MORT DE NESMOND
gens de se charger de cent louis d'or qu'il avoit à payer à un tel à Paris. L'évêque répondit qu'il s'en vouloit charger lui-même , et n'eut point de patience qu'il ne les eût. Par les chemins il donnoit à tous les pauvres , aux hôpitaux , aux pauvres couvents des lieux par où il passoit. Ses gens n'imaginoient pas d'où il avoit pris de quoi faire des aumônes si abondantes. Elles furent au point qu'il donna la dernière pistole avant d'arriver à Paris. Le lendemain qu'il fut arrivé , il dit à celui qui avoit soin de ses affaires et qu'il sa voit avoir de l'argent à lui , d'aller porter cent louis à un tel , et ce fut par là que ses gens surent d'où étoient venues les aumônes du voyage. Le roi , qui connoissoit sa vertu , le traitoît avec bô^nté , et une sorte de considération même dans le peu qu'il paroissoit devant lui , et le bon évêque étoit libre avec le roi , comme s'il l'eût vu tous les jours. C'étoit le meilleur et le plus doux des hommes , avec un air quelquefois grondeur, et le plus éloigné de toute voie de fait et d'autorité. Nul bruit jamais dans son diocèse , qu'il laissa dans la plus profonde paix , et ses affaires en grand ordre. Sa mort fut le désespoir des pauvres et l'affliction amère de tout son diocèse. Il ne laissoit pourtant pas d'être dangereux en vesperies , mais ce n'étoit qu'avec des gens qu'il ne savoit plus par où prendre , et ce trait , entre beaucoup d'autres , montrera le zèle qui l'animoit. Il avoit un procès considérable au parlement de Rouen , qui l'obligea d'y aller. Un des premiers présidents à mortier , et qui par sa capacité et son autorité menoit le plus la grand'chambre et le reste de la compagnie , avoit chez lui une femme mariée qu'il entretenoit publiquement , et il avoit forcé la sienne par ses mauvais traitements à se mettre dans un couvent. Le bon évêque alla donc chez ce président, qui étoit un de ses juges, pour l'entretenir de son affaire. Le portier dit qu'il n'y étoit pas. Le prélat insista, le portier l'assura que le président étoit sorti , mais que s'il vouloit entrer et voir madame en l'attendant , qu'elle y étoit. a Comment , madame , s'écria révoque, eh, de bon cœur, ajouta-t-il, je suis ravi de joie; et depuis quand est-elle revenue chez M. le président? — Mais ce n'est pas Mme sa femme , répondit le portier , dont je parle , c'est de madame.... — Fi , fi , fi , répliqua l'évêque avec feu , je ne veux point entrer , c'est une vilaine , une vilaine , je vous le dis , une vilaine que je ne veux pas voir, dites-le bien à M. le président de ma part, et que cela est honteux à un magistrat comme lui de maltraiter , comme il fait , Mme sa femme , une honnête femme et vertueuse comme elle est, et donner ce scandale, et vivre avec cette gueuse , et encore à son âge. Fi , fi , fi , cela est infâme , ditesle-lui bien de ma part, encore une fois , et que je ne reviendrai pas ici. » Voilà la belle sollicitation que fît ce bon homme. Le rare est qu'il gagna son procès, et que ce président l'y servit à merveille. Il ne se raccommoda pourtant pas avec lui. Ce conte fit rire toute la ville de Rouen , et vint jusqu'à Paris. J'ai connu si peu d'évêques qui ressemblassent à celuici que je n'ai pu me refuser tout cet article.