DUC DE BEAUVILUERS
promotion de 1688. En 1689 le roi lui demanda s'il feroit autant de difficultés pour être gouverneur de Mgr le duc de Bourgogne , qu'il alloit ôter d*entre les mains des femmes , qu'il en avoit apporté pour la place de chef du conseil des finances. 11 n'en fit aucune et l'accepta. Il le fut des deux autres fils de France , à mesure qu'ils quittèrent les femmes ; et ce fut avec tant de confiance de la part du roi , qu*à l'exception de Moreau , un de ses premiers valets de garde-robe qu'il fit premier valet de chambre de ce prince' et de deux ou trois valets qu'il y voulut placer , il laissa tout le reste au choix du duc de Beauvilliers : précepteur , sousgouverneur et tout le reste , sans faire de perquisition sur aucun. On a vu ailleurs que ce fût aussi avec tant de désintéressement de la part du duc qu'il refusa absolument les appointements pour les deux autres princes : quarante-huit mille livres pour chacun par an , c'est-à-dire quatre-vingt-seize mille livres.
La mort de Louvois, qui rendit le roi libre sur bien des choses, fit rappeler Pomponne dans le conseil d'Ëtat en 1691 aussitôt après, et y fit entrer le duc de Beauvilliers en môme temps. Ce fut un prodige , et l'unique gentilhomme qui y ait été admis en soixante-douze ans de règne ; je dis l'unique, parce que les deux maréchaux de Villeroy qui ne l'étoient guère plus qu'il ne falloit, le père ne fut jamais ministre, et le fils, qui ne l'a été qu'un an depuis la mort de M. de Beauvilliers jusqu'à celle du roi , ne peut être compté en un si court espace. M. de Beauvilliers n'y songeoit pas plus qu'il avoit fait à ses deux autres places.
Quelque excessivement que le roi lui imposât , quelque foible qu'il parût à lui parler pour des grâces par une timidité qui étoit en lui, il n'étoit pas reconnoissable au conseil, à ce que j'ai ouï dire à Ghamillart son ami , et au chancelier de Pontchartrain son ennemi si longtemps , lorsqu'il s'agissoit d'affaires de justice , ou d'affaires d'£tat importantes. Il opinoit alors avec fermeté , embrassoit toute l'étendue de l'affaire avec netteté et précision , la développoit avec lumière , prenoit son parti avec fondement, et le soutenoit avec modestie, mais avec une force que le penchant montré du roi n'ébranloit point. Dans les autres il se laissoit assez aller à son naturel doux et timide. Son exactitude , ou , pour parler plus juste , sa ponctualité à ses diverses et continuelles fonctions , étoit sans le plus léger relâche , qui , je crois , avoit augmenté sa précision naturelle jusqu'aux minutes, et jusqu'à savoir ce qu'il lui en falloit pour aller de chez lui chez le roi.
On a vu ailleurs avec quelle grandeur d'âme, quel détachement, quelle soumission à Dieu , quelle délicatesse de totale dépendance à son ordre, il soutint l'orage du quiétisme, la disgrâce de l'archevêque de Cambrai, de ceux qui y furent enveloppés, et le péril extrême qu'il y courut; avec quelle noblesse il s'y conduisit; et avec quelle soumission il reçut la nouvelle de la condamnation du livre de M. de Cambrai à Rome. Toutefois les plus rares tableaux ont des ombres , et la vérité m'oblige à ne pas dissimuler celles de ce modèle de toutes les vertus. En les considérant on ne l'en estimera pas moins si on est équitable, mais on tremblera à la vue des profondeurs de Dieu, et on s'humiliera jusqu'en terre à la vue de ce que sont les hommes les plus parfaits.
[1714] QUEL SUR LE CARDINAL DE NOAILLES, ETC. ISl
Celui-ci , avec la probité la plus innée y l'amour et la soif de la rérité la plus ardente et la plus sincère, la pureté la plus scrupuleuse, une présence de Dieu sensible , habituelle dans toutes les diverses fonctions et situations de ses journées , à qui il rapportoit avec une sainte jalousie ses plus importantes et ses plus légères actions, son trarail, ses fonctions, ses amitiés, ses liaisons, ses vues, ses bienséances, et jusqu'aux délassements et aux besoins de l'esprit et du corps ; cet homme , si droit, si en garde contre lui-même , et d'une attention si active , se lidssa tellement enchanter, lui et M. de Ghevreuse aux charmes de Tarchevéque de Cambrai, que sans l'avoir jamais vu depuis sa disgrâce, ce prélat ne cessa d'être l'âme de son âme et l'esprit de son esprit , que tout ce qu'il pratiquoit dans son intérieur de conscience et dans son domestique étoit réglé souverainement par M. de Cambrai, qu'enchanté d'après lui de Mme Guyon, il ne la vit jamais que sainte, et qu'excellent docteur, enfin que s'étant hasardée à faire des prophéties claires qu'il vit toutes manquées , le bandeau ne put jamais lui tomber des yeux. Disons tout et ne retenons point la vérité captive ; on a vu en son lieu la grande et sainte action par laquelle le cardinal de Noailles le sauva et le maintint dans ses places aux dépens de son frère, à qui elles étoient destinées de leur su , et avec lequel il en fut brouillé plusieurs années. Tombé luimême en disgrâce par l'affaire de la constitution , jusqu'à la défense de voir le roi , jusqu'à voir poursuivre la privation de son chapeau et la déposition de son siège, jusqu'au plus juste soupçon que le roi l'alloit faire enlever et conduire à Rome , j'étois peiné de savoir M. de Beauvilliers des plus ardents contre lui , et que l'objet si cher de M. de Cambrai , de la doctrine et du livre duquel le cardinal de Noailles avoit été un des plus grands adversaires , dépouillât cette âme si vraie , si droite , si candide , de reconnoissance et d'hunu^nité en divinisant ses préventions.
Je ne pus m'empêcher de lui en parler un jour qu'il vint causer avec moi dans ma chambre à Versailles comme il faisoit assez souvent pour y être plus en liberté. Après quelque peu de propos : « Mais vous , monsieur , lui dis-je à brûle-pourpoint , ne songez-vous jamais que sans la rare vertu et la pureté d'âme du cardinal de Noailles vous étiez chassé, et que, de son su, son frère avoit toutes vos places? Il étoit sûr de leur destination , le maréchal et la maréchale de Noailles ont été bien des années à lui pardonner. Vous n'ignorez pas qu'il ne vous raffermit pas sans peine , et qu'il se rendit même votre caution auprès du roi ,' et aujourd'hui vous pousseriez un homme à qui vous devez tout , et depuis si longtemps , et sans lequel vous seriez depuis tant d'années hors de mesure 1 » Le duc demeura quelques moments sans repartie, rougit, convint après quelque silence par un seul « il est vrai , » se défendit sur sa conscience , mais mollement , et fut toujours depuis fort mesuré avec moi sur le cardinal de Noailles , lorsque nous traitions ces matières , où d'ailleurs nous n'étions jamais d'accord. Ce n'étoit pas certainement défaut de sentiment dans un homme qui en avoit de si délicats , moins encore ingratitude. Il étoit très-reconnoissant par nature et par principe, mais telle fut en lui la force d'un abandon aveugle divinisé en lui pour M. de Cambrai par religion.
SAJKT-SniOM VII 6