‹ Mʹemoirs complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle du Louis XIV et la rʹegenceChapitre 45 sur 232 · MA SITUATION À LA COUR · texte numérisé non relu

MA SITUATION À LA COUR

nouvelle idée. de ma situation à la cour, bien différente de celle où je m'étois trouvé. La perte du Dauphin et de la Dauphine., la dispersion de tes dames qui ne fîguroient plus, la disgrâce de ChamiUart, la retraite du chancelier de Pontchartrain , la mort du maréchal de Boufflers, du duc de Ghevreuse, enfin celle du duc de Beauvilliers . me laissèrent dans un vide (je ne parle pas du cœur, dont ce n'est pas ici le lieu), que rien ne pouvoit , non pas remplir, mais même diminuer. J'étois dans l'intimité, la confiance la plus étroite de ces ministres et de ces seigneurs si principaux, je Tétois de plusieurs dames très-instruites et très-importantes qui en diverses façons avoient disparu. Ces liaisons, lurtout ce qui, malgré les plus sages précautions» ne laissa pas de transpirer de celles du Dauphin tout à la fin de sa vie , et plus encore depuis , m'avoient attiré tous les regards. La jalousie devançoit de loin ma fortune de perspective. On regardoit si peu comme une chimère que je pusse dès lors entrer dans le conseil , à quoi je ne songeai jamais, car, après le roi, personne n'en doutoit du temps du Dauphin et depuis, que la peur qu'on en eut fît que Bloin , vendu à M. du Maine , le lâcha au roi, qui étoit la façon la plus propre à m'écarter. Il le lui dit comme un discours qu'il croyoit ridicule , mais que la cour ne regardoit pas comme tel , et qu'elle craignoit. Toutefois il ne parut pas que cet honnête office fît d'impression.

De tout cet intérieur du roi de toute espèce , je n'avois que Maréchal , qui rompit plus d'une fois des lances pour moi contre les autres qui m'attaquoient devant le roi , et qui avoient de bons garants pour le faire. Dans le ministère je n'eus plus qui que ce fût : Desmarets , sans cause aucune , s'étoit éloigné de moi , et dès que je m'en aperçus je m'en éloignai de même. MM. de Cbevreuse et de Beauvilliers le remarquèrent; ils me pressèrent de le voir et d'excuser un homme accablé d'aussi difficiles affaires , et voyant enfin qu'ils ne me persuadoient pas , ils me forcèrent d'y aller dîner avec eux , chose qui ne leur arrivoit presque jamais. Tout s'y passa à la glace pour moi de la part de Desmarets , dont les deux ducs furent tellement scandalisés qu'ils me dirent qu'ils ne m'en demanderoient plus davantage. G'étoit à Fontainebleau , un an juste avant la mort du duc de Ghevreuse. Dans la suite , lorsqu'il falloit parler à Desmarets pour quelque mangerie de firiltnciers dans mes terres, ou pour être payé d'appointements, je priois toujours Mme de Saint-Simon d'y aller. Bientôt elle n'en fut pas plus contente que moi. Elle laissoit accumuler plusieurs choses pour lui parler de toutes en même temps ; à la fin elle ne put se résoudre à y retourner. Différents payements d'appointements s'étoient accumulés ; je différois toujours à aller les demander, jusqu'à ce qu'un jou^ Mme de Saint- Simon m'en pressa tant que j'y fus après le dîner , qui étoit assez l'heurt de lui parler.

Elle ne faisoit que finir lorsque j'entrai dans son cabinet, à Versailles , qui étoit grand. Il venoit de se mettre à son bureau, hès que je parus il vint à moi d'un air ému , me coupa au premier mot la parole , disant qu'il étoit bien malheureux d'être la victime du public , et d'autres plaintes dont le ton s'élevoit. Voyant ainsi la marée monter à vue

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