PROJET CONSTANT DES JÉSUITES
bientôt qu'il savoit trop de théologie pour eux, et trop exactement, et trop aussi d'affaires du monde. Celui qui dans son premier âge aroit si bien su finir l'affaire des quatre évoques n'étoit pas dans son dernier l'homme qu'il leur falloit , avec l'expérience et l'autorité qu'il avoit acquise. Ils prirent donc le parti de rompre des conférences auxquelles le cardinal d'Estrées n'avoit garde de prendre goût , parce qu'il y voyoit trop clairement la droiture et la vérité d'une part, la fascination, le parti , les artifices , la violence de Tautre.
Ce fut dans le court espace de temps de ces conférences que le P. Lallemant, un des principaux boute-feu des jésuites, alloit écumer le plut souvent qu'il pouvoit ce qui se passoit à l'abbatial de Saint-Germain des Prés. S'y trouvant un jour avec le maréchal d'Estrées qui y logeoit avec son oncle , et parlant tous deux de la matière qui étoit sur le tapis pendant que le cardinal travailloit dans son cabinet , le P. Lallemant se mit à vanter l'inquisition , et la nécessité de l'établir en France. Le maréchal le laissa dire quelque temps , puis le feu lui montant au visage , lui répondit vertement sur cette exécrable proposition , et finit par lui dire que , sans le respect de la maison où ils étoient , il le feroit jeter par les fenêtres/
Ce projet , qui est depuis longtemps le projet favori des jésuites et de leurs principaux abandonnés , comme celui dont l'accomplissement metiroit le dernier comble à leur puissance deçà et delà les monts , est celui auquel ils n'ont cessé de loin d'aplanir toutes les voies, et à l'avancement duquel ils n'ont cessé de travailler depuis l'espérance et les moyens que leur en fournissent l'anéantissement de la paix de Clément IX , et leur chef-d'œuvre , l'affaire de la constitution , qui ont établi une inquisition effective par la conduite que depuis sa naissance on y tient de plus en plus tous les jours, qui est un prélude et un bon préparatif pour y accoutumer le monde.
Leur P. Contencin , revenu en Europe pour leurs affaires de la Chine où il en a été un des plus grands ouvriers, et y retournant en 1729, ne put s'empêcher de dire , en s'embarquant au Port-Louis , que dans peu on verroit l'inquisition reçue et établie en France , ou tous les jésuites chassés. Ce mot fit grand bruit et retentit bien fortement jusqu'à Paris.
En 1732 , le P. du Halde , qui a donné les artificieuses relations de leurs missions diverses , sous le titre de Lettres édifiantes et curieuses , et depuis une histoire et des cartes de la Chine , très-bien faites , mais où il n'y a pas moins d'art, me vint voir comme il y venoit quelquefois depuis que je l'avois connu secrétaire du P. Tellier. J'en avois été content pour une affaire qui regardoit la Trappe du temps du roi , et à sa mort je lui procurai une bonne pension qui l'établit pour toujours à leur maison professe de Paris, avec commodité et distinction. Il tourna fort son langage , et à la fin me tint le même propos que quinze ans auparavant le P. Lallemant avoit tenu au maréchal d'Estrées, et avec un miel jésuitique me voulut prouver que rien n'étoit meilleur ni plus nécessaire que d'établir l'inquisition en France. Il est vrai que je le relevai si brutalement que de sa vie il n'a osé m'en reparler. C'est ainsi que ces bons pères vont sondant et semant sans se rebuter jamais , jusqu'à