DU DUC DE BBAUVILLIBRS
grâce dont nous n'étions pas dignes , qui ne nous fut montré que pour nous faire admirer la puissance de la droite de Dieu , et nous faire sentir rexcès de nos péchés par la profondeur de notre chute.
Alors , si on ose hasarder ce terme , les jointures de son âme avec son corps furent ébranlées , il aperçut d'un coup d*œil les funestes suites qui résultoient sur la France , il éprouva les plus horribles effets de la tendresse, il entra dans le néant que cet horrible vide laissoit, il en vivifia son plein sacrifice , il dompta la nature éperdue par un effort si terrible qu'il m'a souvent avoué que celui de ses enfants ne lui avoit en comparaison presque rien coûté. Tout fut mis au pied de la croix. Avide de profiter de toute l'amertume d*un calice si exquis , on a vu qu'il n'en perdit pas une seule goutte dans ses affreuses fonctions à Saint- Denis, à Notre-Dame, auprès du roi, avec une supériorité sur soi-même qui passoit la portée de l'homme. La mort du duc de Chevreuse combla en lui la destruction de l'homme animal. Sa solitude la fut moins qu'une prison. Des sacrifices sanglants devinrent le tissu de sa vie. L'épurement sublime de son âme sans cesse lancée vers Dieu acheva la dissolution de la matière, et fit de sa mort un holocauste. Que si ce que la vérité m'a forcé de rapporter sur M. de Cambrai et sur le cardinal de Noailles étoit capable de répandre quelques nuages trompeurs, qu'on se souvienne sur le dernier de saint Ëpiphane avec saint Jean Chrysostome ; et sur le premier et sa Guyon , du célèbre Grenade , des lumières et de la sainteté dont personne n'a douté , et qui , pour un entêtement semblable, plus surprenant encore, n'a pu être canonisé; et dé nos jours, du savant Boileau de l'archevêché, et de M. Duguet, dont les nombreux ouvrages de piété font admirer l'étendue et la sublimité de son érudition et de ses lumières, qui tous deux ont été les admirateuis et les dupes, jusqu'à leur mort, de cette Mlle Rose, cette étrange béate qui fut enfin chassée , sans que leurs yeux pussent s'ouvrir sur elle , et dont on a parlé en son temps.
J'avois eu la douceur de goûter toute la joie de la réconciliation parfaite , qu'on a vu en son lieu que j'avois faite entre le duc de Beauvilliers et le chancelier de Pontcbartrain , et le déplaisir véritable du premier de la retraite de l'autre ; et j'eus la consolation de voir le chancelier sincèrement affligé de la mort du duc. Dès auparavant cette réconciliation , le chancelier, quoique ami du àuc de Chevreuse, me disoit quelquefois plaisamment des deux beaux-frères « qu'il étoit merveilleux , liés comme ils l'étoient par l'habitude de toute leur vie , jusqu'à n'être tous deux qu'un cœur, une âme, un esprit, un sentiment, [que] M. de Beauvilliers eût un ange qui à point nommé l'arrêtoit , et ne manquoit jamais de le détourner de tout ce que M. de Chevreuse avoit de nuisible et quelquefois d'insupportable , l'un dans sa conduite , qui ruinoit ses affaires et sa santé , l'autre dans ses raisonnements ; un ange qui lui faisoit pratiquer tout Topposé , qui dans tout le reste ne troubloit en rien leur union, et par cela même ne l'altéroit pas. » En effet, rien de plus opposé que le désordre et le bon état des affaires de l'un et de l'autre , avec toute l'application de l'un, et une plus générale de l'autre; que Taustérité de la sobriété de l'un , et l'ample nourriture de l'autre ; l'un
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persuadé par philosophie et par le livre de Gomaro , l'autre par Fagon ; la précision Jusqu'à une minute des heures de If. de BeauyiUier», Thomme le plus avare de son temps , et qui iàisoit des excuses à son cocher s'il n'arrivolt pas avec justesse au moment qu'il avoit demand4.8on carrosse, et Tincurie de M. de Chevréuse de se ûdre toujours attendre, dont on a vu en leur lieu des exemples plaisants , et son ignorance des heures , quoique Jaloux aussi de son temps; enfin l'exactitude de l'un à tout faire et finir avec justesse, tandis que l'autre iàisoit sans cesse et paroissoit ne Jamais finir. Aussi H. de Beauvilliers, qui vouloit le bien en tout, s'en contentoit; et M. de Ghevreuse, qui eherchoit le mieux, man^uoit bien souvent Tun et l'autre.
M. de Beauvilliers voyoit les choses comme ellea étoient ; il étoit ennemi des chimères , pèsoit tout avec exactitude , comparoit les partie avec justesse , demeuroit inébranlable dans son choix sur des fondements certains. M. de Ghevreuse, avec plus d'esprit, et sans comparai» son plus de savoir en tout genre , voyoit tout en blanc et en pleine espérance , Jusqu'à ce qui en offroit le moins , n'avoit pas la justesse de l'autre , ni le sens si droit. Son trop de lumières point assez ramassées l'éblouissoit par de faux jours , et sa facilité prodigieuse de concevoir et de raisonner lui ouvroit tant de routes qu'il étoit sujet à l'égarement, sans s*en apercevoir et de la meilleure foi du monde. Ces inconvénients n'étoient jamais en M. de Beauvilliers , qui étoit préférable dans un conseil, et M. de Ghevreuse dans toutes les académies. Il avoit aussi une élocution plus naturellement diserte , entraînante , et dangereuse aussi par les grâces qui y naissoient d'elles-mêmes, à entraîner dans le faux à force de chaînons , quand on lui avoit passé une fois bbb premières propositions en entier faute d'attention assez vigilante , et de donner par cet entraînement dans un faux qu'à la fin on apercevoit tout entier , mais déjà dans le branle fbrcé de s'y sentir précipité. Enfin , pour achever ce contraste de deux hommes si unis jusqu'à n'être qu'un , le duc de Ghevreuse ne pouvoit se lever ni ie coucher; M. de Beauvilliers, réglé en tout, se leYoit fort matin, et se couchoitde bonne heure , c'est-à-dire qu'il sortoit de table au commencement du fruit, et qu'il étoit couché avant que le souper fût fini.
Ils furent tous deux , comme on Ta tu ailleurs , les protdcteurs et le soutien de leurs frères et sœurs du second lit et des femmes de leur père. M. de Beauvilliers eut le moyen et la funeste occasion d'y être plus magnifique que son beau-frère ; il y fUt aussi plus heureux , et Mme de Beauvilliers s'y surpassa. Elle but à loisir le calice de la chute de l'évoque de Beauvais , que M. de Beauvilliers n'eut pas le loisir de voir. Elle logeoit ce beau-frère; elle lui donnoit; et persuadée de sa piété, il faisôit toute sa consolation. Elle porta seule la douleur de ses premiers désordres , qu'elle essaya d'ensevelir dans le plus grand secret. Ils étoient de nature à n'y pouvoir pas demeurer longtemps. Elle n'oublia ni soins , ni caresses , ni mesures , et les moins selon son cœur , puisqu'elle employa le cardinal de Noailles^ qui s'y prêta comme son propre frère. Je fus témoin de tout ce qui s'y passa , de la charité vraiment tendre et agissante , de la douleur la plus amère de Mme de Beauvilliers. L'éclat
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aAroux, qn'ilf aa punnt jAmak wûpètitkÊt par la foHt i» tè déptovabU évêque , fut peu à peu porté à son ftomble, qui ftit celui des douleurs de la duchesse de BeauTiliiers , et une aourelle et forte épreuve de sa rertu , qui néanmoins edt été ici supprimée ^ si la cour , I^aris , toute la France , et par un reflet devenu nécessaire, Rome même , n*avoient pas retenti de ce malheur rendu si peu commun , et sL étrangement publie , par Tex» travagance d'une conduite qui fut le sceau de l'affliction de Mme de Beauvilliers.
Il n'y eut point de lémme à la cour qui eût plus d'esprit que eelle-li , plus pénétrant , plus fin , plus juste , mais plus sage et plus réglé , et qui en fât plus maîtresse. Jamais elle n'en vouloit montrer, mais elle ne pouvott faire qu'on ne s'en aperçût dès qu'elle ouvroit la bouche , souvent même sans parler. Il étoit naturellement rempli de grâce , avec une si grande facilité d'expression , qu'elle en étoit parée , Jusqu'à en faire oublier sa laideur, qui, bien que sans difformité ni dégoût, et avec une taille ordinaire et bien prise, étoit peu commune. Il y avoft même un tour galant dans son esprit. Elle aimoit à donner, et Je n'ai vu qu'elle et la cbancelière qui eussent l'art de le ftiire avec un tour et des grâces aussi parAittes. Son goût étoit exquis et général : meubles , paruret de tout âge, table, en un mot sur tout; fort noble, fbrt magnifique, fort polie , mais avec beaucoup de distinction et de dignité. Elle aurolt eu du penchant pour le monde. Une piété sincère dès ses premières années , et le désir de plaire à M. de Beauvilliers, la retenoit , mais elle y étoit fort propre ; et indépendamment de commerce avec elle , on le sentoit à la manière grande , noble , aisée , accueillante avee discernement , dont elle savoit tenir sa maison ou la cour; et les étrangers qualifiés abondoient à dîner.
Son esprit qui échappoit quelquefois , quoique toujours avec grande circonspection , se montroit , malgré elle , assez pour faire regretter qu'elle ne lui laissât pas plus de liberté. Sa conversation étoit agréable, charmante en liberté , avec des traits vifs , fins , perçants , après lesquels il étoit plaisant de la voir quelquefois courir. Ailleurs il y avoit du con* traint, et qui communiquoit de la contrainte ; et en tout il est vrai que fort- peu de gens , mâme des plus familiers , se trouvoient avec elle plei- Bernent à l'aise , au eontraire de Mme de Chevreuse qui, avec autant de piété , avoit beaucoup moins d'esprit* D'ailleurs , Mme de Beauvilliers etoit parfaitement droite et vraje , tendre amie et parente excellente. Les aumônes et les bonnes œuvres que M. de Beauvilliers et elle ont fliites se peuvent dire immenses; c'étoit leur premier soin, et, avec la prière, leur plus chère occupation.
Une en tout avee M. de Beauvilliers , on a vu ailleurs comment elle en usa à la mort de ses enfants pour ceux du second mariage du vieux duc de Saint- Aignan qu'elle combla de biens, de soins, de tendresse, et à qui elle ne laissa jamais sentir quel ppigQard ce lui étoit que ce soqve« nir perpétuel de ses pertes.
Celle de M. de Beauvilliers fut un glaive qui n« sortit plus dé son cœur , qui le perça. Elle resta aussi riche que la duchesse de Chevreuse étoit demeurée pauvre ; aussi le chancelier de Pontchartrain prétendoit-i)