‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 20 sur 232 · MARIAGE DE LA MOTHE · texte numérisé non relu

MARIAGE DE LA MOTHE

être dominé. Tant qu'elle put elle fit la princesse, et hasarda sur, cela quelquefois des choses dont elle eut du dégoût , mais qui ne ralentirent point cette passion en elle. En tout ce fut une perte pour ses amis, surtout pour sa famille; c'en fut même une pour Paris." Elle n'étoit ni grande ni menue, mais tout le reste admirable et singulier. C'étoit grande table soir et matin , grand jeu et de toutes les sortes à la fois , et en hommes la plus grande , la plus illustre et souvent la meilleure compagnie. Au demeurant une créature très-audacieuse , très-entreprenante^ par conséquent toujours embarrassante et dangereuse. Elle sortit plus d'une fois du royaume ; elle se promena en Italie et en Angleterre sous prétexte de ses sœurs, et vit aussi les Pays-Bas; mais elle régna moins à Home et à Londres qu'à Paris.

Le fils aine du comte de La Mothe épousa Mlle de La Roche^-Courbon , riche , sage et bien faite ; et le marquis de Ghâtillon , qui n'avoit rien à donner à ses filles, en maria une à Bacqueville, fils d'un premier président de la chambre des comptes de Rouen , dont le père étoit un gros laboureur qui s*étoit fort enrichi dans les fermes qu'il avoit tenues. Le mariage ne fut pas heureux.

Creuilly, second fils de feu M. de Seignelay, ministre et secrétaire d'État , épousa en même temps une Spinola qui n'avoit rien , sœur de celle que le fils de M. de Nevers avoit épousée. Gela ne fit pas non plus un mariage, fort heureux.

Le roi étoit revenu de Rambouillet droit à Marly , le mardi 19 juin , d'où il fut voir Mme la duchesse de Berry à Versailles, sans y coucher. Je fus à mon ordinaire de ce voyage ; j'en avertis parce qu'il fut étrangement curieux ; le cardinal del Giudice en fut aussi. Dès les prenàiers jours du voyage , le maréchal de Berwick y prit congé du roi , et partit pour aller faire le siège de Barcelone.

Chalais y vint , sur un courrier d'Espagne , conférer , le mardi 26 juin , après dîner, avec le cardinal del Giudice, puis avec Torcy, il ne vit point le roi, mais il revint le. lendemain matin à la fin dii lever du roi qui le fit entrer dans son cabinet avec Torcy. Sa commission étoit embarrassante : il s'agissoit de donner part au roi du mariage du roi d'Espagne fait et conclu, et c'étoit la première fois que le roi d'Espagne hii en faisoit parler. L'audience finie , Chalais prit congé pour retourner en Espagne. Mme des Ursins, inquiète de cette hardiesse, voulut savoir par un homme uniquement à elle comment elle auroit été reçue , et ee qu'il y auroit remarqué. Peu de moments après que Chalais fut sorti du cabinet, le cardinal del Giudice y fut appelé. Ce fut sur la même matière; tout cela ne fut su que depuis. Le roi passa le plus doucement «t le plus légèrement du monde cet étrange mariage et le mystère si long et si entier qui lui en avoit été fait, plus étrange, s'il se peut, que le mariage même. Il ne le pouvoit empêcher , et il étoit aùr dès lors de sa vengeance sur celle qui l'avoit fait et achevé de la sorte.

Bergheyek arriva de Madrid , ayant , comme on l'a dit , renoncé aui emplois et aux afiaires , et allant, se retirer dans une de ses terres en Flandre. Le roi le vit longtemps dans son cabinet , et. comme il en avoit toujours été parfaitement content, il lui permit de venir à Marly toutes

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les fois qu'il le youdroit. Comme il se proposa d'user souvent de celle liberté, il se logea à Versailles, vint souvent à Marly, où le roi le dis» tingua toujours , et le vit plusieurs fois dans son cabinet. Avec toutes ses mesures, sa sagesse et sa modestie, les affaires d'Espagne, qu'il connoissoit à fond , et celles de cette cour , qu'outre ses éprcîuves particulières il avoit vues à revers , il ne raccommoda pas la princesse des XJrsins dans l'esprit du roi. Tant qu'il demeura en ce pays- ci il fut fort accueilli de la cour , et toujours avec le roi et ses ministres sur un grand pied de privance et de distinction , sans jamais sortir des bornes de sa discrétion et de sa modestie. Gellamare eut aussi la liberté de venir sans demander de temps en temps à Marly faire sa cour, mais sans coucher; le cardinal del Giudice l'avoit obtenu ainsi.

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