VOYSIN CHANCELIER
d'Ëtat à la fois, mais celui-ci avoit l'appétit bon, et il fut l'un et Tautre.
De Mesmes , bien éveillé , \>\en averti , avoit tourné vers cette première charge de la robe une gueule béante. Le grand appui et Tunique qu'il eût lui manqua. M. du Maine , plein de tout ce qui ne tarda pas à éclore , avoit plus besoin du premier président totalement et servilement à lui que d'un chancelier ; il ne pouvoit jamais trouver de premier président plus en sa main , ni plus parfaitement corrompu et vendu à la fortune , par conséquent à la faveur et à la protection , que Mesmes ; il étoit donc de son intérêt principal de l'y conserver. Pour chancelier il avoit Voysin tout prêt , tout initié dans le conseil, dans l'habitude, dans la privance du roi, et aussi corrompu que l'autre pour la fortune et la faveur, mais nullement propre à manier rien que par voie d'autorité et de violence, et qui d'ailleurs étoit dans la confiance intime de Mme de Maintenon » et valet à tout faire et à tout entreprendre ; aussi elle et lui ne balancèrent-ils pas à préférer Voysin , qu'ils gouvernèrent comme ils voulurent auprès du roi, tandis que le premier président , vendu à M. du Maine, fut réservé pour le servir à la cour et dans le parlement par tout l'art et les manèges infâmes , dont il sera temps inconHnent de parler à plus d'une reprise. J'ai suffisamment expliqué ailleurs quels étoieat ces deux chanceliers et ce premier président pour n'avoir rien ici à y ajouter qu'un mot snr l'écorce.
Voysin porta ses deux [charges] comme on vient de le dire, et le roi eut l'enfantillage de s'amuser à le montrer. Au conseil , et tous les matins même quMl n'y en avoit point , Voysin étoit vôtu en chancelier. L'après-dinée, il étoii en manteau court de damas, et travailloit ainsi avec le roi. Les soirs , comme c'étoit l'été , il quittoit son manteau , et paroissoit à la promenade du roi en justaucorps de damas. Gela parut extrêmement ridicule et parfaiteiAnt nouveau. M. de Lauzun , qui alloit volontiers faire des courses de Marly à Paris , se trouva en compagnie , où on lui demanda des nouvelles de Marly. « Rien , répondit-il de ce ton bas et ingénu qu'il prenoit si souvent , il n'y a aucunes nouvelles ; le roi s'amuse à habiller sa poupée, s L'éclat de rire prit aux assistants qui entendirent bien ce qu'il vouloit dire, et lui en sourit aussi malignement, et gagna la porte.
L'électeur de Bavière vint courre le cerf à Marly, et vit le roi avec tout le monde à la chasse. Il joua après dans le salon jusqu'à minuit. Le roi , au sortir de son souper , entra , contre sa coutume , dans le salon , s'approcha de l'électeur, et le vit jouer quelques moments. L'électeur alla faire niêdia n9che chez d'Antin , avec Mme la Duchesse et grande compagnie , puis retourna à Saint-Cloud. Il y fit deux autres chasses de même , sans voir le rpi'en particulier ni ailleurs qu'à la chasse.
On sut en même temps que le roi Stanislas , après avoir fort longtemps erré et ne sachant où se retirer , étoit enfin arrivé aux Deux-Ponts avec quatre officiers seulement du régiment du baron Spaar. Ce duché , qui a un beau ch&teau logeable et meublé, appartenoit au roi de Suède , qui l'avoit fait recevoir là en asile.
(te apprit en même temps une nouvelle plus intéressante , l'arrifée
[1714] FAGON mtEmANT J>tS FINANCES. 73
au Port-Louis de la flott6 des Jades orientales , riche de dix millions en marchandises.
Le roi donna mille écus d'augmentation de pension à Kme de Saint- Géran; et choisit Fagon maître des requêtes, fils de son premier médecin , pour la charge d'intendant des finances qu'avoit du Buisson , qui Tavoit très-dignement remplie , mais devenu trop vieux pour en pouvoir continuer les fonctions. Ce fut une grande distinction pour Fagon à son âge, et qui n'avoit point été intendant de province. 11 parut depuis homme de beaucoup d'esprit et de capacité , et figura grandement dans les finances.
Brassac épousa la fille du feu maréchal de Tourville , qui fut quelque temps après dame de Mme la duchesse de Berry. Personne n*avoit été plus singulièrement ni plus délicatement jolie y avec une taille charmante qui y répondoit. La petite vérole la changea à tel point quMl n'y eut personne qui la pût reconnoitre. Je le rapporte par l'extraordinaire de la chose portée à cet excès. La graisse survint bientôt après , et en fit une tour , d'ailleurs une bonne , honnête et très-aimable femme.
Il y avoit du temps que la reine de Pologne , veuve du célèbre Jean Sobieski , étoit embarrassée de sa retraite , et qu'elle avoit eu envie de venir finir sa vie en France. La passion qu'elle avoit eue autrefois de venir montrer sa couronne dans sa patrie , sous prétexte des eaux de Bourbon , Ten avoit rendue la plus mortelle ennemie. Elle voulut savoir sur quoi compter précisément. A l'égard du cérémonial ■ il se trouva que , la Pologne étant couronne élective , la reine ne pouvoit lui donner la main. Il étoit même bien nouveau que le roi la donnât aux rois héréditaires , et c'est du cardinal Mazarin que l'introduction de l'égalité des rois est venue, et que ceux du Nord, qui ne faisoient pas difficulté de donner la main aux ambassadeurs de nos rois , ont non-seulement abrogé cet usage , mais en sont venus à se parangonner à eux. La reine de Pologne , qui n'avoit d'autre objet de son voyage que l'orgueil de se voir égalée à la reine , le rompit aussitôt et ne le pardonna jamais.
On a prétendu que ses menées avoient eu grande part à former la fameuse ligue d'Augsbourg contre la France ; et il est certain qu'elle se servit toute sa vie du pouvoir presque entier qu'elle s'étoit acquis sur le roi son mari , pour l'éloigner de la France contre son goût , et l'attacher à la maison d'Autriche , dont elle fut récompensée par le grand mariage de son fils aine avec une sœur de l'impératrice , et des reines d'Espagne et de Portugal, de la duchesse de Modène et de l'électeur palatin Neubourg.
Elle ne laissa pas parmi ses desservices de demander au roi de faire son père duc et pair. Le peu de succès qu'eurent ses instances lui inspira un nouveau dépit , qu'elle fit éclater dans toute son étendue , contre la France et contre le prince de Conti , à la mort du roi son époux. A bout d'espérance d'un duché pour son père , qui étoit veuf depuis longtemps et chevalier du Saint-Esprit , elle le fit cardinal par la nomination de Pologne.
Son humeur altière et son extrême avarice l'avoient fait détester en Pologne ; et l'aversion publique qu'elle témoigna sans mesure au prince Sânn-SotoN vu 4
)4 RBIIOB DE POLOCOfE. [1714]
Jaoqu«», 90Û fils aîni, coûta la oooKmne i sa fainille. BUa ne put donc se résoudre à demeurer dans un pays où, après avoir été tout, elle se trouTOit haie, méprisée, étran^re et sans appui par la division de ses enfants, et prit le parti d'aller avec son père s'établir à Rome. Elle avoit compté f ôtre traitée comme Tavoit été la reine Christine de Suède; mais celle-ci étoit reine héréditaire par elle «même, et avoit de plus touché la cour de Rome par sa conversion du luthéranisme. Il y eut donc des différences , qui mortifièrent tellement la reine de Pologne qu'elle ne put plus soutenir le séjour de Rome dès qu'elle y eut perdu le cardinal d'Arquien , et que , ne sachant que devenir , elle voulut venir en France. De la façon qu'elle s'étoit comportée il n'est pas surprenant que la demande qu'elle en fit fût reçue froidemeni, et que la liberté d'y venir se fît attendre. A la fin le roi consentit, mais à condition qu'elle ne soageroit pas à venir, ni mèmâ à s'approcher de la cour ni de Paris, et lui donna le choix d'une ville sur la Loire , et même des chftteaux dé Blois , d'Amboise et de Chambord.
Elle arfiva, le 4 juillet, i Marseille, sur les galères du PM>e, et y trouva pour la recevoir , de la part du roi , le marquis de Béthune , fils de sa sœur, et père de la. maréchale de Beile*Ile , qui n'étoit pas encore mariée pour la première fois. Elle ne voulut point d'honneurs nulle part , de peur apparemment qu'ils ne fussent pas tels qu'elle les auroit souhaités , séjourna peu à Marseille , et s'en alla par le plus droit à Blois qu'elle avoit choisi , et dont elle ne sortit plus. Elle avoit avec elle la fille atnée du prince Jacques son fils, qui épousa depuis, à Rome, le roi Jacques d'Angleterre , que les Anglois appellent le Prétendant. SUes vécurent À Blois dans la plus grande solitude et sans nul éclat.
ULé le Duc , M. le comte de Gharolois son frère , et M. le prince de Conli dévoient faire le deuil du service de M. le duc de Berry à Saint-Denis. Le comte de Charolois se trouva malade t, M. le due de Chartres avoit onze ans. Des princes aussi jeunes et plus jeunes ont fart le deuil en pareilles cérémonies ; et , sans remonter bien loin , les fils dé Mme la dauphine de Bavière à son enterrement, qui étoient plus chers à la France; et M. de Chartres n'avoit pas les mêmes raisons de s'en dispenser que M. le duc d'Orléans; mais le temps prassoit, on en voulut profiter , et le roi ne voulut pas manquer l'occasion d'y faire figurer le prince de Dombes en troisième. Cette parité sembla fort étrange : ce n'étoit pourtant qu'un léger essai. Il n'y eut à ce service que les com« pagnies à l'ordinaire , et les seuls officiers de la maiton de Berry. L'abbé Prévost fit l'oraison funèbre. Ce fut le lundi 16 juillet.
Le maréchal de Berwick. fît ouvrir, le 12 juillet au soir, la tranchée devant Barcelone.
Maisons f président à mortier, et sa femme, sœur atnée delà maréchale de Villars, furent deux espèces de personnages dont il est temps de parler. Son grand-père , aussi président & mortier , fut surintendant de» finances, bâlit le superbe château de Maisons, étoit ami de mon père , qui pour l'obliger , car rien ne lui coûta jamais pour ses amis , lui vendit presque pour rien la capitainerie de Saint-Germain en Laye qu'il avoit» et qui étoit oéoMsain au président par la position de Maisons
iôui ^fè8 dé 8â!iit-Gëf!)l&ih ë1 kn miUta dé Ift eapittiftêHé. &MVoA qai , lorsqu'on iiii ôta lés fintoees , dit tout luttfl ! • Hs (tot toft ; «àt j'ai fait mes affairés , et j'àllois faire l«s leurs. 4 Tant quil téèut ramitid subsista area mon père. Son fils, |>ère de eelui dont il s'agit, et j^i^sident à mortier, voyoit aussi mon père. C'est lui qui présida si indignement au jugement de notre procès ateo H. de Luxembourg, cènœie Je Tai rapporté en son liett. Sa conduite ne me donna pas entîe de cultiver l'ancienne amhié , et je n'en eas pas davfllntage à Tégard de son fils, de qui aussi je n'entendis point parler jusque tout au oommeneement de cette année , ^ tout au plus tôt tout à la fin de la précédente. Get exposé étoit nécessaire pour rintelligence de ce qui râ suivre.
Maisons étoit un grand homme , de fbrt belle représentafiofk , de beaucoup d'esprit, dé sens, de vues et d'ambHien, mais de scleuee dans son ' métier fort superficielle, fort riche, la parole fort à la main, l'air du grand monde , rien du pétit*ma!tre tii de la Muité des gens de robe , nulle impertinence du président à mortiei^. Je pense qu6 l'exemple de M. de Mesmes lui avoit fort servi à éviter ces ridicules dont rentre s'étoit chamarré. Loin comme lui de faire le singe du grand seigneur, de l'homme de la cour et du grand monde , il se ccntentoit de vivre avec la meilleure compagnie de la ville et de la Couf que sa femme et lui avoieùt su attirer che2 eux par les manières lès plus polies , même modestes , et sans jamais s'écarter de ce qu'ils dévoient à chacun ; respect aux uns , civilité très-marquée aux autres ; avec un air dé liberté et de familiarité mesurée , qui , loin de chO(;(uer ni d'être déplacée , leur atfi'roit le gré de savoir mettre tout le monde à son aise , Sans jamais la moindre échappée qui fût de trop.
Sa femme, avec très-peu ou point d'esprit, avoît celui de savoir tenir une maison avec grâce et magnificence , et de se laisser conduire par lui. Elle n^avoit donc rien de la présidente , ni des femmes de robe , seulement quelque petit grain plus que lui du grand monde , mais avec la même politesse et les mêmes ménagements. G'étoit une gfande femme qui avec moinS d'embonpoint edt eu la taille belle , et une beauté ro* maine que bien des gens préféroient à celle de sa sœur. Elle ent le bon sens de bien vivre toujours avec elle, et de ravaler bien soigneusement la jalousie du rang et de la doncurrencé de beauté*, et Maisons, de son côté, vivoit en déférence très-inarquée, mais intimement, avec le ma-^ réchal de Villars.
11 eut le bon esprit dé sentir de fort bonne heure que le pariement étoit la base sur laquelle il devoit porter ; que du Crédit éu'il y auroit dépendroit sa considération dans le monde ; et que tout eelui dans lequel il se méloit ne lui deviendroit utile qu'autant que âa compagnie le compteroît. 11 fut donc assez avisé pour en faire son principal , attirei^ chez lui les magistrats du parlement , courtiser , pour ainsi dire , les plus estimés dans toutes les chambres, les persuader qu'il se faisoH honneur d'être l'un d'eux , faire conduire sa femme en conséquence , être très-assidu au palais et y gagner la basse robe en général , et eti particulier ce qui sô distinguoit le plus parmi les avocats , les procureurs , les ^mers par ses manières graeîeuses , ouvertes , afikbles , par
79 liAISONS; SA FfiUUE» LEUR FAMILLE. [1714]
des louanges et des prévenances qui Ten firent adorer. De cette conduite }l en résulta une réputation qui dans tout le parlement n*eut pas deux Toix , qui gagna la cour et le monde , qui donna jalousie au premier président , et qui fit regarder Maisons comme celui qui mèneroit toujours le parlement à tout ce qu'il voudroit.
La situation de Maisons si près de Marly lui fournit des occasions , qu'il sut bien ménager, d'y attirer des gens principaux de la cour. Il devint du bon air d'y aller de Marly , et il se contenta longtemps d'y voir la cour de ses terrasses. Il alloit peu à Versailles , il rapprocha mesurément ses voyages à une fois la semaine ; et , à force de gens principaux d'autour du roi qui pendant les longs Marly s alloieat dinér à Maisons , le roi s'accoutuma à lui parler de ce lieu presque toutes les fois qu'il le voyoit , et jamais il n'en fut gâté. Il avoit si bien fait que M. le Duc et M. le prince de Gonti étoient en liaison avec lui , et qu'il • regarda leur mort comme une perte qu'il faisoit. Il travailloit aussi en dessous , et je ne sais par où il s'étoit mis fort en commerce avec M. de Beauvilliers , mais un commerce qui ne paroissoit point , et dont je n'ai démêlé ni le comment ni la date.
Ces deux princes du sang morts , il se tourna vers M. le duc d'Orléans , et il lui fut aisé de s'en approcher par Canillac , son ami intime , qui rétoit de tout temps de ce prince , mais qui ne le voyoit qu*à Paris , parce qu'il ne venoit comme jamais à la cour. Il vanta donc tant le mérite de Maisons , son crédit dans le parlement et dans le monde , les avantages qui s'en pouvoient tirer et de son conseil , que M. le duc d'Orléans , accoutumé à se laisser dominer à l'esprit de Canillac , crut trouver un trésor dans la connoissance et l'attachement de Maisons.
Celui-ci, qui vouloit circonvenir le prince, ne trouva pas Canillac suffisant , leurs séparations de lieu étoient trop continuelles ; il jeta son coussinet sur moi. Je pense qu'il me craignoit par ce que j'ai raconté de son père. Il avoit un fils unique à peu près de l'âge de mes enfants; il y avoit déjà longtemps qu'il avoit fait toutes les avances et qu'il les voyoit souvent. Cela ne rendoit rien au delà , et ce n'étoit pas le compte du père ; enfin il me fit parler par M. le duc d'Orléans. Ce fut alors que j'appris cette liaison nouvelle , combien Maisons en désiroit avec moi , estime , louanges , amitié des pères que ce prince me rapporta ; je fus froid , je payai de compliments , j'alléguai que je n'allois que très-peu à Paris , et pour des moments , et je m'en crus quitte. Peu de jours après , M. le duc d'Orléans rechargea, je ne fus pas plus docile. Quatre ou cinq jours après , je fus fort surpris que M. le duc de Beauvilliers m'en parlât , me dit les mêmes choses , m'apprît sa liaison , me voulût persuader que celle que Maisons désiroit que je prisse avec lui pouvoit être extrêmement
sonnelle pour m'en défendre. Je vis bien clairement alors que Maisons n'avançant pas à son gré par M. le duc d'Orléans, étoit bien au fait de moi , et qu*il avoit bien compris que je ne résisterois pas au duc de Beauvilliers si celui-ci entreprenoit de former la liaison , et ne voulût
[1714] LEUR situation; leurs vues. 77
pas être ècondait ; aussi ne le fat-il pas , mais après ètfe demeuré sur la défensive avec M. ]e duc d'Orléans, je ne voulus pas lui montrer que je rendois les armes à un autre.
L'attente ne fut pas longue. Ce prince m'attaqua de nouveau , me maintint que rien ne seroit plus utile pour lui qu'une liaison de Maisons avec moi , qui n'osoit le voir que rarement et comme à la dérobée , et avec qui il ne pouvoit avoir le même loisir ni la même liberté de discuter bien des choses qui pouvoient se présenter. J'avois d'autres fois répondu à tout cela, mais comme j'avois résolu de me rendre À lui depuis que l'autorité du duc de Beauvilliers m*avoit vaincu , je consentis k ce que ce prince voulut.
Maisons en fut bientôt informé. Il ne voulut pas laisser refroidir la résolution. M. le duc d'Orléans me pressa d'aller coucher une nuit à Paris. En y arrivant j'y trouvai un billet de Maisons, qui m'avoit déjà fait dire merveilles par le prince et par le duc. Ce billet , pour les raisons qu'il rèservoit à me dire , contenoit un rendez- vous à onze heures du soir, ce jour-là même, derrière les Invalides , dans la plaine, avec un air fort mystérieux. J'y fus avec un vieux cocher de ma mère et un laquais , pour dépayser mes gens. Il faisoit un peu de lune. Maisons en mince équipage m'attendoit. Nous nous rencontrâmes bientôt. Il monta dans mon carrosse. Je n*ai jamais compris le mystère de ce rendez-vous # Il n'y fut question que d'avances , de compliments , de protestations, de souvenirs des anciennes liaisons de nos pères , et de tout ce que peut dire un homme d'esprit et du monde qui veut former une liaison étroite; du reste -^de propos généraux, de louanges et d'attachement pour M. le duc d'Orléans et pour M. de Beauvilliers, sur la situation présente de la cour , en un mot toutes choses qui n'aUoient à rien d'important ni de particulier. Je répondis le plus civilement qu'il me fut possible à l'abondance qu'il me prodigua. J'attendois ensuite quelque chose qui méritât rheure et le lieu; ma surprise fut grande de n*y trouver que du vide, et seulement pour raison que cette première entrevue devoit être secrète , après laquelle il n'y auroit plus d'inconvénient qu'il vînt quelquefois chez moi à Versailles , et serrer les visites , après qu*op se seroit accoutumé à l'y voir quelquefois , et me priant de n'aller point chez lui à Paris de longtemps , où il se trouvoit toujours trop de monde. Ce tête-à-tête ne dura guère plus de demi-heure. G'étoit beaucoup encore pour ce qu'il s'y passoit. Nous nous séparâmes en grande politesse, et dès la première fois qu'il alla à Versailles , il vint chez moi sur la fin de la matinée.
Il ne fut pas longtemps sans y venir ainsi tous les dimanche». Not conversations peu' à peu devinrent plus sérieuses. Je ne laissois pas d'être en garde, mais je le promenois sur plusieurs sujets, et lui s'y prêtoit très-volontiers.
Nous raisonnions et nous étions sur ce pied-là ensemble, lorsque, rentrant chez moi à Marly sur la fin de la matinée du dimanche 29 juillet , je trouvai un laquais de Maisons avec un billet par lequel il me cot^uroit , toutes affaires cessantes , de venir sur-le-champ chez lui à Paris où il m'attendroit seul, et où jerverrois qu'il s'agissoitde chose qui ne
78 DÉSIR DK KAX80C7$ DE UBR ATIG MOI. [17U]
povfftit «Nilffir l« moÎQdre ntaFdement, qui ne st pouvoit même désigner par éorit , et qni étoit de la plus eitréme importanoe, Ily avoit longtemps que ce laquais étoit arrivé , et qu'il me faisoit oberoher par* toat par mes gens. Mme de Baiht-Simon étoit à Versailles aveo Mme la dnehesse de Berry qui venoit souper les spirs a^eo le roi sai^s ooneliep encore à tfariy , et Je de?ois dtner ehez M. et Mme de Laucuo. Y man* quer auroit mis la curiosité et la malignité de M. de Lauzun en besogne : je n'osai donc pas disparoltre. Je dennai ordre 4 ma voiture; dès que j'eus d!né je m'éetipsak Personne ne me vit monter en ehaise ; j'arrivai fort diligemment chei moi À Paris , d*oà j'allai sur<le-champ chez Maisona avec l'empressement qu'il est aisé d'imaginer.
Je le trouvai seul avee le duo de Noaiiles. Du premier coup d'osil je vis deux hommes éperdus , qui me dirent d'un air mourant , mais après une vive quoique courte préface, que le roi déclaroit ses deux hAtards, et à l'infini leur postérité masculine vrais princes du sang , en droit d'en prendre la qualité , les rangs et honneurs entiers , et capables de succéder à la couronne au défitut de tous les autres prinees du sang. ▲ cette nouvelle , à laquelle je ne m'attendois pas , et dont le secret jusqu'alors s'éteit conservé sans la plus légère transpiration , les bras me tombèrent. Je baissai la tète et je demeurai dans un profond silence , absorbé dans mes réflexions* Elles furent bientôt interrompues par des cris auxquels je me réveillai. Ces deux hommes so mirent en pied à courir la chambre , à taper des pieds, à pousser et à frapper les meubles, à dire rage à qui mieux mieux, et à faire retentir la maison de leur bruit. J'avoue j|ue tant d^éclat me lut suspect de la part de deux hommes , l'un si sage et si mesuré, et à qui ce rang ne faisoit rien; l'autre toujours si tranquille, si narquois, si maître de lui-même. Je ne sus quelle subite furie sueoédoit en eux à un si morne accablement , et je ne fus pas sans soupçon que leur emportement ne fût factice pour exciter le mien. &i ce fut leur dessein, il réussit tout au contraire. Je demeurai dans ma chaise, et leur demandai fjroidement à qui ils en vouloient. Ma tranquillité aigrit leur furie. Je n'ai de ma vie rien tu de si surprenant.
Je leur demandai s'ils étoient devenus fous , et si au lieu de cette tempête il n'étoit pa^ plus à propos de raisonner, et de voir sHl y avoit quelque chose à faire. Ils s'écrièrent que o'étoit parce qu'il n'y avoit rien i faire à une chose nouoseulement résolue, mais exécutée, mise en dé<elaration, et envoyée au parlement, qu'ils étoient outrés de 1^ sorte; que M. le duc d'Orléans, en l'état oÀ il étoit avee le roi , n'eseroit souffler ; les princes du sang en âge de trembler comme des enfants qu'ils étoient; les dues hors de tout moyen de s'opposer, et le parlement réduit au silenoe et à l'esclavage; et là-dessus à qui des deux orieroit le plus fort et pesterait davantage , car rien de leur part ne fut ménagé , ni choses , ni termes , ni personnes.
J'étois bien aussi en colère, mais ii est vrai que oe sabbat me fit rire et fionierva ma froideur. Je convins avec eux que quant alors je n'y voyti» point de remède , et nulles mesures à prendre ; mais qu'en attendant oe qui pouvoit arriver à Taveoir, Je les aimois eneore mieux urinoes du eang capables de la cooromie, qu'aveo kur rang Intermé*
[1714] SCÈNE StfOULlélUS CHB2 MAISONS. ' 7»
diatn. Bt il 08ft vrfti que i« le p^Qs^î ^iofli dèt ipM j*ett« repris mm eiprita.
Bnfin Touragan 8*apaiM p«u à peu. Nous raiaoïm&mes et ils m'apprirent que le premier pri»ideiit et le proeureur géaérai, qui en effet étotent T^us ce jour*là de très-bosne Iteure i Marly chea le chance* lier, qui avoit vu le roi dans ion cabipet» 4 Tiseue de son lever, et qui étoient revenus à Paria tout de suite, en avoient rapporté la déclaration tout expédiée. Il faUoit néuimoins que Maisooa l'eût me plup t^t 4'ail* leurs, paroe qu'à l'heure que le laquais qu'il m'envoya arriva à Marly, ces messieun n'en pouvaient paa être revenus é Paris quand il en par* lit. Nos discourt n^allant & rien , je pris oongé et regagnai Marly au plus vite, afin que mon absence ne fît point parler.
Tout cela néanmoins me conduisit vers l'heure du souper du roi. J'allai droit au salon, je le trouvai trèa-morne. On se regardoit, pn n'oaoit presque s'approoher, tout au plus quelque signe dérobé ou quelque mot en se frôlant coulé à l'oreille* Je vis mettre le roi à table, il me sembla plus morgue qu'à l'ordinaire , et regardant fort & droite et à gauehe. Il n'y avoit qu'une heure que la nouvelle avoit éolaté , on en étoit glaeé encore, et ohaeun fort sur ses gardes» A choee si^eresaource il faut prendre son parti , et il se prend plus aisément et plus honnête* ment quand la chose ne porte pas immédiatement comme le rang inter* raédiaire dont les bâtards n'eurent jamais de moi ni compli^ept ui }a moindre apparence. J'avois donc pris ma résolution»
Dès que le roi fut à table , et qui m'avoit fort fixement regardé en passant, j'allai ehes M. du Maine; bien que l'heure fût un peu indue, les portée tombèrent devant moi, et je remarquai un homme surpris d'aiae de ma visite, et qui vint aurdevant de moi presque sur les airs, tout bmteux qu'il étoit. Je lui dis que pour cette fois je venoi# lui faire mon compliment, et un oompliment sincère; que nous n'avions rien à prétendre sur les princes du sang; que ce que nous prétendions et ce qui noua étoit dû , e'étoit qu'il n'y eût personne entre les princes du sang et nous; que dès qu'il Tétoit et les siens, nous n'avions plus rien à dire qu'à sous réjouir de n'avoir plus 4 essuyer ce rang intermédiaire que je lui avouois qui m'étoit insupportable. JLa joie de M» 4u Maine éclata à ee compliment. Tout ce quil m'en fit , tout ce qu'il m'en dit ne se peut reqdre , avec une politesse , un ^ir mtaie de déféreuee que l'esprit inspire dans le transport du triomphe.
J'ai dis autant le lendemain au comte de Toulouse et à Mme la dushesee d'Orléans, cent fois plus bâtarde et plus aise que ses frérea, et qui les voyoit déjà couronnés. Mme la Duchesse fort prinoeste du aang, et point dû tout comme Mme sa saur, parut fort sérieuse, et n'ouvrit point sa porte. M. le due d'Orléana fut fâché , mais fâché à sa manière , et n'eut pas grand'peine à ne rien montrer. Ducs et princei étrangers enragea , mais de rage mue. La eoùr éelatâ en murmures aeurds bien plus qu'on n'auroit oru. Paris se d^hdna et lea provinces; le parlement, chacun à part, ne se contraignit pas. Mme de Maintenon, transportée de Bon oumga, en raeevoit les adaratiooe doses famiUèrea* SUe et M« du Malitt n'avoient pas oublié «e qui aveit pensé arriver du rang