‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 162 sur 232 · MALADIE DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

MALADIE DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS

tomber une maladie de Mme la dachesse d'Orléans , qui fut bizarre , longue , et où les médecins dirent qu'ils n'entendoient rien. Elle étoit pourtant facile à comprendre ; et , sans être médecin , je la lui ayois prédite. Ces princesses ont toutes des fantaisies que rien ne peut détourner.

Celle-ci, non contente d'un magnifique appartement et très-complet à Versailles, s'avisa de se faire un cabinet d'un bouge cul-de-sac à la ruelle de son lit , qui lui servoit d'une garde-robe , où on ne voyoit clair que par le haut d'un vitrage qui donnoit sur la galerie. Elle y fit une cheminée et des ornements tant qu'elle put. Le lieu étoit si petit qu'il contenoit à peine cinq ou six personnes , encore à la faveur d'un grand enfoncement qu'elle fit faire en grattant et cavant un gros mur vis-à-vis la cheminée , où elle pratiqua une niche à se coucher tout de son long. Il la fallut enduire de plâtre pour unir ce qui étoit rompu et raboteux partout ; la boiser auroit trop étréci. Elle la meubla donc par-dessus ce plâtre qu'on ne faisoit que mettre , et tout aussitôt elle y passa ses journées. Je l'avertis que rien n'étoit si pernicieux que ce plâtre neuf dans lequel elle étoit couchée; je lui en citai force exemples. Je lui rappelai la mort de cette forte et robuste maréchale d'Estrées, qui mourut pour avoir eu les prémices d'une chambre neuve à Marly. Rien ne prit ; elle en fut châtiée. Des douleurs partout et une fièvre irrégulière , tantôt forte , tantôt foible ; une soif continuelle et point d'appétit ; c'étoit moins une maladie en forme qu'une langueur insupportable. Elle se lassa enfin des remèdes et des médecins , s'affranchit des uns et des autres , et avec le temps elle guérit parfaitement sans secours, au grand regret, je pense , de qui en avoit préparé l'affreux paquet à M. le duc d'Orléans , quelques fortes raisons d'ailleurs de toute espèce qu'il pût y avoir de désirer sa conservation.

Quoiqu'il ne soit pas encore temps de parler de l'état de la santé du roi , on la voyoit décliner sensiblement , et son appétit , qui étoit fort grand et toujours égal , très-considérablement diminué. Si l'attention y étoit grande au milieu de sa cour, où il n*avoit pas néanmoins -changé la moindre chose en la manière accoutumée de sa vie ni en l'arrangement divers de am journées , toujours les mêmes dans leur diversité , les pays étrangers n'y étoient pas moins attentifs et guère moins bien informés. Lés paris s'ouvrirent donc en Angleterre que sa vie passeroit ou ne passeroit pas le 1" septembre, c'est-à-dire environ trois mois, et, quoique le roi voulût tout savoir , on peut juger que personne ne fut pressé de lui apprendre ces nouvelles de Londres. Il se faisoit ordinairement lire les gazettes de Hollande en particulier par Torcy , souvent après le conseil d'État. Un jour qu'à cette heure-là Torcy lui faisoit cette lecture qu'il n' avoit point parcourue auparavant, il rencontra ces paris à l'article de Londres ; il s'arrêta , balbutia et les sauta. Le roi , qui 8*en aperçut aisément , lui demanda la cause de son embarras , ce qu'il passoit et pourquoi ; Torcy rougit jusqu'au blanc des yeux , dit ce qu'il put, enfin que c'étoit quelque impertinence indigne de lui être lue. Le roi insista ; Torcy aussi , dans le dernier embarras ; enfin il ne put résister aux commandements réitérés ; il lui lut les paris tout du long. Le roi ne fit pas semblant d'en être touché , mais il le fut profondément, et

[1715] PARIS OU\rERTS EN ANGLETERRE. 321

au point que s'étant mis à table incontinent après , il ne put se tenir d'en parler en regardant la compagnie, mais sans faire mention de la gazette.

C'étoit à Marly , où quelquefois j'allois faire ma cour au commencement du petit couvert, et le hasard fit que j'y étois ce jour-là. Le roi me regarda comme les autres , mais comme exigeant quelque réponse. Je me gardai bien d'ouvrir la bouche , et je baissai les yeux. Cheverny , homme pourtant fort sage, ne fut pas si discret, et fit une assez longue et mauvaise rapsodie de pareils bruits, venus de Vienne à Copenhague, pendant qu'il y étoit ambassadeur , il y avoit dix-sept ou dix-huit ans. Le roi le laissa bavarder , et n'y prit point. Il parut touché en homme qui ne le vouloit pas paroître. On vit qu'il fit ce qu'il put pour manger et. pour montrer qu'il mangeoit avec appétit. Mais on remarquoit en même temps que les morceaux lui croissoient à la bouche : cette baga* telle ne laissa pas d'augmenter la circonspection de la cour , surtout de ceux qui , par leur position , avoient lieu d'y être plus attentifs que les autres. Il se répandit qu'un aide de camp de Stairs , retourné depuis peu en Angleterre', avoit donné occasion à ces paris , par ce qu'il avoit publié de la santé du roi. Stairs, à qui cela revint, s'en montra fort peiné, et dit que c'étoit un fripon qu'il avoit chassé.

Il parut que cette aventure fut Un coup d'éperon pour combler de plus en plus la grandeur des bâtards. M. du Maine sentoit qu'il n'avoit point de temps à perdre , et secondé de Mme de Maintenon et des manèges du chancelier, il sut profiter de tous les moments. Rien n'avoit été si long ni plus difficile que de ployer les ambassadeurs à traiter les bâtards du roi comme les princes du sang. A la fin ils les visitèrent comme ces princes , et n'y mirent plus de difi'érence. M. du Maine voulut que ses enfants eussent le môme honneur que lui à cet égard , puisque comme lui ils étoient déclarés et leur postérité habiles à succéder à la couronne. Il se servit habilement de l'occasion du dernier de tous les ambassadeurs et du frère de sa créature la plus abandonnée. Le bailli de Mesmes avoit été nommé à l'ambassade de Malte en France , â la sollici» tation du roi, séduit par M. du Maine , lequel avoit décoré son entrée de tous ses gens et de tous ses chevaux. L'ordre de Malte est trop sous la main du roi de France pour oser lui déplaire et contester un cérémonial si désiré. Le frère du premier président n'étoit pas non plus pour faire le difficile , tellement que ce fut lui qui , le premier de tous les ambassa> deurs , visita en pleine cérémonie le prince de Dombes , comme il avoit visité tous les princes du sang et les deux bâtards. Cette démarche fit grand bruit et déplut également aux ambassadeurs,. pour qui la planche étoit faite, et aux princes du sang; ceux-ci cherchèrent à s'en venger et ne firent qu'approfondir la plaie.

A huit jours de là , M. du Maine présenta une requête au parlement dans le cours du procès de la succession de M. le Prince, dans laquelle il prenoit la qualité de prince du sang. Il s'y croyoit fondé par l'édit bien enregistré , qui le rendoit habile et les siens à succéder à la couronne , qui est la qualité distinctive et qui fait l'essence des princes du sang. M. le Duc s'y opposa, et, avec M. le prince de Gonti, quoique uni d'intérêt en ce procès avec M. du Maine, demanda juridiquement la radia-

Page 1