DES MEMBRES DU CONSEIL DE BÉGENGE
tous les ministres actuels . je ne voulus conserver que le maréchal d« Villeroy , non par estime ni aucune amitié , mais par la considération de ses établissements , de ses emplois , de ses alliances. Le chancelier étoit un homme de néant en tout genre y incapable , ignorant , intéressé , sans ' amis que ceux de sa faveur et de ses places , haï à la cour et détesté des troupes par sa sécheresse, son orgueil, sa hauteur, méprisé par le tuf qu'il montroit en toute affaire , enfin qui n'avoit de mérite que celui d'esclave de Mme de Maintenon et de M. du Maine , de valet du cardinal de Bissy et de Rome , du nonce et des furieux de la constitution , pour lesquels tous sa prostitution ne trouvoit rien de difficile ; ennemi de plus de M. le duc d'Orléans , à proportion qu'il étoit vendu au duc du Maine et à Mme de Maintenon. Ainsi je proposai à M. le duc d'Orléans d'éteindre sa charge de secrétaire d'Etat, de le reléguer quelque part, comme à Moulins ou à Bourges , et de donner lés sceaux au bonhomme d'Aguesseau , magistrat de l'ancienne roche , qui ne tenoit à rien qu'à l'honneur, à la justice , à la vraie et solide piété , dont la réputation avoit toujours été sans tache , la capacité reconnue dans les premiers emplois de «a profession qu'il avoit exercés , qui touchoit au décanat du conseil , qui étoit depuis longtemps l'ancien des deux conseillers au conseil royal des finances , doux , éclairé , d'un facile accès, avec de l'esprit et une grande expérience dans les affaires de son état , universellement aimé , estimé , considéré, d'une modestie fort approchante de l'humilité, et père du procureur général , qui avoit aussi une grande réputation et une grande considération dans le parlement, où il avoit longtemps brillé avocat général. #
M. le duc d'Orléans sentit qu'il n'y avoit rien de meilleur à faire que 4e se délivrer d'un ennemi à la chute duquel tout applaudiroit , et qui ne seroit regretté que de la cabale du duc du Maine et de celle de la constitution , et de se Cadre en même temps tout l'honneur possible d'un choix qui d'ailleurs lui seroit avantageux , et qui enlèveroit l'applaudissement général , sans qu'aucun osât se montrer mécontent ni compéti* teur. Il y trouvoit encore l'avantage d'un âge qui laissoit l'espérance ouverte de succéder aux sceaux , espérance qui tiendroit les principaux prétendants dans une dépendance qui lui faciliteroit beaucoup l'intérieur des affaires qui ont à passer par les mains des magistrats.
Torcy étoit ami particulier des maréchaux de Villeroy , de Tallard et de Tessé. Sa sœur , qui avoit grand crédit sur lui , étoit de tout temps à Mme la Duchesse ; il n'avoit point de liaison avec M. du Maine , et n'étoit pas bien avec Mme de Maintenon.. Sa société étoit contraire à M. le duc d'Orléans , ainsi que ses amis particuliers. J'en concluois qu'il lui étoit aussi contraire qu'eux. Je n'avois pas oublié ce qu'il avoit dit au roi de moi sur les renonciations que j'ai rapportées. Je n'avois jamais eu avec lui ni commerce , ni la plus légère relation. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ne l'aimoient point du tout , quoique amis intimes de Pom^ponn'e , son beau-père , parce qu'ils le croyoient janséniste , et qu'ila n'avoient jamais foit grand cas de Groissy , ni de sa femme , pensant à leur égard comme Seignelay , leur beau-frère , avec qui ils avoient été intimement liés jusqu'à sa mort. Je ne connoissois donc Torcy que par
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avoir pensé me perdre, et par un extérieur emprunté, embarrassé et timide , que je prenois pour gloire ; je voulois donc Técarter commentes autres ministres , en supprimant sa charge de secrétaire d'Ëtat. Je lui donnai force attaques auprès de M. le duc d'Orléans , et je m'irritois en moi>mème du peu de progrès que j'y feisois. Voilà , il faut TaTOuer , eomment la passion et l'ignorance séduisent , et conduisent en aveugles ; il n'est pas temps encore de dire combien j'ai été aise depuis de n'avoir pas réussi à l'exclure.
Pour Deamarets , j'avois juré sa perte , et j'y travaiUois il y avoit long* temps. G'étoit le prix de son ingratitude et de sa brutalité à mon égard , dont j'ai parlé. Sa conversation étoit incompatible avec un conseil de finances tel que je l'avois proposé et quil avoit été résolu , et c'étoit une délivrance publique que celle de son humeur, de l'avarice de sa femme , de la hauteur et du pillage de Bercy , leur gendre , qui avoit pris le montant sur eux et sur les finances , et dont l'esprit et la capacité , dont il avoit beaucoup , étoient fort dangereux. J'en vins à bout , at son exclusion ne varia point. A ce que l'on a vu en divers endroits de Pontchar train , on jugera aisément qu'il y avoit longtemps que j'employois tout ce qui étoit en moi pour lui tenir la parole que j'avois don-^ née de le perdre. Son caractère et sa conduite m'y donnoient beau jeu ; c'étoit faire une vengeance publique du plus détestable et du plus méprisable sujet, et regardé comme tel, sans exception, par toute la France , et par tous les pays étrangers avec qui sa place l'avoit mis en relation. On a vu comment et pourquoi , de propos délibéré , il avoit perdu la marine , et on verra en son temps combien il l'avoit pillée. Il étoit trop misérable pour ne pas chercher à se distinguer auprès de Mme de Maintenon , de M. du Maine , du torrent à la mode, et du bel air contre M. le duc d'Orléans ; en un mot , c'étoit , tout vil qu'il fût , un ennemi public , dont le sacrifice étoit dû au public , et fort agréable , un homme âins nul ami , et sans aucune qualité regrettable parmi toutes celles qui font abhorrer. Sa perte étoit résolue dès longtemps , et je m'applaudissois «ecrètement de l'avoir faite.
La Yrillière , son cousin , qui ne l'en aimoit pas mieux , avoit mérité des sentiments tout contraires. G'étoit un homme dont la taille difiéroit peu d'un nain , grosset , monté sur de hauts talons , d'une figure assez ridicule. Il avoit de l'esprit , trop de vivacité , des expédients , de la vanité beaucoup trop poussée , entendant bien sa besogne , qui n'étoit pour«tant que la matière du conseil des dépêches sans aucun département ; mais bon ami , très-obligeant , et capable de rendre de^ services avec adresse , même avec hasard , mais sans préjudice de l'honneur et de la probité. A l'égard du public, obligeant, honnête, d'un accès aisé et ouvert, cherchant à plaire et à se faire des amis. Son grand-père et çon père , secrétaires d'£tat comme lui , ayant Blaye et la Guyenne dans leur département , avoient été amis particuliers de mon père , et l'avoient seryi «n tout ce qu'ils avoient pu. J'ai rapporté en leur lieu des services essmtiels que j'ai reçus de La Yrillière. Je m'étois donc fait un point capital de le sauver , et de le mettre , de plus , seul en place et en fonction de secrétaire d'iôtat. M, le duo d'Orléans qui se prenoit assez çiux figures,
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quoique la miettns ne fût pas aYantogeuse, mais 11 y étoit aoçoutumé d'enÀnce , me répondoit sans cesse ; « Mais on se moquera de nous avec ce bilboquet , » en sorte que je fus plus d'un an à mettre tout ce que j'eus de force et d'industrie à le poulier. J'en vins enfin à bout , h force de bras , et cette destination ne varia plus.
Il fut question après de la composition du conseil de régence et de sa mécanique. Cette mécanique étoit bien plus aisée que le cboix de ses membres. G'étoit là où toutes les affaires de toute espèce avoient à être portées et décidées en dernier ressort i la pluralité deii voix , et où celle du régent ne devoit être qu'une comme les autres , excepté au cas de partage égal , où , à l'exemple du chancelier au conseil des parties , elle seroit prépondérante. Établis comme l'étoient les bâtards , comment pou* voir les en exclure? et qu'étoit-ce qu'y avoir le duc du Maine, qui même y tiendroit le comte de Toulouse de fort près et de fort court? L'âge d'aucun prince du sang ne leur en permettoit l'entrée, et quand on auroit franchi toute règle en faveur de M. le Duc , le plus âgé de tous , qu'attendre d'un prince, né le 28 août 1692 , encore sous l'aile de Mme la Duchesse , et sous la tutelle de d'Ântin , qui n'avoit ni instruction ni lumières , et qui ne montroit que de l'opiniâtreté et de la brutalité , sans la moindre étincelle d'esprit ? Un tour de force étoit un début dangereux parmi tant de sortes d'affaires , et qui n'étoit pas dans le caractère de foiblesse de M. le duc d'Orléans.
L'abus énorme de leur grandeur par-*dessus toute mesure et au mépris de toutes les lois divines et humaines , étoit bien un crime , et leuf attentat au rang , aux droits , à l'état des princes du sang , et à la succession à la couronne , en étoit bien un de lèse-majesté , et qui en emportoit toute la punition sur le duc du Maine qui seul Vavoit commis , et de notoriété publique , à l'insu du comte de Toulouse , qui depuis ne l'avoit jamais approuvé. Mais quelle corde à remuer dans ces premiers moments de régence, sans l'appui et la juridique réquisition des princes du sang , tous enfants I C'étoit donc une chose à laquelle il ne falloit pas penser pour lors, et qu'il falloit réserver aux temps et aux occasions qu'on feroit n^tre , selon que le duc du Maine se conduiroit , trpp grand pour l'attaquer sans avoir bien pris les plus justes mesures , trop établi pouf l'attaquer sans être en certitude et en volonté bien déterminée de le pousser par delà les dernières extrémités, et ses enfants à ne pouvoir se relever , ni avoir jamais aucune existence , châtiment trop juste et mille fois trop mérité de ce Titan de nos jours, et leçon si néces* eaire à la foiblesse et à la séduction des rois , et à l'ambition effrénée de leurs bâtards pour toute la suite de la durée de la monarchie. Je ne pus donc conseiller l'exclusion du duc du Maine, dont M. le duo d'Orléans sentit bien toute la difficulté. Lui et le maréchal de Yilleroy dans le conseil de régence , c'étoit y mettre deux ennemis certains , et encore deux ennemis d'un parfait concert , qui mettoient dans la nécessité de les conire4)alancer , d'autant plus grande qu'il étoit presque éga* lement difficile de n'y pas mettre le comte de Toulouse et de pouvoir compter sur lui. On le pouvoit sur d'Aguesseau , mais son naturel étoit foible et timide ^ et il étoit d'ailleurs tout neuf en tout ce qui n'étoit j)as
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de son métier, et en la plus légère connoissaneedes choses de la cour et du monde. Nous parlâmes de Tarchevéque de Cambrai , et la discussion ne fut pas longue. Toute l'inclination de M. le duc d'Orléans l'y portoit, comme je Tai déjà remarqué ailleurs; et comme je Tai aussi raconté en son temps , j'ayois travaillé à entretenir ce goût et cette estime. Nous cherchâmes après à bien des reprises. L'un n'étoit pas iûr, un autre pas assez distingué, celui-ci manquoit de poids, celui-là ne seroit pas approuvé du public , sans compter l'embarras de trouver sûreté , fermeté et capacité dans un même sujet. A chaque discussion cet embarras nous fit quitter prise et remettre à plus de réflexions et d'examen , et pour le dire tout de suite , ces remises , devant et depuis le testament, nous conduisirent jusqu'à la mort du roi, tant sur le choix que sur la mécanique , ce qui me fkit remettre d'expliquer l'un et l'autre au temps où M. le duc d'Orléans les décida , ainsi que les membres de tous les conseils.
Il y avoit longtemps que je pensois à une assemblée d'états généraux , et que je repassois dans mon esprit le pour et le contre d'une aussi im« portante résolution. J'en repassai dans ma mémoire^es occasions , les inconvénients, les fruits de leurs diverses tenues; je les combinai, je les rapprochai des mœurs et de la situation présente. Plus j'y sentis de différence, plus je me déterminai à leur convocation. Plus de partis dans l'État , car celui du duc du Maine n'étoit qu'une cabale odieuse qui n'avoit d'appui que l'ignorance , la faveur présente , et l'artifice dont le méprisable et timide chef, ni les bouillons insensés d'une épouse qui n'avoit de respectable que sa naissance , qu'eUe-méme tournoit contre soi , ne pouvoient effrayer qu'à la faveur des ténèbres , leurs utiles protectrices; plus délestes de ces anciennes factions d'Orléans et de Bourgogne ; personne dans la maison de Lorraine dont le mérite , l'acquêt » les talents , le crédit , la suite ni la puissance fît souvenir de la Ligue ; plus d'huguenots et point de vrais personnages en aucun genre ni état, tant ce long règne de vile bourgeoisie , adroite à gouverner pour soi et à prendre le roi par ses foibles . avoit su tout anéantir , et empêcher tout homme d'être des hommes , en exterminant toute émulation , toute capacité , tout fruit d'instruction , et en éloignant et perdant avec soin tout homme qui montroit quelque application et quelque sentiment.
Cette triste vérité qui avoit arrêté M. le duc d'Orlèeins et mei sur la désignation de gens propres à entrer dans le conseil de régence , tant elle avoit anéanti les sujets, devenoit une sécurité contre le danger d'une assemblée d'états généraux. Il est vrai aussi que les personnes les plus séduites par ce grand nom auroient peine à montrer aucun fruit de leurs diverses tenues , mais il n'est pas moins vrai que la situation présente n'avoit aucun trait de ressemblance avec toutes ceUes où on les avoit convoqués , et qu'il ne s'étoit encore jamais présenté aucune conjoncture où ils pussent l'être avec plus de sûreté , et où le fruit qu'on s'en devoit proposer fût plus réel et plus solide. C'est ce que me persuadèrent les longues et fréquentes délibérations que j'avois faites là-dessus en moi-même , et qui me déterminèrent à en faire la proposition à M, le duc d'Orléans. Je le priai de ne prendre point d'alarme avant d'avoir oui
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les raisons qui m'avoient convaincu , et après lui avoir exposé celles qui viennent d'être expliquées , je lui mis au meilleur jour que je pus les avantages qu'il en pourroit tirer. Je lui dis que jetant à part les dangers que je yenois de lui mettre devant les yeux , mais qui n'ont plus d'existence , le seul péril d'une assemblée d'états généraux ne regardoit que ceux qui avoient eu l'administration des affaires , et si l'on veut , ^r contre-coup , ceux qui les y ont employés. Que ce péril ne regardoit point Son Altesse Royale , puisqu'il étoit de notoriété publique qu'il n'y avoit jamais eu la moindre part , et qu'il n'en pouvoit prendre aucune en pas un des ministres du roi , ni en qui que ce soit qui les ait choisis ni placés. Que cette raison , si les suivantes le touchoient , lui devoit persuader de ne pas laisser écouler une heure après la mort du roi sans conmiander aux secrétaires d'Ëtat les expéditions nécessaires à la con^ vocation, exiger d'eux qu'elles fussent toutes faites et parties avant vingt-<[uatre heures, les^ tenir de près là-dessus , et, du moment qu'elles seroient parties , déclarer publiquement la convocation. Qu'elle devoit être fixée aU terme le plus court , tant pour les élections des députés par bailliages que pour l'assemblée de ces députés pour former les états généraux' , pour qu'on vît qu'il n'y avoit point de leurre, et que c'est tout de bon et toui présentement que vous les voulez , et pour n'avoir à toucher à rien en attendant leur prompte ouverture, et n'avoir, par conséquent , à répondre de rien. Que le François , léger , amoureux du changement , abattu sous'un joug dont la pesanteur et les pointes étoient sans cesse montées ju^u'au comble pendant ce règne, après la fin duquel tout soupiroit , seroit saisi de ravissement à ce rayon d'espérance et de liberté proscrit depuis plus d'un siècle , vers lequel personne n'osoit plus lever les yeux , et qui le combleroit d'autant plus de joie , de reconnoissance , d'amour , d'attachement pour celui dont il tiendroit ce bienfait, qu'il partiroit du pur mouvement de sa bonté, du premier instant de l'exercice de son autorité , sans que personne eût eu le moment d'y songer, beaucoup moins le temps ni la hardiesse de le lui demander. Qu'un tel début de régence , qui lui dévouoit tous les cœurs sans aucun risque , ne pouvoit avoir que de grandes suites pour lui , et désarçonner entièrement ses ennemis , matière sur laquelle je reviendrai tout à l'heure. Que l'état des finances étant tel qu'il étoit, n'étant ignoré en gros de personne, et les remèdes aussi cruels à choisir, parce qu'il n'y en pouvoit avoir d'autres que l'un des trois que j'avois exposés à Son Altesse Royale lorsqu'elle me pressa d'accepter l'administration des finances , ce lui étoit une chose capitale de montrer effectivement et nettement à quotelle en est là-dessus, avant qu'elle-même y eût touché le moins du monde , et qu'elle en tirât d'elle un aveu public par écrit , qui seroit pour Son Altesse Royale ime sûreté pour tous les temps plus que juridique , et la plus authentique décharge , sans tenir rien du bas des décharges ordinaires , ni rien de commun avec l'état des ordonnateurs ordinaires , ni avec le besoin qu'ils ont d'en prendre , et le titre le plus sans réplique et le plus assuré pour canoniser à jamais les amélio-