‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 192 sur 232 · FINANCES ET GUERRE · texte numérisé non relu

FINANCES ET GUERRE

tions, sa probité, ses talents d'homme de mer, qui par son expérience, sa charge de yice-amiral , son office de maréchal de France se rallieroit et étayeroit ce conseil ; qu'il pouvoit compter sur lui , qu'en l'y mettant il ne feroit que le mettre à sa place , qu'il seroit extraordinaire même qu'il ne l'y mît pas ; qu'il étoit bien avec le comte de Toulouse , et de longue main accoutumés l'un à Tautre , pour avoir été souvent à la mer , ensemble et dans les ports , et unis tous deux , et avec d'O , dans la même querelle et dans la même inimitié contre Pontchartrain. Tout cela fut encore approuvé , et M. le duc d'Orléans remit au temps où il pourroit parler , à voir avec le maréchal d'Estrées , et après avec le comte de Toulouse , les marins les plus convenables à composer ce conseil , avec quelque intendant de marine pour ce qui y demandoit nécessairement de la plume.

Venant après au conseil des finances , je lui dis que je connoissois très- bien le maréchal de Villeroy, et quel il étoit à son égard, mai» qu'il étoit chef de ce conseil et ministre d'État ; que ne lui pas laisser cette place , quoique autrement tournée , c'étoit le plus sanglant affront qu'il se pût faire, et à un homme tel que celui-là; que son incapacité et sa futilité le rendoit un personnage fort indifférent à la tête d'affaires qu'il n'entendoit ni n'entendroit jamais ; qu'il ne s'agissoit pour parer à tout que d'y joindre un président comme à la marine , et qui imposât tacitement à ses grands airs de supériorité , et qui en ôtât la peur à des gens de robe , dont d'ici à quelque temps on ne pourroit s'y passer comme intendants des finances , qui en avoient fait un grimoire pour qu'il ne pût être connu que d'eux , jusqu'à ce que l'autorité et l'application l'eût fait mettre au net , et mis la matière à portée de gens d'é-' pée ; et passant tout de suite à la guerre , je fis comprendre à M. le duc d'Orléans que le premier maréchal de France étant placé ailleurs , la place de ce conseil ne pouvoit être remplie que par Villars , second maréchal de France , qui avoit commandé les armées jusqu'à la paix qu'il avoit faite depuis lui-même à Hastadt et à Bade , et qui ne lui étoit pas suspect. Villars m'avoit prié , il y avoit déjà quelque temps , d'assurer M. le duc d'Orléans de son attachement. Je l'avois fait , et j'en avois rapporté un remercîment et des compliments , dont le maréchal me parut fort content.

Ces trois points arrêtés de la sorte , vint celui des affaires eccl^iastiques , qui fut plus longtemps à peser. Je dis à M. le duc d'Orléans qu'il n'avoit pas plus de liberté dans ce choix que pour les trois autres qu'il avoit faits , avec cette différence que le cardinal de Noailles , que la place de chef de ce conseil regardoit uniquement , ne lui pouvoit être suspect , et que Villars , le moins sans proportion des trois autres , avoit des coins de folie auxquels il falloit prendre garde; que l'âge, les mœurs , la suite d'une vie apostolique et sans reproche du cardinal de Noailles , son ancienneté , qui le mettoit à la tête du clergé , indépendamment des autres droits , sa qualité d'archevêque de la capitale et de diocésain de la cour , celle du plus ancien de nos cardinaux , les établissements et les alliances de sa famille la plus proche , le savoir et la modération qu'il avoit montrés en tant d'occasions particulières et pu-

^9k AFFAIHBS ECCLlÉgUSTÏQUES. [1715]

bliqu09 , formpieQt un sfroupe ^e ralsQns trauseeu^ptes ^ui en empgp^ toient la démpnstrationj qu'^ l'égard de l'affaire de la constitution, c'étoit à lui-même h qui j'aurais voulu demander Qe qu'il en pensoit, ou plutôt que je n'en avois pas besoin , parce qu'il me l'avoit dit bien des fois, avec l'indignation qu'en méritoient les artifices, les friponneries , les violences dont toute cette affaire n'étoit qu'un tissu y que ce n'étoit pas h un prince éclairé comme il l'étoit à se laisser imposer par une odieuse cabale détestée de tous les bonn^tes gens , même de ceux que la foiblesse ou Vintérét y avoit engagés '^ que c'étoit la partie saine, savante , pieuse du royaume avec qui il avoit à compter sur les affaires ecclésiastiques , qui demandoient de^ mains pures et reconnues universellement pour telles , au péril de perdre toute réputation et toute confiance dès ce premier faux pas. J'ajoutai que je ne voyois point de prélat qui fût tout ensemble assez marqué , asseï: distingué par les lumières , assez porté par la vénération publique , pour entrer en aucune comparaison avec le cardinal de Noailles; et qu'à l'égard des cardinaux de Rohan et de Bissy , c'étoit à lui-même à, voir si les affaires ecclésiastiques geroient sûrement en remettant leur direction principale et la feuille des bénéfices à deux ambitieux esclaves de la cour de Rome : le premier qui ne respirait que la grandeur de sa maison et de ses cbimères , l'autre d'en faire une , tous deiix de dominer le clergé et la cour , et d'être cbefs de parti , tous deux liés et livrés i ce qui lui étoit le plus contraire au-r tour du rgi et dans le public \ sur quoi il devoit de plus savoir à quoi c'en tenir siir les Roban.

Passant de là aux partis que formoit la constitution , je lui fi» sentir toute la différence de la réputation de tout temps et publique des prélats unis au cardinal de Noailles d'avec les autres ; le poids de la Sor^ bonne, des autres écoles, des curés de Paria, si importants et si fort h, ménager dans des temps jaloux , de la foule du second ordre , des corp? réguliers illustres par leur science et leur piété; enfin celui des parlements , surtout de celui de Paris , ouvertement déclarés pour la cause et pour la personne du cardinal de Noailles , qui avoit tous les cœurs , et yers lequel tout courroit en foule , dès que la terreur présente fîniroii avec la vie du roi \ enfin , que ce seroit faire le plus signalé affront au premier prélat du royaume, au plus établi, au plus universellement cbéri , et en vénération entière , et se livrer au cri et au ressentiment universel, et cela pour des gens qui, méprisés aujourd'hui qu'ils disposoient de toutes les foudres , et détestés par l'abus de leur pouvoir , combien plus honnis quand la liberté s'en trouveroit rendue.

M. le duc d'Orléans n'eut rien à réj)ondre à un raisonnement qui ne tiroit sa force que des choses mêmes par leur évidence fondée sur U vérité, n m'avoua qu'il n'y avoit que le cardinal de Noailles à qui il pût danner cette place, mais il étoit embarrassé de l'affaire de la constitua. tion;et pour Rome, et pour la France même. Le raisonnement là' dessus $e reprit à plusieurs fois. Le mien ne varia point. Mon sentiment fut qu'il avoit pour en sortir , et bien , et promptement , le plus })eau jeu du monde s'il youloit bien ne se pqint laisser éblouir? qu'il n'étoii

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