II
ic-2 AMOuns msTORKur.s
Mon amie s'habilla en pastourelle normande. Sous sa robe de toile jaune, elle avait des manchettes de passement de Venise; sa colleretteétait en point de Flandre. 11 fallut à toute force lui prètei- mes dinmniits pour attacher à sa houlette.
Je la trouvais adorable, elle me dit que j'étais ravissante. Nous partîmes en carrosse de louage, et nous arrivâmes à Vaux, juste [)our le dîner.
On ne devait commencer le ballet qu'à sept heures. Le fameux jardinier le Nôtre, qui venait d'achever alors les magnifiques jardins des Tuileries et de Versailles, avait été chai'gé pai- le surintendant d'organiser dans le parc une salle de bal, au milieu de l'hiver. - '■■
C'était un toui- de force très-difhcile à accomi)lir: mais le Nôtre ne connaissait pas d'obstacle. ^
11 fit dresser une tente immense, sous laquelle il dessina des bosquets d'orangers, et qu'il orna d'une myriade d'arbustes fleuris. , > ; ./ .
Toutes les serres de Vaux furent dépeuplées pour décorer la salle de danse. Quand les invités arrivèrent et remplirent ce paradis terrestre, ce fut un coup d'œil merveilleux. L'éclat des costumes rivalisait avec l'éclat des fleurs. M. le duc de Roquelaure était en arlequin ; il avait une batte d'or flexible, des souliers garnis d'escarboucles et un bonnet tout couvert d'émeraudes. M. le comte deGuiche s'était déguisé en moissonneur, M. de Villeroy en Turc et M. de la Meilleraie en Ilelvétien.
Pour les dames, elles formaient un éblouissant tourbillon de velours, de plumes et de pieireries.
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Je cherchais au milieu do cette foule de masques quehjues visages de connaissance, hjrs([u'un: « Comment vous poilezvoiis, ma divine? )> prononcé avec un ignohle accent gascon, me Ht tourner la tête. -- " ' - -
Dans celui qui m'interpellait de la sorte, je reconnus M. le marquis de Montespan, slupide individu que j'avais en l'honneur de rencontrer i)Our la première fois chez madame de Choisy. . ' .
Il affichait, d'une manière assez ouverte, la prétention d'arriver à mes bonnes grâces. - -
Mais il gasconnait beaucou[) trop pour que j'eusse le moindre désir de l'enlever à sa fiancée, mademoiselle Athénaïs de iMortemart, jeune coquette de la plus belle espérance.
Rempli de présomption et de fatuité, Montespan joignait à ces deux défauts une sottise poussée à l'extrême. Je n'étais donc pas très-llattée de la rencontre, et j'allais aviser à un moyen de me débarrasser du personnage, lorsque M. Fouquet me le fournit presque aussitôt en venant interrompre l'entretien.
11 nous entraîna sans façon, laissant le marquis au milieu d'une phi'ase.
J'aurais dû commencer par dire que, dès notre arrivée, le maître du château, me désignant du regard une charmante bergère du Lignon, avait murmuré tout bas :
— C'est elle! Observez !
Mademoiselle r.ouise de la Baume était venue avec sa mère.
Sa contenance timide et modeste me plut tout d"abord. Elle avait de grands yeux rêveurs, une coupe de figure très-fine et une bouche dont le sourire traliissait les plus belles dents.
lOi AMOURS UISTOIUQUES
O'iaiiil elle se leva de table pour gagner la salle de danse avec luiit le reste des convives, je m'aperçus qu'elle était boiteuse; mais, chose singulière, cela devenait chez elle une grâce de plus et ne l'empêchait pas de danser comme un ange.
Pendant le dîner, M. le surintendant s'était beaucoup occupé de Louise. Elle m'avait paru très-iudiUerente et même un peu ennuyée de ses politesses.
Toutefois son grand œil noir ne pouvait ap[)artenir à une personne naturellement froide.
Au moment où l'amphitryon venait de nous rejoindre et me demandait si j'avais déjà fait quelques remarques, j'aperçus mademoiselle de la Yalliéie qui dansait vis-à-vis d'un masque, vêtu tout simplement en vieillard, avec une robe de chambre.
Ce masque lui parlait bas dans les intervalles de rei)os du ballet.
En l'écoutant, Louise n'avait plus son air glacial du dîner.
Sa poitrine palpitait, ses yeux étaient humides de joie; en un mot, je voyais chez elle une transformation complète.
Dès lors, j'eus la certitude que, si elle aimait quelqu'un, c'était moins le surintendant que le masque vieillard. Mais je n'eus garde, comme on le pense, d'exprimer à noire hôte cette opinion fatale à ses espérances.
— A une première vue, monseigneur, lui dis-je, il est vraiment impossible d'asseoir aucun jugement.
— Enfin, demanda-t-il, croyez-vous que je doive me déclarer et faii'e une tenlalive sur son cœur?
— (lai'dez-vous-en bien! lui dit tout à coup une voix à son Uieillo : Louise de la Vallière est aimée du roi!
Eouquet tressaillit et devint très-pâle.
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Le masque qui avait jeté ces paroles à la volée s'éclipsait dans la foule, lorsque le surintendant courut après et le ramena. • ■ ' - ' . ' • . , ■
— Tu nous affirmes que le roi Taime, dit-il : eh bien, il faut m'en donner la preuve sur-le-champ !
— La meilleure preuve que je puisse vous donner, répondit l'inconnu, est de vous montrer qui je suis.
Aussitôt il se découvrit la figure.
C'était le Nôtre, l'organisateur de la fête.
— Mais alors le roi est au bal peut-être? demanda Fouquet, dont la pâleur augmentait d'une manière effrayante.
— Oui, monseigneur. C'est un véritable service que devons prévenir de sa présence.
— Il est ici! murmura le surintendant avec rage. Où est-il? montre-le-moi !
Le JXôtre indiqua du coin de Iceil le masque en robe de chambre qui dansait avec mademoiselle de la Yallière.
— Et crois-tu qu'elle réponde à son amour?
— C'est une chose à peu près certaine, dit le jardinier.
Le malheureux surintendant avait les yeux hagards; tous ses membres frémissaient de colère. Il nous quitta brusquement et se perdit dans le tourbillon des danseurs.
— Grand Dieu! pourvu quMl ne fasse point d'esclandre! dis-je en me penchant à l'oreille de le Nôtre.
— Soyez sans crainte. Je me suis empressé de l'avertir, persuadé qu'il se compromettait davantage en restant dans l'ignorance. On ne se heurte pasimpunémentcà l'orgueil du roi. Monseigneur le sait. Voudra- t-il exposer sa fortune pour un caprice?
ir.d AMOURS inSTORlOL'KS
Je me nommai au célèbre jardinier.
Il m'ofïiit le l)ras le plus galamment ûu monde, ainsi qu'à ma compagne, et nous raconta où avait commencé l'intrigue de Louis XIV avec mademoiselle de In Yalliére.
C'était au dernier bal du Louvre.
Les salons, comme la lente de Vaux, se trouvaient ornés d'arbustes en fleurs, et le roi, voyant Louise arrêtée devant un superbe rosier de Hollande, avait profité de sa contemplation pour lui glisser les premières paroles de tendresse.
H chargea son jardinier de porter, le lendemain, chez mademoiselle de la Vallière le rosier qu'elle avait tant admiré la veille.
Louise liabitait le Palais-Royal comme lille d'honneur de madame Henriette.
- J'étais furieux, nous dit le Nôtre, car je me séparais de mon enfant le [»lus cher, de celui que je cultivais avec le plus d'amour, et qui pouvait vivre cinquante ans, en ne lui laissant produire qu'une rose par saison. La peste soit des maîtresses auxquelles le roi donne mes fleurs !
— Mais il n'aime donc plus sa femme, le roi ?
— Non, vraiment; il l'a aimée six semaines : c'est énorme j)our lui !
Le Notre n'était j»as le seul (jui fût informé de la présence du maître chez l'ouquet.
Au bout d'un ijuart d'heure, le masque en robe de chambre, voyant la foule se rassembler et chuchoter dans son voisinage, (juitta tout à couj» la lente.
On ne le revit plus.
Quelques minutes après, la demoiselle d'honneur de la du-
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chesse d'Orléans disparaissait à son toiii- avec madame de la Baume, dont la complaisance ne me parut pas d'une entière édification.
M. le surintendant vint nous rejoindre.
— C'était bien lui! nous dit-il avec un accent de fureur : je me suis appioclié, j'ai reconnu sa voix... Oh ! je saurai mettre un terme à ses indignes tentatives! Il naura pas Louise, il ne l'aura pas! ■ '- ■-"■ ' '- • t - ■ • ■ ••> -^ ' -
Je lui donnai, ainsi que le Nôtre, tous les conseils possibles de circonspection et de prudence. • - ' " r ' •
Mais je vis bien quil ne les suivrait pns. ' ■ ."
Je me suis étendue sur cette fêle de Vaux, et je dois plus tard entrer dans ([iielques autres détails, capables, selon moi. de donner enfin Texplication d'une énigme dont peu de personnes ont su trouver le mot : je parle de la disgrâce imprévue, terrible, de M. le surintendant, coup de foudre qui a retenti })nr toute la terre. L'orage s'est formé sous mes yeux. On ne cessa de danser qu'avec le jour. Notre carrosse nous avait attendues; à dix heures du matin, nous étions rentrées à Paris.
Je voulus reconduire Françoise chez elle. Nous rencontrâmes dans l'escalier sa servante, qui s'arrachait les cheveux et jetait les hauts cris.
— Eh! bon Dieu! qu'as-tu donc, ma pauvre fille? dis-je en l'arrêtant. , ,
Nanon passait près de nous sans nous reconnaître, à cause de nos costumes. -• , .
Saisie d'un pressentiment funeste, déjà madame Scarron
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s'était élancée vers le petit logement qu'ils occupaient au quatrième étage.
— Ail ! me dit la domestique en joignant les mains, il se meiiiU mademoiselle, il se meurt! -
— Qui donc? parle.
— Mon pauvre maître. - ;
— JJonlé divine! et comment cela?
— Figurez-vous qu'il a mangé deux pâtés tout entiers, avec une oie de Strasbourg.
— Malheureuse! tu n'as donc pas tenu compte de mes recommandations?
— Pardonnez-moi.
— Je t'avais défendu de lui laisser faire aucun excès.
— Sans doute, mais c'est un homme lenible ! Aussitôt après votre départ, il m'a dit avec un petit air câlin : «— Va, Nanon, va voir ton cousin, ma fille! » Vous savez, mademoiselle, mon cousin .lean-Claude, marmiton en chef dans les c-uisines de M. le grand })rieui? Il me donne en même temps une lettre à |)orler à son chenapan de beau-frère. J'y cours, et je vais ensuite avec Jean-Claude passer ma soirée chez Tabarin. Mais, en lentrant le soir, que vois-je? la table mise, sept bouteilles vides, des os de volaille, le frère de madame sous la table, et M. Scarrou dans son fauteuil à roulettes, blanc comme un linge, et avec un hoquet, mademoiselle... ah! quel hoquet!... Cela fait frémir. Toute la nuit, sans trêve ni cesse... Et l'autre ivrogne qui ronflait! J'ai cru (jue je deviendrais folle!
En me débitant ce fatras, Nanon me retenait par la manclie fie ma robe, et m'empêchait de monter l'escalier aussi vite que je l'aurais voulu. •
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Nous arrivâmes dans la chambre du malheureux poëte. 11 était alors couché sur son lit, sans connaissance. Françoise éperdue cherchait en vain à le ranimer.
Dans un coin de la chambre, d'Âubigné, ivre morl, ronflait toujours.
— Un médecin! cria Françoise; au nom du ciel, courez chercher un médecin !
— J'y allais, dit Nanon; mais sans espoir d"en ramener un, car ils ne se dérangent pas k moins d'un écu, et monsieur a mangé les trente livres qui restaient, en achetant sept bouteilles de vin de Beaune, deux pâtés de Chartres et une oie de Str.isbourg, qu'ils ont fait monter par le traiteur du coin.
— Mais va donc! va donc! criai-je, lui jetant ma bourse, que j"avais eu de la peine à trouver dans les poches de mon costume.
Vingt minutes après, elle nous ramena un grand escogriffe en robe noire, coiffé d'un chapeau pointu. Il tâta gravement le pouls de Scarron, secoua la tète et murmura :
— C'est un homme mort !
Françoise poussait des cris déchirants. -sr^
— Mais, m»onsieur, dis-je au médecin, vous vous trompez sans doute. Il y a des secours à donner, votre science doit les connaître.
— Non, me répondit-il en palpant de sa main sèche Teslomac du malade: obstruction complète des voies digestives, embarras du cerveau... L'antimoine même ne le sauverait pas.
— ■ Vite! vite! criai-je à Nanon, prends le carrosse qui est en bas, et cours rue de rArbre->]ec chercher le docteur Gui-Patin !
— Gui-Patin ! l'ennemi déclaré de l'antimoine, notre fléau,