CONDUITE ÉTRANGE BE DESUARETS
d'œil, je voulus essayer dé reprendre la parole , il m'interrompit à l'instant; lerouge lui monta, ses yeux s'enflammèrent, ses plaintes aigres, mais vagues et sans rien que je pusse prendre pour moi , redoublèrent d'une voix fort élevée , et tout d'un coup se jetant sur des papiers que je tenois à la main, que je m'étois proposé de lui expliquer en deux mots avant de les lui laisser : « Voyons donc , dit-il , ce que c'est que tout cela, 3) d'un ton qui, dans mon extrême surprise, me détermina à n'en pas attendre davantage. IL étoit venu à moi jusque fort près de la porte , je l'ouvris, et sans regarder derrière moi, je cours encore.
J'allai conter mon aventure à Mme de Saint-Simon, et à des personnes de nos amis qui avoient dîné avec nous , et que je retrouvai encore , et me promis bien de ne parler plus que par lettres à un animal si ingrat et si bourru y quand j'aurois très-nécessairement affaire à lui. La vérité est que , de ce moment , je me promis bien de ne rien oublier pour le mettre hors d'état d'avoir à brutaliser personne , et j'y parvins , comme on le verra dans la suite.
^ Dès le lendemain un commis me renvoya les expéditions faites sur les papiers dont je viens de parler et les payements se' firent , mais ces payements étoient dus , et cette insolence ne me l'étoit pas ; ainsi nous en demeurâmes en ces termes , et quand il falloit passer par lui , je lui envoyois un mémoire.
Il étoit si enivré de sa place et de sa faveur inespérée , si en proie à son; humeur et aux flatteries des nouveaux amis qui ne vouloient que faire des affaires , qu'il oublia les leçons de sa longue disgrâce et ses vrais et anciens amis désintéressés. M. de Beauvilliers et M. de Chevreuse n'étoient plus alors ; il s'étoit refroidi de même avec eux jusqu'à la cessation du commerce, et brouillé fortement avec Mme de Croissy qui , pendant sa disgrâce, avoit été toute sa ressource , depuis qu'il put demeurer à Paris , par conséquent très-froidement avec Torcy. Tel étoit cet ogre.
Torcy , on a vu que je n'avois jamais eu aucun commerce avec lui , et sur quel pied gauche j*étois resté avec Pontchartrain *, Voysin, chancelier et secrétaire d'État , je n'y avois jamais eu la plus légère connoissanee , et il étoit d'ailleurs l'âme damnée de Mme de Maintenon et de M. du Maine. '
Ainsi , tous les successeurs de mes plus intimes amis m'étoient fort opposés, ou pour le moins parfaitement indifférents; encore avois-je lieu de ne pas m'en croire quitte à si bon marché avec pas un , jusqu'au successeur de M. de Beauvilliers, comme on l'a vu épars en plusieurs endroits; en dernier lieu même nous étions demeurés assez mal ensemble depuis les belles prétentions des maréchaux de France , lors de l'affaire du duc d'Estrées et du comte d'Harcourt , qu'il avoit fort soutenues , et sur lesquelles je m'étois espacé sur lui sans ménagement.
On comprend assez que c'est le maréchal de Yilleroy dont j'entends parler ; il venoit d'obtenir l'archevêché de Lyon pour son fils ; et c<aDmandement dans tout le gouvernement, comme l'archevêque son grandoncle , malgré ses mœurs et son ignorance , l'un et l'autre parfaitement connus. A peine la place de chef du conseil des finances fut-elle va-
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•aaie qùê l« roi lia manda , h Lyon où il étoit encore , qo'il la lui donnoit. Outra la façon dont nous étiona anaemblo, e^étolt encore un homme vendu à Mme de Maintenon, et par conséquent an moins pour lors au duc du Haine. Tallard , Tessé , d'autres courtisans importants , nous avions toujours marché sous différentes enseignes, et quoique Harcourt m'eût souvent rapproché « ce que j'étois au duc de Beauvilliers m'avoit empêché de m'y jamais prêter au delà de la simple et indispen* sable bienséance.
En un mot je ne tenois plus à personne ; Charost ^ malgré sa charge , n'étoit rien , et Noailles avec tous ses dehors , et le cancer interne de sa disgrâce couverte , avoit plus besoin de moi pour le futur , que moi de lui pour le présent. J'avois dono sans nul appui le ministère et rinté«< rieur du roi contre moi , et dans la cour force piques baissées sur mol par la peur et la jalousie qu'on avoit prise, et dur l'idée encore d'un avenir peu éloigné par la régence de H. le duc d'Orléans.
La liaison entre lui et moi étoit de toute notre vie ; on n*ignoroit plut que sa séparation d'avec Mme d'Argenton , son raccommodement avec Mme la duchesse d'Orléans , l'union dans laquelle ils vivoient depuis, la mariage de Mme la duchesse de Berry , ne fût mon ouvrage. La disgrâce du roi si marquée , si approfondie , les dangers de l'affaire d'Espagne , les vacarmes tant renouvelés des poisons, la fuite générale de sa pré* sence qui duroit toujours, les avis, les menaces secrètes qu'on avoit pris soin de me faire revenir, n'avoient pu me séparer de lui , ni d'être le seul homme de la cour qui le vît publiquement, et qui publiquement parût avec lui dans les jardins de Marly , et jusque sous les yeux du roi. L'uniformité de cette conduite ne pouvoit être imputée aui espéran*oes, puisqu'elle avoit été la même du temps de Monseigneur et des princes ses fils, où je n^en pouvois attendre que des disgrâces* AXarp même ce peu de ménagement étoit considéré comme une singulière hardiesse dans la situation où ce prince se trouvoit avec le roi et Mme de Maintenon que personne n*ignoroit , et dont le testament du roi devenoit dans son obscurité une prouve manifeste qi|i portoit tous fef pas vers le duc du Maine.
Gelui^-ci n'avoit pas oublié l'inutilité de tous les siens vers moi, ni mon extrême horreur des rangs qu'il avoit obtenus. Ma conduite avea M. le duc d'Orléans démentoit aveo forcé l'imputation exécrable faita à ea prince si importante au duc du Maine , dont il avoit si habilement su profiter , et que pour l'avenir il entretenait et ressuscitoit avec tant d'art et de manège , toujours Mme de Maintenon de moitié aveo lui. ' J'avois conservé une réputation entière de vérité, de probité et d'hon« neur , que les jaloux , les querelles de rang , les divers orages n'avoient jamais attaquée; Mme de Saint-Simon étoit de toute sa vie sur le plus grand pied de réputation en tout genre; personne nUgnoroit, quoique en gros , que nous avions infiniment perdu au 'Dauphin et en la Dauphine pour le présent et pour l'avenir, ni l'amertume de notre douleur. Je n'avois jamais passé pour savoir me contraindre , il étoit donc évident que j'aurois rompu avec M. le duc d'Orléans, sans ménagement et sans égard aucun sur l'avenir , ai je l'a vois soupçonné le moins dii monde :
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éelft même étoit utiirtfièlteiMnt &yoUé, et Je te Ttfyoifl tiop founieUement , trop intimement pour, à la fin , n'âToir rie& eoupfonné pour peu qu'il y eût à le faire. Voilà ee qui m'ayoit tant détaché d'avis et de menaees de toutes parts pour m'obliger à changer de conduite avec ce prince , dont rioutilîté retomboit en rage sur moi de la part de Mme de Maintenon et de M. du Maine qui , outre ce principal objet que je remets ici devant les yeux quoique je Taie touché ailleurs , s'y proposoienl en* eore de priver M. le duc d'Orléans du seul homme qui le vît et avec qui il pût raisonner et consulter.
Les croupiers de ces deux personnes si prodigieusement (ffioeipales ae leur manquoient pas en ce genre. A eux se joignoient d'ailleurs un groupe toujours nombreux d'envieux et de jaloux, qui étoient bien persuadés 4|ue, dès que M. le duc d'Orléans seroit régent, je ferois auprès de lui la première figure en confiance et en crédit , et qui s'en déses* péroient d'avance. Gela même étoit encore une des frayeurs de M. du Maine et de Mme de Maintenon.
La réputation d'esprit qu'on m'avoit donnée pour me perdre auprès du roi, lorsqu'il me choisit, en 1706, pour l'ambassade de Rome, et qui réussit si fort au gré des honnêtes gens qui l'imaginèrent, comme on Ta vu alors, étoit demeurée dans la tête de M. du Maine, de Mme de Maintenon , du roi même ; le gros du monde , qui y avoit donné , avoit eu plus tôt fait de le croire que d'y aller yoir, et e^est ainsi que s'établissent et que durent mille fausses idées qu'on se fbrme tous les jours. J'avois soutenu beaucoup d'aventures , d'affaires de rang et d'autre nature avec des princes du sang et des plus grands et accrédités de la eour, des orages même, toutes choses que pour la plupart on a vues ici en leurs places. Je ne m*étois effrayé d'aucunes , j'étois toujours bien sorti de toutes. Ce tout , joint ensemble par l'envie et la jalousie , épouvantoit et me livroit aux efi'ets de ces passions cruelles.
Quoiqu'il parût que le roi commençoit é se flétrir , rien au dehors ne menaçoit encore , et je me Toyois un long trajet de mer à me conduire seul parmi ces écueils et ces gouffres ; je les voyois tous parottre ou s'ouvrir devant moi; je sentois à quel point je pesois à M. du Maine et à Mme de Maintenon , dans l'intimité unique du prince qui leur étoit en butte, et lui et moi sans la moindre défense; combien Je leur paroissois dangereux auprès de lui après le roi; enfin, combien d'envieux, de jaloux , d'ennemis tourmentés de ces mêmes pensées par différents regards. Plus de conseil principal et intime, et plus personne en crédit pour m'appuyer et me défendre. Dieu permit que je ne me troublai point ; je me résolus à une conduite sage , mais sans rien changer à mes allures , sans rechercher personne , surtout à vivre avec M. le duc d'Orléans entièremoQt comme j'avois accoutumé en particulier et en public , et à ne donner le plaisir à personne de me voir foibllr et chercher ^ m'accrocher. Cette courte exposition étoit nécessaire pour ce qui suivra , quoique ce ne soit pas encore le temps de parler de ce qui se passoit entre M. [le due] et Mme la duchesse d'Orléans et moi. Retournons en attendant dans le monde qu'il y a trop longtemps que nous avons quitté.
136 MACANAS; QUEL. [1714]
Il faut se. flourenir que ce fut le dimanche 26 août que le. roi remit son testament au premier président et au procureur général à Versailles , qu'ils reçurent le même matin du chancelier l'édit qui l'accompagna , qu'il fut enregistré le mardi suivant 28 , et le testament enfermé le même jour dans le lieu de son dépôt; que le lendemain mercredi le roi alla coucher à Petit-Bourg , qu'il arriva le jeudi 30 août à Fontainebleau , et que le lendemain vendredi dernier août , le duc de Beauvilliérs mourut à Yaucresson. Revenons maintenant un instant sur nos pas , et voyons de suite le rappel du cardinal del Giudice.
Quelque soumise que l'Espagne paroisse à Rome , les entreprises de cette cour qui cherche sans cesse à augmenter son pouvoir forment souvent de petits orages. Son joug est trouvé trop pesant pour le laisser augmenter encore ; on s'y 'défend fortement de son accroissement ; et quand Rome s'emporte, la cour de Madrid la range par famine, et la force de se rendre à la raison. C'est ce qui s'exécute aisément en y fermant la nonciature dont le tribunal est extrêmement étendu , et vaut plus de deux cent mille écus à la cour de Rome, tous les officiers payés, et le nonce même qui tire gros. Les mœurs des pays d'inquisition sont si différentes des nôtres , et ce détail mèneroit si loin , que je m'abstiendrai d'entrer dans l'affaire émue par la cour de Rome , qui blessa la cour de Madrid.
Macanas revêtu d'une charge dans le conseil de Castille , et homme fort savant et fort attaché aux droits et à la personne du roi d'Espagne , fut chargé d'écrire contre cette entreprise. Il le fit par un ouvrage si bien prouvé que Rome ne put répondre que par l'abus aiiquel elle a si souvent recours. L'inquisition d'Espagne fit un décret furieux contre la personne et l'ouvrage de Macanas , et l'envoya en France au cardinal del Giudice, grand inquisiteur d'Espagne, qui l'expédia et le data de Marly le dernier juillet. Le roi fut fort choqué de cet exercice de sa charge dans sa propre maison , hors de son territoire d'Espagne , et dans son royaume, qui ne reconnoit point d'inquisition ni d'inquisiteurs. Néanmoins il n'en voulut rien témoigner au dehors , sinon légèrement par Torcy , qui par ordre du roi se paya aisément des excuses qu*il prodigua , et qui ne coûtent rien aux ministres de Rome , pourvu qu'ils aient fait ce qu'ils ont voulu , et que les excuses n'arrêtent point c^ qu'ils ont fait.
En Espagne on fut fort irrité de la conduite d'un grand inquisiteur, qu| étoit en même temps dans le conseil d'Etat , qui se pouvoit si aisément excuser à Rome sur Son absence d'Espagne , et se porter si convenablement par ses deux emplois en amiable compositeur du différend qu'en juge aussi partial et aussi sévère. Mme des Ursins fut ravie d'une occasion si naturelle de se délivrer en Espagne du poids inconmiode du cardinal. Elle avoit eu cette vue pour un temps en l'envoyant si indécemment en France ; mais l'autre vue qu'elle avoit eue pour ce voyage n'étoit pas encore remplie , et qui regardoit le mariage du roi d'Espagne ; elle se contenta donc d'aigrir le roi d'Espagne contre le cardinal; mais de temporiser jusqu'à ce que sa commission fût accomplie. Il l'acheva en effet le matin même que le roi partit l'après-dtnée de Versailles pour