‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 43 sur 232 · S8 CARACTÈRE DE LA DUCHESSE DE BEAUVILLIERS · texte numérisé non relu

S8 CARACTÈRE DE LA DUCHESSE DE BEAUVILLIERS

« qu9 c'étoit toujours Teffet du jeu de ce même ange en faveur de Tun pour confondre la philosophie de l'autre. »

Mme de Beauvilliers , si tendrement et si pieusement une avec son époux toute leur yie, demeura inconsolable, mais en chrétienne et en femme forte. Il voulut être enterré à Montargis, dans. le monastère de bénédictines où huit de ses filles avoient voulu faire profession , et dont l'aînée étoit supérieure perpétuelle , sans qu'aucune ait voulu ouïr parler d'abbaye ; Mme de Beauvilliers y alla, et, par un acte de religion qui fait la plus terrible horreur à penser , elle voulut assister à son enterrement. Ce fut aussi le lieu de sa plus chère retraite depuis, toutes les années de sa vie , et longtemps et souvent plus d'une fois l'an , vivant au milieu de ses filles , et d'autres fort proches dont le couvent étoit rempli , dans la plus poignante douleur , et la pénitence la plus austère , sans que rien en parût aux heures du délassement de la communauté. A Paris , dans sa vaste maison , fort loin de ses soeurs (et c'étojt un autre sacrifice , surtout à l'égard de Mme de Chevreuse) , elle ne se crut pas obligée à vivre comme les autres veuves, n'ayant ni enfants ni besoins. Sa retraite fut totale; ni table, ni le plus léger amusement d'aucune espèce. Tout ce qui put y avoir le moindre trait fut banni, tout commerce fut rompu avec le monde. Elle se borna à sa plus étroite famille , et à un nombre le plus court d'amis qui Tétoient de M. de Beauvilliers aussi, avec qui tout lui étoit commun. Sa solitude étoit entière, rarement interrompue par quelqu'un de ce petit nombre. Ses journées n'étoient que prières chez elle ou à l'église , quelquefois chez ses sœurs , et chez Mme de Saint-rSimon depuis que nous fûmes à Paris ; nulle autre part , ou comme jamais. Assez l'été dans ses terres pour y faire de bonnes œuvres , où elle étoit , s'il se peut , encore plus seule qu'à Paris. Un trait d'elle que je ne puis me refuser montrera jusqu'où elle porta la vertu.

Les fouille-au-pot de la cuisine d'Henri lY , avant qu'il eût recueilli la couronne de France , furent heureux comme l'a témoigné la fortune de La Varenne et de sa postérité. Deux autres , qui vinrent de Béarn en cette qualité , s'appeloient Joannes et Beziade. Ce dernier seroit bien étonné de voir d'Avaray , son petit-fils , chevalier de l'ordre. Joannes , c'est-à-dire Jean, nom fort commun aux laquais basques, fut mis jardinier àChambord, devint par les degrés jardinier en chef, ne travaillant plus, et concierge du château. Il s'enrichit pour son état et pour son temps, acheta des terres, fit porter à son fils le nom de celle de Saumery ; et de Joannes il ôta Y s , en fit Joanne pour le nom de sa maison. Ce fils se trouva un honnête homme, brave et d'honneur, servit avec distinction, devint capitaine et concierge de Ghambord, comme les autres le sont des maisons royales , et se maria à Blois avec une fille de Charron , bourgeois du lieu , qui avoit donné l'autre à Colbert avant tout commencement de fortune de cette sœur de Mme Colbert *. Saumery qui est mort très^vieux , que j'ai vu venir faire de courts voyages à

4. Ce passage depuis Deux autres, ^i vinrent de Béarn, a été supprimé dans les précédentes édilions. Voy., sur Saumery, t. 11, p. 43-45, 483, et t. IV, p. 382 et 454.

[1714] FORTUNE ET CONDUIFE DES SAUMERT. 129

Versailles , de Chambord où il s'étoit retiré , qu'on accueilloit par son âge et parce qu'il ne s'étoit jamais méconnu , eut plusieurs enfants , dont Taîné fort bien fait, audacieux et impudent à l'avenant, quitta le service de bonne heure pour une blessure qui lui estropia légèrement un genou , dont il sut se parer et s'avantager mieux que blessé que j'aie vu de ma vie*

Il étoit retiré à Chambord , dont il avoit la survivance , et avec une fille de Besmaux , gouverneur de la Bastille , qu'il avoit épousée , plus impertinente et plus effrontée encore que lui : il faisoit le gros dos dans la province, décoré d'une charge de maître des eaux et forêts. Il étoit donc cousin germain des enfants de M. Colbert , qui l'y avoit laissé , jusqu'à ce que M. de Beauvilliers l'en tirât, lorsque M. le duc d'Anjou, depuis roi d'Espagne , passa des femmes aux hommes , pour le faire sousgouverneur. IL avoit plusieurs enfants et bon appétit. Sa place lui parut avec raison le comble d'une fortune inespérée, mais ^bientôt il n'y trouva que le chemin de la faire.

Ce n'étoit ni un esprit ni un sot, mais un drôle à qui toute voie fut bonne , et qui fureta partout. Il fit des connoissances , disoit le bonjour à l'oreille , parloit entre ses doigts , et montoit cent escaliers par jour. Pour le faire court, il s'initia chez le duc d'Harcourt et chez ]es plus opposés à M. de E^eauviUiers, qui avoient apparemment leurs raisons pour l'accueillir. Il fit l'important de plus en plus, et se fourra tant qu'il put. Je ne sais s'il se douta de quelque chose , mais il évita , même scandaleusement, la campagne de Lille par un voyage à Bourbonne. Il en revint à la cour dans le temps des plus grands cris contre Mgr le duc de Bourgogne , et de tous les mouvements qui ont été racontés. Il vit de quel côté venoit le vent , et n'eut pas honte d'être un des grands preneurs de M. de Vendôme , et de tomber sur Mgr le duc de Bourgogne , auprès duquel il avoit été mis, et y étoit. Cette infamie le déshonora, mais elle fut bien récompensée par les patrons qu'elle lui valut. Il est mort bien des années depuis avec plus de quatre-vingt mille livres de rente de grâces de Louis XY , sans compter les militaires pour ses enfants. Le même crédit le fit sous-gouverneur du roi d'aujourd'hui , dont son fils aîné eut la singulière survivance et l'exercice.

Celui-là étoit un fort honnête homme, avec de la valeur, du sens et de la modestie , et n'a pas survécu son père longtemps. Il avoit un cadet qui faisoit le beau-fiis et l'homme à bonne fortune ; et c'est celui dont U va être question.

M. et Mme de Beauvilliers avoient toujours reçu Saumery à peu près à l'ordinaire , qui s'y présentoit aussi dégagé que s'il n'avoit eu quoi que ce fût à se reprocher, bien que très-informés de toute sa conduite. Je les avois inutilement atlaqués là-dessus , et je ne m'étois pas contraint dans le monde de ce que je pensois de Saumery et de ses procédés. Ses fils s'étoient aussi enrichis. Le cadet longtemps depuis, ce beau-fils dont j'ai parlé, avoit acheté des terres, une entre autres qui convenoii à Mme de Beauvilliers pour des mouvances ' qui l'auroient jetée en beaucoup d'embarras , et qu'il lui avoit soufllée. Elle étoit peu considérable , elle ne

4. La mouvance d'un fief était, comme on l'a déjà dit, la défendànee d'tn

Page 1