TRAIT DU CARDINAL D*ESTRÉES
ambassade du marquis de Lavardin , et toutes les fureurs de ce même pape , peu habile , très-entêté et tout dévoué aut ennemis de la France , dont il se démêla avec grande capacité et dignité , conservant Une grande considération personnelle dans une cour où on se piquoit alors de manquer au roi en tout. Il vit enfin mourir cet inepte pape & qui l'empereur Léopold dut tant , et l'Angleterre , et le prince d'Orange sa révolution et sa couronne , dont il n'a pas tenu aux Romains de feire un saint. Après l'élection d'Aleiandre VIII , Ottobon , que la France fit , et qui se moqua d'elle, le cardinal d'Estrées revint à la cour après 1688. Il n'y fut pas deux ans qu'il retourna au conclave où Innocent XII , Pignatelli , (Ut élu •n 1691. Il'demeura deux ans à Rome , chargé des affaires conjointement avec le cardinal de Janson , à terminer les affaires du clergé. Il revint après en France jusqu'en 1700, qu'il retourna au conclave de Clément XI , Albane , d'où il alla à Venise et à Madrid. On a vu en son temps ce qu'il fit en ces deux villes, et son dernier retour en France en 1703.
Devenu abbé de Saint-Germain des Prés, il vécut avec ses religieux comme un père , et tous les soirs il a? oit deux , trois ou quatre moines savants qui venoient l'entretenir de leurs ouvrages Jusqu'à son coucher, qui avouoient qu'ils app rénoient beaucoup de lui.
Il ne pouvoit ouïr parler de ses affaires domestiques. Pressé et tour^ mente par son intendant et son maître d'hôtel de voir enfin ses comptes qu'il n'avoit point vus depuis un très-grand nombre d'années, il leur donna un jour. Ils exigèrent quHl fermeroit sa porte pour n'être pas interrompus; il y consentit avec peine, puis se ravisa, et leur dit que, pour le cardinal Bonzi au moins , qui étoit à Paris, son ami et son confrère , il ne pouvoit s'empêcher de le voir , mais que ce seroit merveille si ce seul homme , qu'il ne pouvoit refuser, venoit précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affidé au cardinal Bonzi le prier avec instance de venir chez lui un tel jour entre trois et quatre heures , qu'il le conjuroit de n'y pas manquer, et qu'il lui en diroit la raison; mais, sur toutes choses , qu'il parût venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin du jour donné , à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de toute l'après-dtnée , excepté le seul cardinal Bonzi , qui sûrement ne viendroit pas ; mais , s'il s'en avisoit , de ne le pas renvoyer. Ses gens , ravis d'avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires sans y être interrompus, arrivent sur les trois heures; le cardinal laisse sa famille et le peu de gens qifl ce jour-là avoient diné chez lui , et passe dans un Cabinet où ses gens d'affaires étalèrent leurs papiers. Il leur disoit mille choses ineptes sur la dépense où il n'entendoit rien, et regardoit sans cesse vers la fenêtre, sans en faire semblant, soupirant en seeret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures , arriva un carrosse dans la cour; ses gens d'affaires se fâchent contre le suisse, et crient qu'il n'y aura donc pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s'excuse sur les ordres qu'il a donnés. «Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal Bonzi , le seul homme que j'aie excepté et qui tout juste s'avise de venir aujourd'hui. » Tout aussitôt on le lui annonce ; lui à hausser les épaules , mais à faire ôter les papiers et la table , et les gens d'affaires à s'en aller en pestant. Dès qu'il fut seul avec Bonzi, il lui
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conta pourquoi il lui avoit demandé cette visite , et à en bien rire tous deux. Oncques depuis ses gens d'affaires ne l'y rattrapèrent , et de sa vie n'en voulut ouïr parler.
Il falLoit bien qu'ils fussent honnêtes gens et entendus. Sa table étoit tous les jours magnifique , et remplie à Paris et à la cour de la meilleure compagnie. Ses équipages Tétoient aussi , il avoit un nombreux domestique, beaucoup de gentilshommes, d'aumôniers, de secrétaires. Il donnoit beaucoup aux pauvres, à pleines mains à son frère le maréchal et à ses enfants qui lors n'étoient pas à leur aise; et il mourut sans devoir un seul écu à qui que ce fût.
Sa mort , à laquelle il se préparoit depuis longtemps , fut ferme , mais édifiante et fort chrétienne ; la maladie fut courte , et il n'en avoit jamais eu la tête entière jusqu'à la fin. Il fut universellement regretté, tendrement de sa famille , de ses amis dont il avoit beaucoup , des pauvres , de son domestique , et de ses religieux qui sentirent tout ce qu'ils perdoient eu lui , et qui trouvèrent bientôt après qu'ils avoient changé un père pour un loup et pour un tyran. L'abbé d'Estrées devint abbé de Saint- Claude dont il étoit coadjuteur.
Avec toute sa franchise sur sa naissance , les mésalliances lui déplaisoient. La maréchale d'Estrées sa belle-sœur, fille de Morin le juif, qui avoit tant d'esprit et de monde , en remboursoit souvent des plaisanteries , qui , sans rien de grossier , la démontoient au moment le plus inattendu. Il disoit de l'abbé d'Estrées qu'il étoit sorti de Portugal sans y être entré : c'est qu'il y avoit été ambassadeur et n'avoit point fait d'entrée. Il se divertissoit volontiers à le désoler.
Il se moqupit du vieux duc de Gharost , son cousin germain , qui , depuis qu'il fut pair, se plaisoit à aller juger au parlement, et y menoit le duc d'Estrées. « Mon cousin , disoit le cardinal à Charost , cela sent son Lescalopier. » On a vu ailleurs ce qui fit Lescalopier président à mortier, et le mariage de sa fille héritière avec le père de Gharost.
Sur Mme des Ursins , le cardinal étoit excellent : il ne finissoit point sur elle, il y étoit toujours nouveau et avec une liberté qui ne se refusoit rien.
Un mot de lui au roi dure encore. Il étoit à son dîner, toujours fort distingué du roi dès qu'il paroissoit devant lui; le roi, lui adressant la parole, se plaignit de IMncommodité de n'avoir plus de dents. « Des dents, sire, reprit le cardinal, eh! qui est-ce qui en a? » Le rare de cette réponse est qu'à son âge il les avoit encore blanches et fort belles , et que sa bouche , fort grande mais agréable , étoit faite de façon qu'il les montroit beaucoup en parlant ; aussi le roi se prit-il à rire de la réponse, et toute l'assistance et lui-même qui ne s'en embarrassa point du tout. On ne tariroit point sur lui ; je finirai ce qui le regarde par quelque chose de plus sérieux.
On a vu légèrement en son lieu , je dis légèrement parce que ce n*est pas mon dessein de m'arrêter sur cette vaste matière, que l'afiaire de la constitution se traita un moment chez lui. Les chefs du parti de la bulle ne purent parer ce renvoi que le roi donna à son estime pour la capacité du cardinal d'Estrées, et à son désir de la paix. Ils s'aperçurent