TROISIÈME PARTIE
Ir X •>,■.■ ( >,
En reprenant mes sens, je me trouvai dans la pièce où nous avions dîné.
Christine ttail à côté de moi. Elle me dit de l'air du monde le plus paisible :
— Vous avez eu tort de vous émouvoir de la sorte. Faire couper le cou à ce misérable en Snèile ou ici, n'est-ce pas la même chose ?
Je la regai (lais en frissonnant, et je fus sur le point de m'évanouir une seconde fois.
— Madame, je vous en conjure, balbutiai je, faites-moi donner un cairosse, (jue je m'en retouine à l'aris.
— Voyager à une telle heure! y songez-vous? Pourquoi ne pas coucher? demain nous partirons ensemble.
— Non! non!... Dans ce château, après ce meurtre... Je veux partir à l'instant même !
Christine fit quek]ues tours dans la chambre avec agitation ; puis elle haussa les épaules et murmura :
— Bégueule !
Sur ce mot charmant, Sa Majesté Suédoise disparut. Je ne devais plus la revoir.
On vint bientôt me dire qu'une voiture était à mes ordres. Je m'empressai de descendre, peu curieuse de faire des adieux plus réguliers à la reine, et je montai en carrosse par une nuit noire, exposée sur la route aux attaques des voleurs, mais enchantée de fuir ce lieu maudit.
Je me fis conduire, en arrivant, chez la comtesse, à qui je racontai les épouvantables détails de mon voyage. Elle envoya prévenir Mazarin, qui voulut m'interroger lui-même.
Le ministre tomba de son haut lorsqu'il apprit de ma bouche toutes les circonstances de l'exécution du grand écuyer.
Un courrier fut expédié sur l'heure à Christine, pour lui défendre de reparaître à Paris.
Rentrée chez moi, j'y tombai malade, et je restai dans mon lit environ trois semaines, ne pouvant goûter un instant de sommeil sans faire des rêves de meurtre, et voyant toujours ce ruisseau de sang qui avait coulé jusqu'à moi.
Plus je réfléchissais, moins je comprenais le motif pour lequel cette abominable femme avait voulu me rendre témoin de l'exécution de son amant. Depuis, on m'assura qu'elle croyait, par ce sj^ectacle, me donner une haute idée de sa puissance de caractère et de sa justice.
Quand j'allai mieux, on vint me chercher de la part de la
NI^ON DR LENCLOS ir,7
reine, qui voulait, elle aussi, m'entendre raconter ce drame lugubre. ' '
Mon récit la fit pâlir, ainsi que toutes les dames d'honneur.
Les amours de Marie de Mancini et de Louis XIV devenaient de plus en plus sérieuses. Anne d'Autriche commençait à manifester quelque inquiétude. ~
Sans rien dire au ministre, elle écrivit à Madrid pour nouer elle-même les premières négociations d'un mariage entre son fils et l'infante d'Espagne.
Mazarin ne tarda pas à être instruit de ces menées secrètes.
Un soir, comme j'allais quitter le Louvre, je trouvai Marie, qui sortait tout en pleurs de l'appartement de son oncle.
— Hélas! me dit-elle, j'ai le cœur dans l'affliction ! Le cardinal refuse de parler à la reine et ne me laisse aucune espérance. • '
— Il refuse de parler à la reine . en êtes-vous sûre, Marie? ' -
— Sans doute.
— Je ne puis le croire, chère enfant. "
— Mais puisqu'il vient de me le dire!
— Ce n'est pas une raison.
- Pour'juoi me rendre un espoir qui n'est plus?
— Votre oncle caresse depuis trop longtemps le projet de vous donner moitié de la couronne de France, pour abandonner ce projet si vite. Il n'est pas homme a céder le terrain sans livrer au moins bataille.
— Croyez-vous? fit-elle en essuyant ses larmes. '