‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 10 sur 28 · II. is · texte numérisé non relu

II. is

138 A MOL lis IIISTOIUOUES

— J'en mettrais les deux poings au feu, iMarie!

A peine achevais-je ces mots, que nous entendîmes la porte de Mazarin s'ouvrir. L'amonrensc du roi m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.

Le cardinal regarda soigneusement autoui' de lui.

Nous étions cachées sous d'épais rideaux de damas tle fiênes à créi)ines d'or. Il ne nous aperçut pas. Croyant la galerie déserte, il se dirigea vers un petit couloir sombre que j'avais remarqué plus d'une fois, mais qui me semblait uniquement destiné au passage des laquais de service.

— Vous aviez raison, dit Marie d'un air joyeux, il va chez la reine!

— Par ce couloir? ^ ^ . , .. .. ~ .. , ^, ..

— Oui, venez! Il n'y a jamais de gardes. Nous pourrons entendre leur entretien. , . -^ ■ - . ,

La curieuse enfant m'entraîna. , .

J'étais médiocrement rassurée sur les suites d'une pareille indiscrétion. Mais la nièce de Mazarin m'assura qu'il n'y avait pas le moindre danger d'être surprises, et j'avoue que je n'étais pas fâchée moi-même d'entendre ce qu'allaient se dire Anne d'Autriche et le ministre.

S'il n'y avait point de gardes dans le couloir, il y avait encore moins de lumière.

Nous marchions à tâtons, sui- la pointe du pied, retenant notre souffle, et nous arrêtant lors(|ue nos pas avaient trop d'écho sur les dalles. Il m'arrivait jtarfois, en ouvrant une pfjrte, (le la faire crier : aloi's je m'arrêtais et j'avais le frisson.

Un instant après, ma compagne se heurtait à quelque boiselie. Nos transes n'en finissaient plus.

NINO>' UE LENCLOS . ir.i»

Enlin nous nous Irouvàmesilniis une espèce d'anticliambre, •éclairée faiblement par la lueur d'une veilleuse placée sous un globe de cristal.

— Nous sommes arrivées! dit la jeune fille. J'écoutai, pal[)itante.

La voix de la reine et celle du c;irdinal frappèrent mon oreille.

— Mais quel obstacle voyez-vous à ce mariage? demandait Anne d'Autriche avec impatience.

Déjà son accent approchai l de l'irritation.

— Aucun, répondait le ministre, si ce n'est toutefois ceux que votre fils peut faire naître.

— iMon lils? •

— Oui, madame.

— Le roi trouvera-t-il dans les autres cours de l'Europe une alliance plus digne de nous que celle de l'infante? ■

— Non, sans doute. ^ , . <

— Cette union n'aura-t-elle pas, en outre, l'avantage de terminer nos trop longues querelles avec l'Espagne?

— Je l'avoue.

— Alors quel obstacle mon fils peut-il soulever?

— Le roi est jeune, madame, et les passions de la jeunesse....

— Quelles passions? Mais parlez donc! interrompit Anne d'Autriche, frappant du pied.

— Un roi cède plus facilement à ses ca[)rices que les autres hommes.

— Nous savons cela; finissez avec vos préambules! S"agii-il

150 AMOUHS IIISTOIUQUES

de i'afîeclion plus ou moins bizario tjue Louis semble témoigner à l'une do vos nièces?

— Justement, répondit le cardinal, il s'agit de cela. Pourquoi ne point en convenir? Toutes les questions s'abordent.

— Kt où avez-Yous vu, monsieur, que les caprices des rois ou des reines, lorsqu'ils ont le sentiment de leur dignité, entravent jamais en quoi que ce soit la marche des affaires sérieuses? Vous devez mieux que personne savoir qu'il n'en est rien !

— Madame....

— Je vous ai sacrifié deux fois vous-même (juand les intérêts du trône et ceux de la France m'en ont fait un devoir.

— Je n'en disconviens pas, dit le cardinal avec un léger ton d'aigreur; mais il est |)eu généreux à Votre Majesté de me rappeler ces mauvais jours.

— Pourquoi donc? Vous ai-je mis un seul instant à mon niveau ?

Il est impossible do rendre le ton majestueux et méprisant tout à la fois avec lequel Anne d'\utricbe prononça ces dernières paroles.

— Enfin, madame, le roi est majeur, il est le maître! dit Mazarin, de plus (;n plus piqué.

— Sans doute, il est le maître. Après? Marie me serrait le bras avec force.

La malheureuse enfant ressent;iii une angoisse inexprimable et ne devinait «lue tro[), aux réponses d'Anne d'Autriclie, le dénoûment de celte scène.

— Après, après.... balbutia le minisire; je n'y suis pour rien, au bout du compte !

— Dans quoi n'êtes-vous pour rien?

— Sa Majesté vous dira que je ne lui ai jamais fait à cet égard la moindre insinuation.

— A l'égard de votre nièce?... Pour Dieu, monsieur le cardinal, une fois dans votre vie, aye* de la franchise... Achevez, mais achevez donc!

— Soit! répliqua Mazarin d'un ton résolu. Je suppose que, chez le roi, le cœur emporte la tête, et qu'il veuille à toute force épouser Marie?...

Mazarin n'acheva pas.

Une exclamation de colère s'échappa du sein d'Anne d'Autriche. Nous entendîmes reculer violemment un fauteuil.

Il me fallut soutenir ma compagne, dont les genoux chancelaient et dont les membres étaient agités d'un tremblement d'effroi.

— Ah ! voilà donc le grand mot lâché ! s'écria la reine avec une violence extrême. Je n'aurais pas cru vraiment que vous auriez cette audace. Vous avez franchi le fossé, j'aime mieux cela ! Du moins la situation devient nette, et nous pouvons nous comprendre.

— Permettez... je n'ai fait qu'une supj)Osition, dit Mazarin, dont l'accent devenait plus timide à mesure que celui de la mère de Louis XIV prenait plus d'énergie.

— Une supposition! Dis plutôt, misérable, que tu viens de me révéler ta pensée tout entière et de trahir les projets ambitieux! cria la reine avec un éclat de voix terrible.

\\2 AMOUUS IIISTOIIIQUES

Marie sanglotait; des soupirs étouffés soulevaient sa poitrine.

— Du calme, au nom du ciel ! rnui niurai-je, ou nous sommes perdues !

— Madame, dit le cardinal, daignez parler moins haut : prés d'ici, dans les antichambres ou dans les galeries voisines, on vous entend peut-être — '

— Eli! que m'importe? ai-je des ménagements à garder? reprit Anne d'Autriche avec une ironie sanglante. Est-ce que jamais vous avez été dans mes mains autre chose qu'un instrument? J"ai conservé la popularité pour moi, monsieur, et je vous ai laissé la haine. Oui de nous est le plus habile, je vous prie?

— Assez, dit Mazarin; de grâce, apaisez-vous et laissons ces discours.

— Vous allez écrira à don Louis de Haro, monsieur! vous allez lui demander une entrevue à l'île des Faisans pour traiter des conclusions du mariage!

— Mais il me semble, objecta le ministre, que le consentement de Sa Majesté...

— Est inutile pour une première conférence, interrompit Anne d'Autriche.

— Cependant...

— Ecrivez, vous dis-je, sur-le-champ, sans relard... je vous l'ordonne, moi, la leinei '

— J"(»béis, murmura Mazarin.

— A la bonne heure.

— Toutefois je vous prie de vouloir bien dire au roi...

— .le lui (lirai, monsieur le cardinal, (jne si jamais il com-

NINON DE LENGLOS 145

mettait l'indignité dont, il n'y a qu'un instant, vous le supposiez capable, je me mettrais avec mon second fils à la tète de toute la nation contre le roi et contre vous ! . . •

A ces foudroyantes paroles, qui achevaient d'écraser ses espérances, Marie Mancini posa la main sur son cœur.

Puis, jetant un cri, elle tomba à deux genoux sur le parquet '. , .

Je perdis alors complètement la tête et je m'empressai de fuir, laissant la nièce du ministre à son triste sort, et préoccupée d'une pensée, d'une seule : c'est que je n'éviterais pas, cette fois, les Repenties pour le reste de mes jours, si j'étais aperçue du ministre et de la régente.

Comment, au milieu de l'obscurité, pus-je réussir à traverser de nouveau les appartements que nous avions parcourus? Le hasard me vint en aide, ou plutôt ce fut la Providence, qui savait, en fin de compte, que le cloître n'était nullement dans mes goûts.

Je passai une nuit cruelle.

Qu'est-il arrivé au Louvre après ma fuite? Il est impossible qu'Anne d'Autriche et Mazarin n'aient pas entendu le cri de désespoir de la jeune fille. On l'aura surprise en flagrant délit d'espionnage.

Alors qu'a-t-elle pu répondre, la pauvre enfant?

M'a-t-elle nommée? Je ne la croyais pas capable de celte

• Certains auteurs du temps prétendent que le roi survint au milieu de celte conversation, et que le cardinal, se précipitant aux genoux de Leurs Majestés, supplia Louis XIV d'épouser sa nièce, cl la reine de le souffrir. Nous ne croyons pas que Mazarin, malgré son caraclère sans dignité, ait pu descendre •à une telle bassesse. (Note de j,' Édite un.)

144 AMOUnS HISTORIQUES

indélicatesse; mais, dans un trouble [)areil, on s'oublie, on divague, on se perd et on perd les autres.

Je m'excitai si bien l'imagination avec ces pressentiments, que, le jour venu, le moindre bruit me donnait des battements de cœur. 11 me semblait, à chaque minute, entendre le pas des exempts dans mon antichambre. Vers onze heures, j'eus l'idée d'envoyer chez madame de Choisy.

Je n'osais moi-même aller au Louvre.

Comme je terminais une lettre, où je suppliais la comtesse de prendre adroitement des informations et desavoir si j'étais compromise, un carrosse entra dans la cour. Le battement de cœur me reprit aussitôt.

., Je m'approchai de la fenêtre.

Deux femmes descendirent de voiture ; c'était la dame d'honneur elle-même avec mademoiselle.de Mancini.

Une exclamation s'échappa de mon sein. Je courus précipitamment à leur rencontre.

— Uh ! parlez vite! qu'y a-t-il? m'écriai-je.

, — Il y a, me répondit la comtesse, que notre pauvre Marie entre, ce matin, aux FUlcs du Calvaire, un couvent fort triste, où Anne d'Autriche lui ordonne une retraite d'un mois.

La nièce du cardinal accourut se jeter dans mes bras et se mit à éclater en sanglots.

— Chère petite! lui dis-jo... ah! je vous ai bien cruellement abandonnée hier au soir! Mais je me serais perdue sans vous tirer d'affaire.

— Hélas ! s'écria-t-ellc au milieu de ses pleurs, si vous saviez comme elle m'a traitée !

— C'est un tort; car, chez vous, Marie, l'ambition se taisait

et le cœur pailait seul. Vous n'avez pas prononcé mon nom? ajoulai-je, presque honteuse de m'occuperde moi en présence de son chagrin. - -

Elle me répondit par un signe de tète négatif. Je la lis asseoir sur un fauteuil et je dis à voix basse à la comtesse:

— Le roi ne sait donc pas qu'on l'enferme au couvent?

— Pardonnez-moi, ma chère. Sa Majesté vient, il y a une heure, de lui faire ses adieux.

— Il a dû lui témoigner de vifs regrets?

— Oui, pour la forme. — « Croyez bien, Marie, a murmuré Louis XIV à l'oreille de sa maîtresse éplorée, que, si le roi vous quitte, l'homme ne cessera jamais de penser à vous. »

— Touchante et flatteuse consolation !

— Puis il est parti tranquillement ensuite, avec ses courlisans et ses valets de chiens, pour aller chasser dans les bois de Chambord.

— Et vous croyez qu'il a du cœur?

— Je n'ai jamais dit cela, répliqua vivement la comtesse; je suis bien sûre, au contraire, qu'il n'aimera jamais personne (jue lui. -

La triste reine manquée me fit ses adieux avec un redoublement de larmes et de sanglots. Mnzarin lui-même avait piié madame de Choisy de la conduire au couvent, qui se trouvait dans mon voisinage. Ces dames, en passant, étaient entrées chez moi.

La nièce du cardinal ne quitta sa retraite qu'au bout de six semaines, pour aller épouser le connétable de Naples, avec lequel il lui fut impossible de vivre.

Elle revint à Paris en fugitive, l'année suivante, espérant lî- l'j

lie AMOUnS HISTORIQUES

être bien reçAie de Louis XIV; mais le roi, malgré sa belle promesse d'éternel souvenir, avait entièrement oublié la pauvre fille, ou plutôt il ne se souciait plus de cette naïve intrigue de son adolescence. Il donna lui-même Tordre d'enfermer pour la seconde fois au cloître Marie Mancini. 0 l'histoire des amours !

Cette suite de pénibles circonstances me lit renoncer à mes visites au Louvre.

Je compris que les puissants de ce monde ont rarement une affection durable ; ils regardent tout ce qui les entoure comme autant de jouets, qu'ils brisent au premier signe d'ennui ou de fatigue. Leur voisinage ressemble à celui des arbres élevés : on y est plus menacé de la foudie.

Mazarin lui-même en était une [ireuve frappante. Je le plaignais presque, en songeant au nombre incalculable d'humiliations qu'il avait dû subir pour acheter sa faveur.

A partir de ce moment, le mariage de Louis XIV avec l'infante marcha ^rand train. Comme l'avait ordonné Anne d'Autriche, une première conférence eut lieu à Vile des Faisam. Puis toute la cour prit le chemin de la frontière d'Espagne, et je ne sais plus quel seigneur fut chargé d'épouser par procuration Marie-Thérèse à Fontarabie.

Cependant Louis XIV se trouvait à deux pas du lieu où l'on célébrait l'hyménée ; mais les rois se marient d'après les règles du cérémonial, qui n'ont pas avec celles du bon sens le moindre rapport.

Ceci avait lieu au mois de juin de l'année JG()((.

La guerre huit en même temps avec l'Espagne. On se disait

NINON DE I.HNCLOS 1 '.7

tout bas qu'une des clauses secrètes du ti'aité des Pyrénées . était le pardon de M. le Prince. i -• ;

Tout le monde fut ravi de cet arrangement, moi la première.

Condé, je l'ai dit plus haut, avait emmené avec lui chez les Espagnols M. de Fiesque, l'un de mes deux blessés de la Bastille, et j'appris avec douleur la mort du comte, tué en Catalogne par un éclat d'obus. Je ne pouvais moi-même aller interroger sa veuve pour savoir ce qu'était devenue ma fille ; mais j'envoyai deux personnes adroites la sonder à cetégard.

Elle déclara qu'elle n"avait de ce fait aucune connaissance.

Insister devenait impossible.

J'eus besoin, dans l'inquiétude où cette réponse me plongea, de me rappeler la promesse sacrée de Fiesque; puis j'éloignai de mon esprit un souvenir qui ressemblait beaucoup à un remords.

Le '20 août, la jeune reine fit son entrée à Paris.

J'allai en grande société jusqu'à Grosbois au-devant du cortège, et je pus voir Marie-Thérèse au moment ou elle passait devant l'abbaye des Camaldules.

On ne pouvait dire qu'elle était jolie; mais, pour une Espagnole, elle avait une blancheur de peau surprenante.

Parée du manteau royal de velours violet, semé de fleurs de lis d'or, et vêtue par-dessous d'une robe blanche de brocart, au devant de laquelle tombait une magnifique rivière d'émeraudes, elle produisit sur la multitude un grand effet de prestige.

On trouvait surtout qu'elle portait merveilleusement bien la couronne.

Dieu me préserve de décrire ici le cortège, qui fut trois

heures entières à déliler; cela m'obligerait à faire mention d'une quantité de personnages, tous mieux en cour à cette épo- (|nc les uns que les autres, mais dont la plupart sont oubliés aujourd'hui.

Seulement je profiterai de l'occasion pour dépeindre, en quelques mots, les costumes qui étaient de mode, et donner un aperçu des mœurs de Paris au commencement de ce règne.

Les hommes avaient la perruque longue, descendant jusqu'aux épaules en boucles désordonnées.

Ils se coiffaient d'un petit chapeau rond, à basse forme et h bords très-amples, toujours garni d'une grande plume ijui retombait indifféremment à droite ou à gauche. Leur justaucorps ne dépassait pas la ceinture; ils y rattachaient le haut-dechaiisses avec des rubans.

Chez les uns, ce liaut-de-chaiisses, en étoffe de soie bouffante, n'allait que jusqu'à mi-cuisse: chez les autres, il était tout d'une venue et ne s'arrêtait qu'aux genoux. Ils avaient avec cela des demi-bottes très-évasées. Un large baudrier en sautoir soutenait leur épée, qui touchait à terre, et un manteau ap])e\ébalandran couvrait le justaucorps et le baudrier.

Les femmes tressaient leurs cheveux et les fixaient derrière la tête. Quelques touffes bouclées bavolaient de chaque côté des tempes et accompagnaient avantageusement le visage.

Elles jetaient par-dessus un escoffîon, dont les pointes flotlaient sur leurs épaules ou se nouaient sous le cou.

Leur ridie à larges manches et à long corsage se retroussait des deux côtés, et laissait voir un jupon garni de broderies ou de dentelles.

Presque tontes portaient le masque en velours noir, doublé de satin blanc. ■ - - -

Ce masque se ployait au besoin comme un [lortefeuille et n"avait point de ligature. On le maintenait au moyen d'une petite verge en fil d'archal, terminée par un bouton de verre, qui se plaçait dans la bouche et seivait à déguiser le son de la voix.

Mais toutes les femmes ne se mettaient pas d'une manière aussi décente.

La tenue de beaucoup de bourgeoises était vraiment scandaleuse.

Elles allaient dans les promenades, dans les cercles, au bal, à la messe, au confessionnal et même à la communion, avec les bras, les épaules et la gorge entièrement nus, de sorte que les hommes dévots se plaignaient amèrement de ne pas trouver, même à l'église, un abri contre la tentation.

Cette rage de se décolleter alla si loin, que le sieur Gardeau, curé de Saint-Etienne, se mit à crier un dimanche au prône:

— «Eh! mesdames, pourquoi ne pas mieux vous couvrir en notre présence ? Ne sommes-nous pas de chair et d'os comme les autres hommes? C'est un grand péché, savez-vous, que d'exposer ainsi vos pasteurs à tomber dans le crime par la vue de vos lijnibules! »

Il va sans dire que le mot fut recueilli. Les tijinbales du curé Gardeau passèrent en proverbe.

Encore si ces dames eussent borné là leur dévergondage; mais on les voyait sortir à toute heure, et le plus souvent sans leurs époux. Du reste, la présence de ces derniers ne gênait en rien les intrigues amoureuses. Le baiser passait pour une

lôO A>10UnS IllSTORIOL'IÎS

simple civililr ; l'adultère se considérait comme une galanterie, lin niaii jaloux, une épouse fidèle, une fille chaste, étaient trois choses qu'on itouvait rencontrer isolément peut-être, en cherchant bien; mais à coup sûr elles ne se trouvaient jamais réujiies dans une même famille.

Disons, en outre, que les petits chiens étaient fort à la mode.

On les caressait avec une tendresse extrême, surtout ceux qui avaient le museau pointu et les oreilles coupées.

A la passion des carlins et des levrettes ces gentilles personnes joignaient l'habitude de priser et de fumer, ce qui accrut tellement la consommation du tabac, que M. Colbert, en bon administrateur, se hâta de lui imposeï" une surtaxé de trente sous par livre. ,- - \- - , - .

Quant à l'obéissance aux maris, point n'en était question.

La plupart de ces dames écrivaient et faisaient des livres; les plus pieuses consolaient les chagrins du cœur, et les plus sobres mangeaient par jour autant de fois que les Musulmans prient.

Déjà l'aspect de la ville, grâce à l'accroissement de la population, olfrait ce lohu-boliu curieux qui, depuis, s'est accru encore.

On eùi dit (|ue les maisons avaient fait la gageure de grimper les unes par-dessus les autres, tant elles se pressaient et s'entassaient dans tous les quartieis. On les voyait envahir jusqu'aux ponts de la rivière, et avec cela beaucou[) dhabitants logeaient encore sur les toits. ■ ^.

Dans les rues, les voilures de jdace faisaient un vacarme épouvantable. - r^- ■ ■ <

NINOiX DE LENCLOS KM

Ces voitures étaient délabrées et couvertes de boue ; les chevaux qui les tiraient n'avaient que les os et mangeaient en maichant. -; . - :. ..^ ; , . . -,. - .. \ • ■

Four les cochers, tous gens brutaux, enroués, querelleurs. ils faisaient un claquement continuel de leur fouet, qui. s'unissant au bruit des roues, au son des cloches, aux cris des marchands d'herbe, de laitage et de marée, augmentait tellement le tintamarre, qu'on eût cru toutes les furies déchaînées et qu'on y regardait à deux fois avant de se convaincre qu'on n'était [las en enfer ^

Ajoutez à cela qu'on jetait toutes les immondices par la chaussée.

Soleil ou pluie, c'était une boue perpétuelle, ce qui n'empêchait pas les femmes d'aller en mules de velours, ni les laquais ni les pages de se vêtir d'écarlate. L'or et l'argent brillaient sur tous les habits.

La ville ressemblait à une immense auberge. A droite, à gauche, par devant et par derrière, on ne voyait que tables d'hùte, cabarets, tavernes et taverniers. Le^^ cuisines fumaient à toute heure, parce qu'on mangeait à toute heure. Il eût déjà suftî de détruire Paris pour ()eupler et nourrir trois cents villes désertes.

Si les mœurs de la bourgeoisie étaient corrompues, il va sans dire qu'il fallait chercher de bas en haut la source de celte corruption. La noblesse et le clergé donnaient l'exemple de tous les vices, de toutes les bassesses, de toutes les débauches.

' Si mademoiselle de Lenclos vivait de nos jours, que dirait-elle?

(Note de l'Editeuh.)

1ô'2 AMOUIIS UISTOniQUES

Meurtres de sang-IVoid, vols effrontés sans besoin, envies élrniiges sans sujet, traiiisonssans ressentiment, avarices insatiables, lâchetés décorées du nom de grandeur d"àme et désespoirs stupides au milieu du bonheur, voilà ce qu'on rencontrait à chaque pas à la cour.

INjur gouverner plus sûrement, le cardinal-ministre lâchait la bride aux passions les plus effrénées, surtout à la passion du jeu. On jouait nuit et jour, sans cesse, en tous lieux, et l'on ne se gênait en aucune sorte pour piper, même au tapis vert du roi.

Les femmes ne se montraient pas là-dessus plus scrupuleuses (jue les hommes, voire celles qui faisaient parade de dévotion. Seulement, à la fin du jeu, ces pieuses harpies prononçaient une formule, par laquelle on se faisait un don réciproque de ce qui, dans le cours de la partie, aurait pu ne pas être légitimement gagné : petite manière de frauder Dieu aussi subtile que remarquable.

On pouvait voler de cette façon plusieurs milliers de louis en toute conscience, et sans même avoir besoin de demander à son confesseur l'absolution du fait.

Ce fut par ce moyen plein de délicatesse et d'habileté que la baronne de Savoie et la marquise de Créqui s'amassèrent chacune vingt-cin([ mille écus de rente.

La tolérance allait plus loin encore.

Des bandits que nous ferions chasser de nos antichambres jouissaient de l'impunité la plus complète.

Ainsi les Domenars, les Falari, lesCharnacé, convaincus de crimes ignominieux, tels que le vol à main armée sur les grandes routes et la fausse monnaie, n'en étaient pas moins admis dans

les sociétés les plus hautes et dans les cercles les plus en vogue, grâce à un nom connu et à un cynisme plaisant.

(Ju'on me pardonne d'être entrée dans tous ces détails.

Mais jai voulu faire un peu connaître les gens qui ont osé parfois me jeter le blâme, et au-dessus desquels je me place de moi-même dans ma propre estime et dans l'estime publique.

Yeis le commencement de l'année IGOl, Monsieur, frère du roi, épousa Henriette d'Angleterre', aimable et gracieuse personne qui, après avoir fait dix ans les délices de la cour, devait avoir une lin si tragique et si imprévue.

Ayant une fois renoncé à mes visites au Louvre, je repris^ mes anciennes habitudes, ma vie paisible, ma chère philosophie épicurienne.

Saint-Evremond s'occupa de réunir nos amis dispersés.

Il me ramena Marsillac, éternellement amoureux de sa belle duchesse et comptant la voir bientôt rentrer en faveur, ainsi que le grand Condé.

' Fillo (lo CharU's I" ot de la reine Henriette.

(Note df. wademoisellk de Lenclos.)

lot; AMOURS HISTORIQUES

Ciiii-Palin nous égaya par son esprit luiijuiirs vif el ses piquantes anecdotes.

Yassé, Briolle, d'EIbène, Duias, nie jurèrent que les années nu' prélauMit de nouveaux charmes.

La Cliàtre m'eût fait signer de bon cœur un second billet.

Villarceaux me rappela nos douces folies, et Corneille, (jui vint m'apporter OEdipc, reçut sa récom})ense ordinaire, bien que cette pièce fût loin de valoir le Cid.

J'envoyai chercher Molière, et je fis embrasser mes deux grands hommes.

— Ah! je vous ai devinés l'un et Tautre, leur dis-je; c'est mon plus beau litre de gloire!

Corneille voulut aller applaudir son jeune émule de Picpus. La foule courait alors au théâtre de Molière, et la salle du Petit-Bourbon se trouva bientôt trop étroite. On permit à Jean- Baptiste d'en ouvrir une plus grande au Palais-Boyal même, où nous allâmes voir V Ecole des waris.

Mon poète de Bouen ne se lassait pas d'admirer cet homme prodigieux, qui écrivait en beaux vers des j)ièces admirables, et les jouait lui-même avec un talent suî)érieur.

Molière et Corneille étaient les ])rincipaux diamants de mon écrin littéraire. A côté d'eux, toutefois, brillaient encore de quelque éclat d'autres célébrités de la plume.

Voiture était mort.

Mais j'avais M. Despréaux, qui excellait dans la satire;

Segrais, le [)oëte favoii de Mademoiselle;

î/abbé Godeau, devenu, comme on le sait, évèquede Grasse, pour avoir fait une paraphrase du Jknedicite ;

Jean-Louis Farcon de Bis, seigneur de Charleval, qui tra-

duisit en vers français les odes d'Horace et chanta mes Oiseaux des Tournelles. Il fut un des plus aimés.

Enfin je recevais le père Lemoyne, qui avait beaucoup plus damour-propre que de talent.

11 essaya de nous lire, un soir, son poëme épique de Saint Louis, en dix-huit chants; nous étions tous endormis au premier.

Je ne parle pas de M. Racine, fort jeune alors. Boiieau nous l'amenait quelquefois et le proclamait son élève en poésie.

N'oublions pas maître Adam, le fameux menuisier de Nevers, alors à Paris pour l'impression de ses œuvres. Jean-Baptiste l'appelait en riant le Virgile au rabot.

Chapelle, esprit aisé, correct, mais ivrogne au delà de tout ce qu'on peut dire, me présenta son ami Bachaumont.

Ils nous lurent leur Yoijaije, qui nous tint parfaitement éveillés jusqu'au bout.

A cette lecture assistait par hasard notre bon la Fontaine, que madame de la Sablière, l'égoïste, avait accaparé pour elle seule et ne nous permettait de voir qu'à de très-rares intervalles. Il vécut dix-neuf ans chez elle, à écrire ses fables, multitude inouïe de petits chefs-d'œuvre, pleins de finesse et de naïveté, que nos descendants, à notre exemple, apprendront par cœur.

J'eus l'avantage, à cette même époque, de me lier avec madame de la Fayette, célèbre par ses romans de Zaule et de la Princesse de Clèves.

Bientôt madame des Houlières, qui n'avait pas encore composé sa charmante idylle des Moutons, mais que des œuvres de mérite faisaient déjà surnommer la Calliope française, aug-

menla les ilhisliations de mon cercle, et, clnuse bizarre, ce fut

rniitt'ui' des Précirmcn lui-même (jiii me réconcilia avec la

(liicliessc de Monlausier, notre ancienne et ^n-acieiise Julie de

Rambouillet, dont nous avions tiaitreuscmenl désorganisé la

cour.

11 manquait à ma réunion Magdeleine de Scudéri.

Moins indulgente cjne la duchesse, elle ne me pardonnait pas d'avoir jeté le trouble et le désordre dans son doux pays de Tendre.

Je ne recevais pas non plus madame de Sévigné. Celle-ci m'en voulait pour un motif dont j'aurai [dus taid à donner l'explication.

Enlin j'eus la douleur de voir disparaître de mes assemblées le grand poète Chapelain, sous le nez du(piel Roileau se mita déclamer un jour : ,.•,.. - ,■

Maudil soil riiuliMir dur, ilmil ITiprc <H rude \erve. Son cerveau tcuailhinl, lima malgn'- Miner\i-.

On sait le reste. - -. ■ •

Je crois que le malin auteur satirique aui'ait débité tout le morceau, si le père de la Pacelle n'eût |)ris son feutre crasseux pour décamper au plus vite. ïl ne rej^nrut plus.

Malgré ces trois absences, on peut voir ipie j'étais assez noblement entourée.

Du reste, n'était pas admis qui voulait parmi tous ces gens illustres, que je regardais à juste titre comme l'honneur de ma maison.

J'ouvrais régulièrement mon cercle le lundi et le vendredi de chaque semaine.

.M.NO?i DE LE N CLOS l.>!i

Le mercredi, je continuais d'aller chezScarron. J'y attirais une partie de ma société, qui ne s'y ennuyait pas trop, grâce , aux beaux yeux de Françoise, aux saillies du poëtecul-de-jalte, et même aux plaisanteries de ce vaurien de d'Aubigné.

On le recevait là forcément.

Il s'invitait à dîner presque tous les jouis et soutirait à sa sœur, écu par écu, d'assez fortes sommes.

C'était un fou à lier, un panier j^ercé du premier ordre; mais il me parut bon homme au fond. La luine de sa famille l'avait déplacé, comme Françoise. S'il prenait, faute d'éducation, des manières détestables, on devait du moins lui rendre cette justice qu'il conservait l'honnèleté dans sa dégradation même.

<Juant au maître du logis, il ne l)Ougeait pas de son fauteuil.

Ainsi qu'il me l'avait autrefois déclaié, le pauvre homme ne conservait plus guère (|ue la langue de libre; mais il usait largement de cette liberté.

Je n'ai jamais vu de malade plus comique et plus amusant.

Scarron se plaignit à moi de ce que sa femme le soignait trop bien et l'empêchait de manger à sa fantaisie.

— >*''a-t-elle pas raison? lui dis-je. Uetenu comme vous l'êtes et dans l'impossibilité de prendre aucun exercice, vous seriez capable de vous faire mourir d'indigestion, mon pauvre ami.

— Ah ! me répondit-il, une bien belle mort!

— Sans doute ; mais nous aimons mieux vous laisser jeûner un peu, afin de vous conserver plus longtemps.

— Ce n'est pas tout, continua Scarron, Françoise ne sort

ICO AMOURS IlISTOniOUES

jamais; elle ne prend aucun plaisir. Je viens de lui dicter le Roman Comique. Voici tantôt deux mois qu'elle passe à le recopier de sa belle main, sans compter les huit premiers chants ^ de V Enéide travestie, qu'elle veut à toute force également remettre au net. Elle se tue. voyez comme elle est pâle ! Je vous en prie, ma chère Ninon, venez la chercher de temps à autre, et qu'elle se divertisse avec vous.

— Ah! gourmand! m\'criai-je; et, pendant notre absence, vous êtes cai)able de manger comme quatre?

— Non... là, sur l'honneur, je vous jure d'en rabattre de moitié ! -' .■ . • \. ' ■-: -' . . ' •:■■'■ ■■ -< .

Je me mis à rire, et j'eus la faiblesse de lui promettre d'emmener sa femme; mais en recommandant toutefois à Nanon, leur servante, de prendre garde à la voracité du poëte.

On entrait dans le carnaval.

M. le surintendant, qui m'avait demandé permission de me rendre visite, était déjà venu plusieurs fois, aux heures où il pensait me rencontrer seule. D'abord je lui crus l'intention de me faire la cour; mais je m'aperçAis bientôt qu'il n'en était rien.

Franchement j'en fus bien aise.

Les hommes qui recherchaient mon amitié recevaient toujours un meilleur accueil que ceux qui ambitionnaient mon amour.

Bientôt je m'aperçus qu'il désirait me prendre pour confidente.

11 avait une passion sérieuse au cœur.

L'objet de cette passion était la 111 le du maître d'hôtel de monseigneur le duc d'Orléans, jeune personne remplie de mérite et de grâces. ' ' • ' •

NINON DE LENCLOS ir.l

— Depuis deux mois, me dit-il, je ne néglige aucune occasion de gagner sa tendresse. Est-elle touchée de mes soins? je l'ignore. Avant de faire un pas décisif etde demander sa main, je voudrais que votre expérience en amour décidât si elle m'aime ou si elle ne m'aime pas.

— Oh ! oh ! monseigneur, vous me croyez donc beaucoup d'habileté dans ces sortes de choses?

— Excessivement, me dit-il avec un sourire où perçait un brin de malice, et je ne veux m'en rapporter qu'à vous.

^' Il me parla d'une nouvelle fête à sa terre de Vaux, où presque toute la cour et toute la ville devaient assister en déguisements de carnaval.

Mademoiselle de la Haume le Blanc de la Vallière était inscrite en tête de la liste des invités.

Je promis au surintendant d'étudier à cette fête, autant qu"il serait en mon pouvoir, les véritables sentiments de sa maîtresse, et je lui demandai l'autorisation d'emmener avec moi une amie, ce qu'il m'accorda de grand cœur.

Le soir même, j'envoyai chercher madame Scarron, l'invitant à faire ses adieux pour trois jours à son mari ; car, la fête ayant lieu le surlendemain, nous n'avions pas une heure à perdre pour préparer nos costumes.

Françoise, dans les choses de toilette, avait un goût exquis; je n'en manquais pas non plus, et ces costumes furent délicieux.

Je passai une robe de satin gris-de-perle, chamarrée de dentelles d'argent, avec des passe-poils roses. Un tablier de velours noir, garni de dentelles d'or et un joli chaperon, tout orné de plumes couleur de flamme, complétaient mon déguisement. ,

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