‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 35 sur 232 · COMBIÈNT PARVIENT AU TESTAMENT DU ROI · texte numérisé non relu

COMBIÈNT PARVIENT AU TESTAMENT DU ROI

tt délicatesse sur tout ce qui pouvoit avoir le trait le plus imperceptible à son autorité, même dans le plus grand lointain, cette dernière difficulté parottroit insurmontable.

Hais il étoit dit que, pour la punition du scandale donné au monde entier par ce double adultère , celui qui , le premier de tous les hommes et jusqu'à aujourd'hui Tunique , par un exoès de puissance i'avoit tiré du néant , et enhardi par là ses successeurs à le commettre , sentiroit à chaque pas qu'il feroit après en sa laveur l'iniquité de ce pas, dans toute sa force et sa honte ; qu'il seroit entraîné malgré lui à passer outre; et que de degrés en degrés, tous sautés malgré lui, il en yiendroit enfin , en gémissant dans l'amertume de son àme et dans le désespoir de sa foiblesse , à couronner son crime par la plus prodigieuse et la plus redoutable apothéose.

Pour arriver à la fois à ce double but, qui ne se pouvoit séparer, de l'habileté de succéder à la couronne avec le nom, titre, état entier de prince du sang, et du testament, la double place de Voysin étoit un coup de partie , et un instrument dans la main de M. du Maine et de Mme de Maintenon, toujours prêt, également nécessaire et à portée de tout comme chancelier et comme secrétaire d'État, qui avoit prétexte de [voir le roi] et de travailler avec lui à toute heure. Ce fut aussi sur lui que porta tout le faix. Il falloit être bien esclave , bien valet à tout faire , pour oser se charger d'une pareille insinuation ; mais il falloit encore plus être instruit à fond de l'incroyable foiblesse du roi pour l'un et pour l'autre, laissant à part l'horreur de la chose, celle de ses suites , toute probité , toute religion , tout honneur , tout lien à sa patrie , à laquelle il ne falloit pas même tenir par le moindre petit filet. Que , si on considère que Voysin qui avoit marié ses filles, qui n'avoit ni fils ni neveux , dont le grand-père étoit un des greffiers criminels du parlement, qui au double comble de son état ne pouvoit plus avoir d'objet que de s'y conserver , qui n'en pouvoit tomber en démontrant la chose impossible à tenter , et plus sûr encore de demeurer eniier après le roi par ce trait d'honneur et de prudence si utile au régent , on sera bien tenté de croire aux possessions du démon , aussi efiectives et réelles que peu visibles au dehors. Que , si de là on jette les yeux sur la mort de ce malheureux homme , on n'en sera que plus persuadé.

Les deux consuls et leur licteur convinrent donc de tout ensemble , et du personnage de chacun d'eux dans cette funeste tragédie. Ils ne doutèrent pas de la résistance et de l'amertume que causeroit une si étrange insinuation et qui ne pouvoit avoir de base que la mort peu éloignée à présenter à un roi de soixante-seize ans , tout effarouché de la mort et du genre de mort de tous ses enfants. Aussi arrêtèrent-ils qu'elle ne se feroit que peu à peu et à sages reprises , de peur de se voir la bouche fermée par une défense de plus revenir à une si dure matière. A chaque fois que Voysin avoit tentée , il rendoit compte à ces deux commettants, et puisoit en eux des forces et des lumières nouvelles. Cette sape , quoique si délicatement conduite , ne trouvant qu'un rocher vif qui émoussoit les outils, Mme de Maintenon et M. du Maine changèrent de batteries , ils ralentirent les efforts de Voysin , qui avoit essayé

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de tourner ses insinuations en propositions , pour en v^nir au plan qu'ila avoient arrêté entre eux ; tandis qu'eux-mêmes ne se montrèrent plus au roi que sous une forme entièrement différente de celle qu'ils avoient constamment prise jusqu'alors devant lui.

Ils n'ayoient jamais été occupés qu'à lui plaire et à l'amuser, chacun en sa manière, à le deviner, à le louer, disons tout, à Tadorer. Ils avoient redoublé en tout ce qui leur avoit été possible , depuis que , par la mort de la Dauphin e, ils étoient devenus tous deux son unique ressource. Ne pouvant l'amener à leurs volontés en ce qu'ils considéroient comme si principalement capital , et à quelque prix que ce fût le voulant arracher , ils prirent une autre forme dans l'entière sécurité qu'ils n'y hasarderoient rien. Tous deux devinrent sérieux , souvent mornes , silencieux jusqu'à ne rien fournir à la conversation , bientôt à laisser tomber ce que le roi s'efforçoit de dire , quelquefois jusqu'à ne répondre pas même à ce qui n'étoit pas une interrogation précise. De cette sorte, l'assiduité qui fut toujours la même de Mme de Maintenon dans sa chambre tant que le roi y étoit, de M. du Maine dans les cabinets aux temps des particuliers , ne servoit plus qu'à faire sentir au roi un poids d'autant plus triste qu'il lui étoit plus inconnu; à contenir, par cet air de contrainte et de tristesse , ce très-petit nombre de diverses sortes de gens des cabinets , et chez Mme de Maintenon ce peu de dames , toujours les mêmes , admises aux dîners particuliers ,. aux musiques et au jeu , les jours qu'il n'y avoit point de travail de ministres; et à tourner en ennui et en embarras tout ce qui étoit délassement et amusement, sans que le roi eût aucun moyen d'en pouvoir chercher ailleurs.

Ces dames étoient Mme d'O , Mme de Gaylus , Mme de Dangeau el Mme de Lévi , amie intime et de toute confiance de Mme de Saint-Simon et de moi de tout temps. Elles se mesuroient toujours sur Mme de Maintenon. Elles furent les dupes un temps du voile de sa santé; mais voyant enfin que la durée passoit les bornes, qu'il n'y avoit aucuns moments d'intervalle , que le visage n'annonçoit aucun mal , que la vie ordinaire n'étoit en rien dérangée , que le roi devenoit aussi sérieux , aussi triste , chacune se sondoit , se tâtoit. La crainte de quelque chose qui les regardât troubla chacune d'elles, et cette crainte les rendit encore de plus mauvaise compagnie que la retenue où le modèle de Mme de Maintenon les contraignoit.

Dans les cabinets, c'étoient pour toute ressource les froids récits de chasses et de plants de Rambouillet que faisoit le comte de Toulouse , qui ne savoit rien du complot , mais qui n'étoit pas amusant , quelque conte de quelqu'un des valets intérieurs, qui se ralentirent dès qu'ils s'aperçurent que M. du Maine ne ramassoit plus neh et ne les faisoit plus durer et valoir à son ordinaire. Maréchal et tous les autres , étonnés' de ce morne inconnu du duc du Maine , se regardoient sans pouvoir eo pénétrer la cause. Ils voyoient le roi triste , ennuyé , ils en craignirent pour sa santé , mais pas un d'eux ne savoit et n'osoit que faire. Le temps couloit , et dans l'un et l'autre des deux particuliers le morne s'épaississoit. Voilà jusqu'où il a été permis aux plus instruits de l'extérieur des particuliers de pénétrer , et ce seroit faire un roman que vouloir parottre l'être des

loa coMMnrr fari/ïeiit av TssuAWsm du hoi. [1714]

t4èw» qUi, sans doute, se passèrent dans le tète-à^^tête pendant le l6ii^ temps que oe manège dura ean» se relâoher en rieni La yéritô exige éga-^ lement d'eiposer ee que Ton ëait ^ et d'avouer ee que Ton ignore ; je ne puis donc aller plus loin , ni percer plus ayant dans l'épalseeiir de ooe mystères de ténèbres.

Ce qui «it eertain ^ c'est que les deux intérieurs se rassérénèrent totti à eoup ) atee la même surprise des témoins que ee morne éi continu leur af oit causée , parce qu'ils ne pénétrèrent pas plus la cause de la fin que eelle du eommencement , et qu'ils n'arrivèrent que tout à la fois à cette double c^nnoissance ^ que quelques jours après que Mme de Maintenoa et Ht du Maine eurent repris auprès du roi, et aveo une sorte d'usure^ leur forme ordinaire « e'est-à-dire à répouvantable fracas de la fcmdre qui tomba sur la France, et qui étonna toute rBuropOi U faut tenir maintenant au noi» événement qui suivit l'autre dé si près , et qui lurent résolus eusemblei

On a déj& vu , pat* ee qu'il étoit éohappé au roi de diro à M. daliaino , sur oe qu'il venoit de faire en sa faveur pour l'habilité de succéder ft là couronne , par l'al# et lé ton qui fut tant remarqué^ combien malgré lui eette énormité lui atoit été forcément arraobée. Haintenant on va voir encore que ce monarque ^ de tous les hommes le plus maître de soi ^ né se rendit pas moins transparent sur eelÀ encore ^ et sur ce qui regardoit son testament. Quelques jours avant que cette nouvelle éclatât^ plein encore de l'énormité de l'fitat et droits entiers de prince du sang, et d'habilité de succéder à la couronne qui venoit de lui être arrachée pour ses bâtards , il les regarda tous deux dans son oabinet , en présenco de ee petit intérieur de valets , et de d'AMin et d'O , et d'un air aigre et qui sentoit le dépit, il se prit tout à coup À leur dire, adressant la parole et un œil séfère à H. du Maine : « Vous l'avec voulu , mais sachez que quelque grands que je vous fasse ^ et que vous soyez de mon vivant , vous n'êtes rien après moi , et c'est à vous apfès à faii^ valoir ce que j'ai fait pour VOUS) si vous le pouvez, i» Tout ce qui étoit pfésent frémit d*un éelat de tonnerre si ëubit^ si peu attendu « éi emièfêment éloigné du caractère du roi et de son habitude ^ et qui momroit si naïvement ^ambition eitréme du duo du Maine , et la violence qu'il avoit faite à la lOiblesM du roi^ qui sembloit si manifestement sô la féprocher, et au bâtard son ambition et sa tyrannie.

Ce fut alors que le rideau le tira devaut tout cet intérieur , jusqUé^là si surpris, si étonné, si en peine des changements si marqués , si suivis de M. du Maine dans cet intérieur, qui viennent d'être expliqués il n'y a ^as longtemps. Deux jottfs après, ée qui arriva acheva dé lever ce rtdead. hk oonstemation de M. du Maine parut extrêthe à cette sortie si brusque , et que mil propos qui vint à cela n'avoit attirée. Le roi s'y étoit abandonné de plénitude. TOut ce qui étoit là , les yOux fichéâ sur le parquet, en étoient à retenir leur haleine. le silence fut profond un temps assez marqué; il ne Dnit que lorsque le roi passa à sa garde'robe, et qu'en son absence chacun respira. Il avoit le coeur bien gros de ce qu'on lui avoit fait faire ^ mais, semblable à Une femme qui accouche de deuï eniSutii il n'ftvolt éueorè mis au nionde qu'un lUoustre, et il eu portoit

[1714] tÈwàMort mj Mi. un

«iMoi« tiil Bèeond éofii il mvm $ê éêiméf , et déni il MMAt l«9lêi lis a6go}9âês, «aÉfl ftticttn sdiiIàfAlâénl flM d4itltty(r» qM Itti aroit «Wliéèi 1« prêmut.

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cSaPITRë xï.

tdflUmiMit du fQh -- S« paroles en 1« reiMUant an premier pvéeMent ei t» procureur géoéral pour Aire déposé au parlemenl* -^ Paro4ee.dtt roi, à la retoe d'Augleierre su^ sou leatameot. — Lieu et précau lions du dépôl du testameol du roi« — Edil remarquable suir le iesiament. — Coiisfernàiiofi

Î;énéralé sûr le tésldmeui, ei ses catisës. — Duc d'OMé&nâ ,' ftft Cdtidulte tnii' ë tèStàifleât. — Dëhlièra ffistrqtie de t*fliflttié et de la eonflanM dû roi pouf le duc de BeauTilliers, et de eellei Au duc p^ur itael. ^ MoH d4l âti« êê Betovi1H«rft. 1^ ia ntattett t «a ftitolUdt ^ aaa ««aatére et lân étoge^ ^ £|MH|ue et nature de la charge de chef du oonseil hijral des ftnaftces, fo^ kl due de BeauYiUiers a<Seeple dilBeilewapté — Malip eompUoteut du comie de ^rpiqwiout au duo de SaîuhAijgnaii*

00 étoit lors à Versailles, te dimanche il août , Hesnies > premier président* et Joly de FÎeury ' , procureur gibéral, que le roi avoit mandés ^ entrèrent dans son cabinet i hssue de son lever-, ils avoieni vu të ohàn< eelier chez lui auparavant , la mécanique d^ la garde du dépôt y avoit été arrêtent 0^ peut juger que dès que ie duc du Maine avoit èiè bien assuré de son faitf il l'avoit bien discutée avec le premier président, si créature. Seuls avec le rôi ^ il leur tira d'un tiroir sous sa clef un gros et gra&d paquet cacheté de sept cachets Qe ne sais si M. du Maine y voulût imiter le mystérieux livre à sept sceaux de l'Apocalypse , pour aivinisei* ce paquet]» Eu le leur remettant: a Messieurs, leur dit-il, c'est moii testament; il n'y » qui que ce soit que moi qui sache ce qu'il contient. Je vous le remets pour le garder au parîemeiit , à qui je ne puis donner un plus grand témoignage de mon estime et de ma confiance, que dé l'en rendre dépositaire, li'exempie des rois mes prédécesseurs et ceiui^ du testament du roi mon père ne me laissent pas ignorer ce c(ué célul-ôi pourra devenir; mais on l'a voulu, on m'a tourmenté, on ne m'a point îaisaé de repos, quoi que j'aie pu dire. Oh bien 1 j'ai donc acheté mon repos. Le voilà, emportez-le, il deviendra ce qu'il pourra; ait iiiotns. j'aurai patience et je n'en entendrai plus parler. » Â ce 4êrnief mot, qu'il finit avec un coup de tête fort sec , il leur tourna le dos , passft dans un autre cabinet et les laissa tous deux presque chatigés en statues. Ils se regardèrent, glacés de ce ({u'ils venoient d'enténdrè, et encore mieux de ce qu'ils venoient de voir aux yeux et à toute 1& contenance du roi , et dès qu'ils eurent repris leurs sens ils se ref if èf eiit et s'en allèrent à Paris. On ne sut que raprés-dlnée que le roi àvôit hh un testament, et qu'il le leur avoit remis. A masure que la nouvelle se publia , la Consternation remplit la cour , tandis que les flatteurs , au fond aussi consternés que le reste de la cotff et que Paris le fut ensuite) sfi tuèrent de louaUges et d'éloges.

4. Saînl-Simon a biffé le nom de Joîy de Pïeory et l'a remplacé par celui de d'Agueaseau. Yoy. la note de la page suivante.

lOft PAROLES DU ROI A LA REINE D* ANGLETERRE . [1714]

L« lendemain lundi -28, la reine d'Angleterre vint de Ghaillot , où elle étoit presque toujours, chez Mme de Maintenon. Le roi Ty fut trouver. Dès qu'il l'aperçut : « Madame , lui dit-il en homme plein et fâché , j'ai fait mon testament , on m'a tourmenté pour le faire ; » passant lors les yeux sur Mme de Maintenon : « J'ai acheté du repos; j'en connois l'impuissance et l'inutilité. Nous pouvons tout ce que nous voulons tant que nous sommes; après nous, nous pouvons moins que les particuliers; il n'y a qu'à voir ce qu'est devenu celui du roi mon père , et aussitôt après sa mort, et ceux de tant d'autres rois. Je le sais bien , malgré cela on l'a voulu , on ne m'a donné ni paix , ni patience , ni repos qu'il ne -fût fait; oh bien 1 donc , madame , le voilà fait, il deviendra ce qu'il pourra, mais au moins on ne m'en tourmentera plus. »

Des paroles aussi expressives de la violence extrême soufferte , et du combat long et opiniâtre avant de se rendre, de dépit et de guerre lasse , aussi évidentes , aussi étrangement signalées , veulent des preuves aussi claires , aussi précises qu'elles le sont elles-mêmes , et tout de suite les voici. Je tiens celles que le roi dit au premier président et au procureur général du premier qui n'avoit eu garde de les oublier, il est vrai que ce ne fut que longtemps après , car il faut être exact dans ce que l'on rapporte. Je fus entre deux ans brouillé avec le premier président jusqu'aux plus grands éclats; la durée en fut longue. Il fit tant de choses pour se raccommoder avec moi après le mariage de sa fille avec le duc de Lorges, sur quoi je me portai aux plus grandes extrémités, qu'enfin le raccommodement se fit, et si bien que je devins avec lui à portée de tout; et que sa sœur, Mme de Fontenilles, femme d'une piété et d'un esprit rare, devint une de nos plus intimes amies, de Mme de Saint-Simon et de moi , sans que cela se soit démenti un moment depuis. C'est alors que le premier président me raconta mot pour mot ce que le roi leur dit en leur remettant le testament, que le procureur général me raconta précisément et de même , tous deux chacun à part et en temps différents < , tel exactement que je le viens d'écrire. Il n'est pas temps de parler de cette brouillerie, moins encore du raccommodement; mais il m'a paru nécessaire de faire ici cette explication.

A l'égard de ce que le roi dit à la reine d'Angleterre, qui est encore bien plus fort et bien plus expliqué , parce qu'il étoit plus libre avec elle, peut-être encore parce que Mme de Maintenon étoit en tiers, sur laquelle en plus grande partie tomboient les reproches que le dépit d'être violenté lui arrachoit , je le sus deux jours après de M. de Lauzun, à qui la reine d'Angleterre le raconta, encore dans sa première surprise. Nous le fûmes à tel point que Mme de Lauzun , pour qui la reine avoit beaucoup d'amitié et d'ouverture , se hâta de lui aller faire

4 . Cette phrase : ^ue le procureur général me raconta précisément et de même^ tous deux chacun à part et en temps dij[jferents, a été biffée par Saint- Simon, qui a ajouté la note suivante : m Je me suis ici trompé de nom et de mémoire, Fleury n'étoit pas loru procureur général, et ne sut que par le premier président et \iar le procureur général, qui éloit d'Aguesseau, ce que le roi leur avoil dit. Je fais celle noie pour rendre raison de la rature de ce que J'écrivis a\anlhicr. »

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