‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 227 sur 232 · Philippe d'Orléans, frère 4e Louis XSf · texte numérisé non relu

Philippe d'Orléans, frère 4e Louis XSf

« Mme de Beauvais , qui assurément s'étoit persuadée que la reine s'adoQciroit en public et que Téclat qu'elle faisoit l'obligeroit à en parler favorablement, voyant un effet tout contraire, s'engagea dans un autre conduite encore plus fâcheuse que la première ; car imprudemment elle fut prendre Beaumont par la main et le produisit à la table devant cinq cents personnes , et dit à la reine que c'étoit là le gentilhomme qu'elle déshonoroit. Sa Majesté piquée lui dit qu'elle étoit bien aise de lui dire à son nez, et devant tout le monde, qu'il étoit vrai, et que c'étoit lui qui avoit eu la hardiesse de faire prendre la cassette de du Bosc parmi ses cassettes.

a Beaumont lui repartit le plus respectueusement du monde , et , il faut dire la vérité , le plus bel esprit et le plus honnête homme de la cour n'eût jamais pu sortir mieux qu'U fit d'une si méchante affaire, dans laquelle Mme de Beauvais l'entraîna , croyant que la reine relâche- Toit face à face. Il se retira donc fort mortifié et avec beaucoup de confusion , laissant la reine touchée , et tout ce qu'il y avoit là de monde-, de la modestie et de la soumission avec laquelle U fut affiigé du jugement que la reine avoit fait de lui.

« Après le souper , nous suivîmes , cinq ou six , la reine dans son cabinet , Mme de Beauvais y vint plus allumée encore qu'à la table. La reine s'y roidit encore plus qu'elle n'avoit fait , et je vis que l'afiaire ne demeuroit plus à voir si Ton avoit raison et si on disoit vrai , mais à maintenir par autorité ce qu'on avoit dit et ce qu'on avoit pensé; et, comme la conduite de Beaiunont avoit réussi à la table et que la reine avoit fermé la bouche à Mme de Beauvais , ce moment me parut propre pour présenter Beaumont heureusement. Je sortis donc du cabinet et le fus quérir dans la chambre de la reine qui est de plain-pied , où je l'avois laissé , et d'où il entendit toutes choses. Il entra donc insensiblement après moi et derrière moi , et en un moment je m'écartai un peu pour que la reine le pût voir, à laquelle il demanda pardon, avec larmes , d'avoir donné occasion à tant de paroles et à tant de choses.

«c La reine reçut cela avec la dernière bonté et lui parla si obligeamment qu'elle parut chercher des paroles pour lui témoigner qu'elle n'avoit pas cru qu'il l'eût fait par friponnerie , jusque-là qu'elle lui dit qu'elle oublieroit tout , s'il vouloit lui dire qui lui avoit conseillé de le faire ; mais il n'entra point là dedans , et continuant à pleurer , la reine lui dit bonnement de se retirer et à nous de n'en plus parler.

« Sa Majesté se mit à sa toilette , où , dans le temps qu'on la décoiffoit, Mme de Beauvais entra avec un grand éclat de joie et de grands cris -, et s'approchant d'elle cria que la cassette étoit retrouvée , et que Loranval , qui a en garde toutes les cassettes de la reine et qui avoit eu aussi toujours celle-là, étoit là, qu'elle avoit envoyé réveiller à minuit.

« U se présente à la reine ; il dit qu'il avoit la cassette. Sa Majesté lui dit qu'elle n'étoit pas plus satisfaite pour cela , et qu'on l'avoit ouverte et vu peut-être les papiers qui étoient dedans. Il jure que non. Sa Majesté lui dit qu'il étoit un menteur; eUe fait venir Tisé qui a été son exempt, qui avoit dit à la reine deux heures devant qu'il avoit rencontré un homme à midi dans ia place vêtu de serge grise, qui portoit sous

son bras là cassette de du Bosc couverte à demi de son manteau ; qu'il Tavoit regardée à deux fois, et, comme elle étoit singulière avec des chiffres de la reine et du cuivre doré, lui maintint en présence qu'il Tavoit vue. L'autre fut confondu. Dans cet embarras , la reine se tournant vers Mme de Beauvais , lui dit que ceux qui lui avoient fait le bec ne le lui avoient pas assez bien fait , et qu'elle n'en croyoit ni plus ni moins pour tout ce qu'il venoit de dire. Le roi et Monsieur étoient présents à tout cela qui fut dit aux mêmes mots que je le fais.

« Aujourd'hui on a représenté la cassette. La reine l'a fait ouvrir; on y a trouvé les trois cent cinquante pistoles. Sa Majesté les a fait rendre à Beaumont, lequel n'est point demeuré satisfait et a été demander permission au roi de faire informer là-dessus contre Loranval qui garde les cassettes , afin qu'il fût obligé de dire la vérité ; car le témoignage de Visé est cru ^véritable de tout le monde.

« Après tout cela il se trouvera que la reine a très-bien jugé et n'a point voulu être prise pour dupe , et que la friponnerie qui pourra s'y découvrir ne tombera point sur Beaumont ; car assurément nous savons tous qu'il est innocent, et il fera tout ce qu'il pourra pour qu'on n'étouffe point l'affaire. »

Une lettre d'Anne d'Autriche à Mazarin, en juin 1660*, montre que les jalousies et les aigreurs entre la reine et Mazarin duraient encore. Cette correspondance présente une suite de brouilleries et de réconcilia^ tions , de plaintes et d'expressions d'amour qui ne paraissent guère convenir aux relations entre une reine et son ministre.

a Saintes , ce 3o juin 4 660.

c Votre lettre m'a donné une grande joie ; je ne sais si je serai assez heureuse pour que vous le croyiez , et que , si j'eusse cru qu'une de mes lettres vous eût autant plu , j'en aurois écrit de bon cœur , et il est vrai que d'en voir tant et des transports avec [lesquels] l'on les reçut et je les voyois lire , me iàisoit fort souvenir d'un autre temps , dont je me souviens presque à tous moments , quoi que vous en puissiez croire et .douter. Je vous assure que tous ceux de ma vie seront employés à vous témoigner que jamais il n'y a eu d'amitié plus véritable que la mienne , et, si vous ne le croyez pas, j'espère de la justice que j'ai, que vous vous repentirez quelque jour d'en avoir jamais douté, et si je vous pouvois aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous dis sur ce papier , je suis assurée que vous seriez content , ou vous seriez le plus ingrat homme du monde, et je ne crois pas que cela soit. La reine', qui écrit ici sur ma table , me dit de vous dire que ce que vous mandez du, confident ûe lui déplaît pas, et que je lui assure de son affection; mon fils vous remercie aussi, et 22^ me prie de vous dire que jusques au dernier soupir $ $" ^ ^ quoi que vous en croyiez ^ . »

i . Celle lettre a été publiée par M. Walckenaër»' t. III des Mémoires de Mme de Sévigné. — Supplément, p. 474 .

i. La jeune reine Marie -Thérèse.

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