PRÉCAUTION CONTRE LES FIDÉICOMMIS
elle pouvoit disposer , qui alloit à plus de cinq cent mille francs. J'entendis aisément , sans que personne m*en ouvrît la bouche , ce que c'étoit que ce grand présent. Je le dis à Goettenfao et à son frère, évéque d'Avranches , et je pris toutes mes mesures pour recueillir cette succession et la remettre sur-le-champ à Goettenfao. Les héritiers et la mère se préparèrent à me la disputer, moi à me défendre. Je me croyois bien fort, parce que, qui que ce soit ne m'ayant parlé de ce legs, encore moins de l'objet de son usage , j'étois en état de jurer là-dessus en plein parlement ; mais il yenoit d'y intervenir tout nouvellement un arrêt fort étrange en haine de ces sortes de fidéicommis.
Mme d'Isenghien-Rhodes , morte sans enfants , avoit donné tout son bien à Tabbé de Thou, homme de la plus grande probité et fort de ses amis et de M. d'Isenghien. Il n'avoit pas su le moindre mot de ce legs que par l'ouverture du testament , encore moins lui avoit-on insinué l'usage; il étoit donc en mêmes termes où je me trouvois, et en toute liberté de jurer là-dessus en plein parlement, jifais le parlement alla plus loin qu'il n'avoit encore fait ; et , par une nouveauté qu'il introduisit , dont il n'y avoit point encore eu d'exemple, non-seulement il exigea de Tabbé de Thou le serment accoutumé « qu'il n'avoit eu aucune connoissance du legs à lui fait ^ ni que ce legs fût en effet un fidéicommis pour le rendre à un autre; » mais, il exigea son serment 'de garder le legs à son profit, et de [ne] le donner à personne, à faute de quoi le testament seroit cassé et déclaré nul. Je ne sais comment l'abbé de Thou l'entendit ; mais , voyant le testament cassé à faute de serment de garder le legs et de [ne] le donner à personne, il sauta le bâton, et prêta le serment , au moyen duquel le legs lui fut payé.
Pour moi, qui ne voulois du mien que«pour le remettre à M. de Goettenfao , parce que je voyois bien qu'il ne pouvoit m'avoir été fait que pour cet usage , je ne voulus pas hasarder le serment que l'abbé de "Thou avoit prêté; et pour l'éviter, j'évoquai l'affaire au parlement de Rouen sur les parentés de ceux qui me disputoient, parce que le parlement de Rouen, où il m'étoit resté des amis depuis le procès que j'y avois gagné contre M. de Brissac, la duchesse d'Aumont, etc., nes'étoit pas encore avisé du serment que le parlement de Paris avoit fait prêter à l'abbé de Thou , et que j'espérois bien qu'il ne me l'imposeroit pas. Pour achever ôette affaire tout de suite , elle s'instruisit à Rouen. Mes parties s'y rendirent , et y publièrent que je ne soutenois ce procès que par bienséance, que je ne me souciois point du succès, parce qu'on jugeoit bien que ce n'étoit pas pour moi que je plaidois , et que je le prouvols par mon absence. Goettenfao et Tévêque d'Avranches, qui étoient à Rouen, m'en avertirent. Je partis deux jours après pour m'y rendre, malgré les affaires dont j'étois alors occupé. Je vis tous les juges et mes a,nciens amis; je he négligeai rien de tout ce qui pouvoit servir au gain du procès; et je demeurai huit ou dix jours à montrer que c'étoit trèssérieusement et pour moi que je le soutenois , et que je n'oubliois rien pour l'emporter. Ce voyage changea la face de l'affaire ; la mère et les héritiers eurent peur et me firent proposer un accommodement. Je le refusai , et en avertis Goettenfao et son frère. Je leur dis que , comme ils
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savoient bien , par ce que je leur en avois déclaré d'abord , que je n*en metirois pas un sou dans ma poche . m'accommoder ou non , m'accommoder d'une façon ou d'une autre m'étoicnt choses entièrement indifférentes; que c'étoit à eux à voir ce qui leur convenoit le mieux, et à me faire agir en conséquence. Malgré mon refus , les parties me firent faire encore des propositions; et tant fut procédé que Goettenfao et son frère réglèrent l'accommodement de manière que la plus grande partie me fiit cédée. Alors Goettenfao et son frère aimèrent mieux cela que l'incertitude d'un arrêt et les longueurs de la chicane. Us me prièrent d'y passer, et je signai l'accommodement avec les parties, et le moment d'après je fis les signatures et tout ce qui étoit nécessaire pour que tout ce qui me revenoit fût mis, sans entrer en mes mains, entre celles de M. de Goettenfao , qui toucha tout aussitôt.
A quatre ou cinq mois de là , lui et son frère firent faire une belle et bonne vaisselle à mes armes , avec un secret profond et fort bien observé jusqu'à deux jours après qu'elle fut apportée chez moi, et laissée par des crocheteurs, sans dire ce que c'éloit que ces ballots, ni de quelle part. Ils s'enfuirent dès qu'ils les eurent déchargés. Mlle d'Avaise, demoiselle de bon lieu et de grande vertu , mais pauvre , qui étoit à Mme la duchesse d'Orléans avec distinction , et que j'avois fait faire première femme de chambre de Mme la duchesse de Berry , en avoit découvert quelque chose , et nous en avertit. Il y avoit pour plus de vingt mille écus de vaisselle. Nous en parlâmes à Goettenfao , qui nia tant qu'il put, mais qui le put jusqu'au bout, et qui ne la voulut jamais reprendre, quelque chose que Mme de Saint-Simon et moi pussions faire. Nous n'en avions que de faïence depuis que tout le monde avoit envoyé la sienne à la Monnoie. Ainsi l'afi'airede cette succession finit de la sorte galamment des deux parts. Je sus après que cette cassette , que je gardai trois campagnes de suite à Gottenfao , contenoit cette disposition de sa femme. Il étoit riche de lui; cette augmentation ne lui nuisoitpas, car il vivoit à l'armée et partout fort honorablement. Il étoit lieutenant général , distingué par ses actions et par son désintéressement , et adoré et très -estimé dans la maison du roi , où il étoit premier sous-lieutenant des chevau-légers de la garde. Je lui fis donner devant moi parole par M. le duc d'Orléans , régent alors , de le faire chevalier de Tordre à la première promotion qu'il y auroit ; mais ce prince en avoit tant donné de pareilles qu'il trouva plus court de ne point faire de promotion , et de manquer à toutes plutôt qu'à plusieurs , parce qu'il ne pouvoit excéder le nombre de cent porté par les statuts.
Le roi partit le mercredi 12 juin pour Marly : ce fut son dernier voyage; et la reine d'Angleterre partit le lendemain en litière pour aller prendre les eaux de Plombières, plus encore pour y voir le roi son fils. Chamlay, dont j'ai parlé souvent, et qui étoit de tous les voyages de Marly, tomba en apoplexie, et partit aussitôt pour Bourbon. Son logement fut donné au marquis d'Effiat. La santé du roi diminuoit à vue d'oeil , et M. du Maine , à qui le marquis d'Effiat étoit vendu de longue main , sans que M. le duc d'Orléans le voulût croire ni rien diminuer de sa confiance en lui , étoit nécessaire à M. du Maine dans un aussi long