de veuve dans le sien.

Celui de Mme la duchesse de Berry fut entièrement fermé et sans jours, c*est-à-dire la chambre où elle étoit; le reste n'étoit que tendu. Cette précaution fut prise pour qu'on ne la vît pas dans son lit ; et la première fois que le roi y vint, on ne donna de jour qu'au moment qu'il entra pour qu'il v!t à se conduire. Personne que lui n'eut ce privilège , ce qui causa force scènes ridicules et des rires assez indéceats qu'on avoit peine à retenir. Les personnes habitantes de la chambre étoient accoutumées à y voir un peu , mais celles qui venoient di» grand jour n'y voyoient rien, trébuchoient et avoient besoin de secours. Le P. du Trévoux et le P. Tellier après lui firent leur compUment à la muraille, d'autres au pied du lit; cela devint un amusement secret. Les dames et le domestique étoient affligés, mais il arrive des accidents ridicules qui surprennent le rire , et puis on en est honteux. Cet aveuglement factice ne dura que le moins qu'on put.

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