‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 12 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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celui des apotliicaires?... j'aimerais aiilanl voir le diable, el je me sauve! dit lliomme noir, se pr^eipitant dans rescaliersur les traces de Nanon.

J'étais moi-mrine tout en larmes el désespérée de notre impuissance.

11 me vint à l'esprit de prendre de l'eau dans un vase; j'en aspergeai le visage et les mains de Scarron .

Un instant après, il ouvrit les yeux.

Sa femme jeta un cri de joie.

— Françoise!... Ninon !... c'est vous, miirmura-t-il... \li ! quel délicieux souper!... Par malheur, il est probable... que je n'en recommencerai jamais... un pareil... si ce n'est dans l'autre monde. - ■ ! •

— Oh! mon ami, tais-loi! dit sa femme en l'embrassant : le docteur Gui-Patin va venir, il te sauvera !

— Gui-Palin ?... oui, je le connais... un joyeux luron, (|ui a becet ongles... Mais j'ai grand'peur... Allons, ce maudit ho- (|uet recommence !... On ne meurt pouilanl pas du hoquet?... €e serait à crever de rire... Ah! chienne d'oie! traîli-e de |);Ué!... C'est égal, ils étaient excellents.

— Mon ami, je t'en conjure, ne parle pas! s'écria Françoise, ilonl les sanglots recommencèrent.

Pa poitrine du panvie poêle se soulevait au milieu de convulsions violentes.

— Non... je ne parlerai plus... en prose s'entend... Ouf!... Diable soit du hoquet!... Voyons, ma femme, prends la plume. €e n'est pas une indigestion de pâté qui m'éloulTe, c'est une indigestion... de rimes... Y es-tu?

— Mais, mon ami...

NLNON DE LENCF.OS !7!

— Mais je veux rimer, morbleu !

Je fis signe i\ madame Scarron de céder à ce caprice, afin de ne [tas empirer son état en lui donnant de i"liumeur. Elles"essuya les yeux et se mit en devoir d'écrire.

— Pauvre petite femme! chère mignonne ! dit Scarron ; j^ te souhaite, après ma mort, un mari plus... alerte. Oh! ce docteur!... le temps me semble bien long!

— Voyez-vous, il souffre! il souffre! s'écria Françoise.

— 11 est certain que je ne suis pas... sur un lit de roses. Ouand pour l'Jiomme il s'agit de plaisir, le char des heures e^t emporté jtar des coursiers rapides.-. A'ie ! la gorge me brûle!... et, quand il s agit de souffrance, il est traîné [)ar... des chevaux de fiacre.

— 0 mon Dieu! Gui-Patin qui n'arrive pas! dit madame Scarron en se tordant les bras avec angoisse.

— Laisse donc, mignonne, il va venir... l'essentiel est de tuer le temps. J'ai dit que je rimerais, et je rimeiai!... Voyons, sur (juoi?... Sur vous, ma gentille Ninon, lit-il en me tendant sa main décharnée. Essuie tes larmes, petite femme, et... pour la dernière fois... donne-nous ta plus belle écrit ure-

Françùise sanglotante prit la plume.

Chose extraordinaire, au milieu de ce hoquet qui lui disloquait la poitrine et le faisait bondir sur son matelas, Scarron eut le courage île la plaisanterie, et dicta les veis suivants :

Adieu, bien qiio ne soyez blonde.

Fille dont j)arle tout le monde, (Iharniant objet, belle ^'inon 1 l.ii iiiaîU't'jse d'A^anièmiion

17t> AMOURS HISTORIQUES

N'eut jamais rien de comparable A tout ce qui vous rend aimable; Elle était sans voix et sans luth, El mit pourtant les Grecs en rut De si furieuse manière, Que, ma foi, ne s'en fallut guère Que tout leur camp n"en fût gâté Par mes^ire Hector irrité.

Tant est vrai que fille trop belle IN'engendre jamais que querelle, lie peur qu'il n'en arrive autant, Tâchez de n'en blesser pas tant, Et commandez à vos taillades De faire un peu moins de malades.

— Hein?... qu'en dites-vous"? Ils sont... détestables. N'impoilo, j'ai rimé, moibleu ! j'ai rimé sur mon lit de mort...

cai' j'essayerais en vain de me le dissimulei'... je... je

meui^s !

Un dernier hoquet imprima à tous ses membres un soubresaut terrible; puis il retomba sans mouvement.

Nous nous approchâmes terrifiées. " -

Scarron n'était plus.

J'essayais d'entraîner Françoise, dont les clameurs perçantes me fendaient l'âme, quand lotit à coup une espèce de fantôme se dressa du fond de la chambre et s'approcha du lit en Irébiicliaiil.

(/était d'Aubigné.

— Mort! balbiilia-t-il en se penchant sur le cadavre. Il a (uni mangé, moi j'ai tout bu: lc(|uel était le plus sage?... De profil 11(1 is !

Il gagna la porte et disparut.

M.N'O.N DE LE.NCLOS 175

L'inslant d'après, Gui-P.ilin entra ; mais son art devenait inutile. Pauvre Scarron ! il était écrit là-haut que sa mort serait burlesque comme sa vie.

Il y a d'étranges destinées.

■ (iui-l'aliii me prit à récarl ol me dit:

— Vous savez quon vient de lancer une letlie de cachet cuntie Saint-Évremond? . ; . .,;:. ' ! ' "

Je le regardai fixement.

il avait l'ail' très-sérieux. D'ailleuis^ s'il eût voulu rire, le nionient et le lieu n'auraient pas été bien choisis. . — Sainte Vierge ! pourquoi ? m'écriai-je. . " , :, ■ — Parce qu'il a fait des couplets satiiiques sur la [)aix des Pyrénées et sur le mariage. Le roi est fui'ieux. Il est temps que les amis de l'auteur l'expédient en Angleterre ou en Hollande, s'ils veulent lui épargner ta Bastille pour le reste de ses .jo\irs. . -.^ [..-

J'étais atterrée de ce nouveau malheur. Mais comment a])an-

176 AMOIT.S IlISTORIQUES

donner madame Scarron? Elle-même me pria d'aller m'occiiper du salut de Marguerite.

— Hélas! me dit-elle au milieu de ses sanglots, en me montrant le corps du malheureux poëte, nous ne pouvons plus rien pour lui !

Je pensais queSaint-Évremond, traqué par les gens du roi, m'aurait envoyé quelque message rue des Tournelles pour m"apprendre le lieu où il se tenait caché: je ne me trompais pas. Deux mots écrits à la hâte me faisaient savoir qu'il avait cherché provisoirement un refuge chez le prieur des capucins du Roule.

Sachant qirune ordonnance mettait ses biens en séquestre, j'allai prendre vingt mille livres chez mon notaire; puis je courus aux Capucins, et je forçai Marguerite de partir sans plus de retard pour le Havre avec cette somme.

Quinze jours après, il m'éciivit qu'il était en sûreté à Douvres. Grâce à moi, Sa Majesté n'ent pas la satisfaction de l'envoyer à la Bastille. =. •: -

l\ y eut bientôt un grand événement à la cour.

Le cardinal ne s'était jamais consolé de son humiliation chez Anne d'Autriche. Il tomba sérieusement malade. Se voyant sur le point de mourir, il fit appeler Louis XiV, et lui conseilla de porter dorénavant son sceptre. Ce fut là sa vengeance contre la reine mère. Anne d'Autriche y fut très-sensible, car elle adoi'ait le pouvoir.

^faznriii niouiut â Vincennes, où il s'était fait transporter, ])our fuir un incendie qui éclata au Louvre, un soir de ballet..

CetDalien ne fut regretté de personne.

On le tolérait depuis la Fronde, mais sans lui accordei' la

MNON DE LENGLOS !77

moindre affection. Chacun méprisait ce caractère ignoble, sans dignité, sans grandeur, tout pétri de bassesse et de ruse. On lui fit cette épitaphe:

Ci-gît rennenii de la Fronde,

Celui qui fourba tout le monde.

Il fourba jusques au tombeau;

11 fourba même le bourreau, ^

Évitant une mort infâme.

11 fourba le diable en ce point

Qu'il pensait emporter son âme;

Mais le fourbe n'en avait point.

J'aurais voulu recueillir chez moi madame Scarron. Elle préféra demeui^er dans son petit logement, où tous nos amis continuèrent de la voir, et lui obtinrent, comme veuve du poète, une pension de deux mille livres.

Du reste, elle se consola très-vite, ce dont je ne lui fais pas un reproche.

vSi elle devait au pauvre cul-de-jatte beaucoup de reconnaissance, elle n'avait jamais eu en sa compagnie qu'ttne dose trèsmédiocre de plaisir.

Françoise s'acoquina bientôt à une certaine madame Ai^noul, dont j'aurai souvent à parler dans la suite, et qui lui enseigna l'intrigue plutôt que la sagesse.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

Après le bal donné par M. Fouquet dans sa terre de Vaux, le jardinier le Nôtre vint me rendre quelques visites, et je l'invitai plusieurs fois à ma table. C'était un fort aimable convive, tout franchise et tout cœur. 11 espérait que le surintendant, eu égard à la rivalité du roi, renoncerait à sa passion pour Louise de la Vallière. Mais, ou je me connaissais fort mal

I7.S A MO [111 S lllSTORinUKS

en hommes, ou j'étais sûre (iiie celle rivaliU' même serait aux yeux de M. î'^ouquet une raison déplus d'entamer la lutte.

Effectivement le Nôtre, à ijuelques jours de là, vint m'aj)prendre des nouvelles terribles.

— Ah! mademoiselle, s'écria-l-il, vous aviez raison : le malheureux [)ersiste dans son amour! Il a fait demander en cérémonie aux parents de Louise la main de leur fille. iSécessairement ils ont été flattés de cette proposition d'alliance, le père surtout, auquel on s'est bien gardé d'apprendre les poursuites de Sa Majesté. M. de la Baume a donc répondu au sui-inlendant qu'il regardait ce mariage comme un grand honneur pour sa famille et pour lui.

— Jésus! Et qu'a dit le roi?

— Vous devinez sa colère; mais comment eu expliiiuer le véritable motif ? Fouquet, décidé à chercher une retraite en Hollande avec sa femme, bravait le courroux royal. Encore ce malin, je l'ai vu pour le prier de mettre plus de circonspection et de ménagement, non dans 1 intérêt du roi, mais dans son intérêt proi)re. Je le trouvai inllexible.Tout à coup, là, devant moi, on lui apporte une lettre. Il la décachette, en fait rapidement lecture, et tombe, comme foudroyé, sur un fauteuil.

— De qui donc était le message?

— De Louise elle-même.

— Ah ! bon Dieu !

— Elle n'écrivait que ces deux lignes: « Renoncez à moi, je ne suis plus digne d'être la femme d'un honnête homme. »

— C'est fort clair : elle a cédé au roi.

— Je le pense comme vous. Sur ces entrefaites, vingt personnes arrivent cliez le surintendant. Il leur montre le fatal

NINON nE LKAM:L0S 170

billet, donne un libre cours à sa rancune et se répand contre Louis XIV en invectives, bien méritées sans doute, mais d'une imprudence...

— Vous avez raison, d'une imprudence folle.

— Et il laquelle il n'y avait point de remède, car, une heure plus tard, le roi savait tout. Comminges, accompagné de trente soldats aux gardes, alla frapper à l'hôtel de la surintendance. Heureusement, averti par moi, Fouquet venait de prendre la fuite. ' .

— Ainsi Louis XIV ose afficher sa rage jalouse?

— Non, certes ! il est mieux conseillé que cela. Tous les ennemis du surintendant l'entourent. On accuse celui-ci de dilapidation des finances. Voilà, convenez-en, le moyen le plus sûr de le perdre et d'avoir gain de cause. Avec une accusation semblable, on fourre un homme à la Bastille et on l'enterre vivant, sans que personne ose se plaindre. C'est la bouteille à l'encre. Le peuple est toujours contre ceux qui le font payer.

— Oh ! c'est infâme!

— Je ne dis pas le contraire; mais à la cour toutes les infamies se commettent inpunément. Les biens de Fouquet ont été frappés de confiscation; sa ruine est certaine. Trop heureux encore si, dans ce naufrage, il sauve sa liberté !

Hélas ! nous sûmes, deux jours après, que le surintendant, saisi par les gens du roi avant d'avoir pu gagner la frontière, venait d'être envoyé à Pignerol, d'où il ne devait plus sortir î

Il y mourut, après dix-neuf ans de captivité.

Cette disgrâce occupa la France et l'Europe pendant six mois. Fouquet ne manquait pas d'ennemis, mais il avait des amis chaleureux qui prirent hardiment sa défense.

180 AMOURS IllSTOniQUES

Une iiijiislico de \^\us ne coûte guère. L'avocat Pellisson, qui (levait au surintendant d'avoir été élevé à la charge de conseiller d'Ktat, soutint son prolecteur contre des attaques déloyales et fut sacrifié avec lui.

Du fond de la Bastille, Pellisson écrivit des Mémoires où il démontre l'innocence de Fouquet de la manière la plus victorieuse. (}uatie ans après, on le laissa libre, et le pauvre surintendant resta dans les feis.

Sa Majesté Louis XIV ne pardonna jamais une rivalité d'amour.

C'était la preuve d'un magnifique orgueil, mais d'un bien petit esprit. Déjà ce prince commençait à croire qu'entre Dieu et lui il n'existait qu'une médiocre différence .

Tout cela désorganisa quelque peu mon cercle; mes poètes pleuraient le surintendant et chantaient ses malheurs. On parlait même d'une conspiration pour aller attaquer le château de Pignerol et délivrer le captif j mais rien ne réussit.

Voici l'occasion de dire quelques mots au sujet du fameux Mascpœde fer, sur lequel j"ai entendu raconter, pendant trente ans, des histoires si dénuées de vraisemblance.

Le Masqjiedcff'rn fait trois apparitions, à des époques assez reculées l'une de l'autre.

On l'a vu d'abord à Pignerol, jiuis vingt ans plus lard à lile Sainte-Maiguerile, et enlin ^'i la Jîastille vers les dernières années du siècle.

A l'époque où l'on s'entretint pour la première fois de ce fabuleux prisonnier, beaucoup de personnes affirmaient que c'était le surintendant. Lors de la seconde apparition, M. Fou- (juet venait de mourir; par conséquent, ce ne pouvait être lui.

On crut généralement alors que le mystère cachait le duc de Vermandois, bâtard de Louis XiV et de la Vallière, enfermé pour avoir donné un soufflet au grand Dauphin ; mais, en 1698, quand on retrouva le Ma^m de fer à la Bastille, M. de Vermandois était depuis longtemps rentré en grâce.

Il fallut imaginer alors d'autres histoires, etDieu sait qu'on ne s'en fit pas faute.

Tour à tour ce fut :

Le duc de Monmouth, frère de Jacques II, soustrait par la France au supplice, et qu'on n'avait aucun motif de retenir en prison ni de masquer, surtout lorsque son frère eut perdu le trône ;

Le comte Girolamo Magni, enlevé de Turin pour avoir empêché de vendre cette ville à Louis XIV, et que M. de Lauzun vit mourir à Pignerol en 1(385, preuve évidente que, treize ans plus tard, il ne pouvait être à la Bastille;

Puis un fils de la reine iVnne d'Autriche et de Buckingham, comme si Louis XIII, aidé de Richelieu, n'eût pas trouvé d'autre moyen de faire disparaître ce fruit de l'adultère. *

Enfin la version qui trouva le plus de créance, tout simplement parce qu'elle était la plus absurde, fut celle-ci :

Lors de la naissance de Louis XIV, la reine, délivrée depuis un quart d'heure, aurait, disait-on, ressenti de nouveau les douleurs de l'enfantement et serait accouchée d'un second fils.

Grand embarras. Que va-t-on faire? lequel de ces enfants sera l'aîné? Les uns disent que ce doit être le premier venu au monde ; les autres soutiennent que ce doit être le second, comme ayant été conçu en premier lieu. Bref, pour trancher la difficulté et prévenir les malheurs dont une rivalité entre les

IS^ AMOURS IIISTORIOUES

deux fièrcs pourrail un jour nccabler le royaume, ou fait disparaître un des rejetons royaux et l'on garde l'autre.

Mais l'enfant, élevé loin du [.ouvre, grandissait en même temps (uie I.ouis XIV et lui ressemblait d'une manière frapl)ante.

Aulie embarras.

Il est trés-])ossible qu'une indiscrétion vienne lui apprendre un jour sa naissance, et là-dessus on l'enferme, en lui applir ([uantun mas(]ue de fer, afin que personne ne puisse examiner ses traits. • • ^^ •

L'inventeur de ce joli conte n'a pas réfléchi qu'il créait eu même temps trois monstres de nature : Anne d'Autriche d'abord, qui aur.iit permis qu'on la séparât d'un de ses enfants; Louis XIll, le roi scrupuleux, le roi chrétien, dont la conscience, en supposant qu'on l'eût un instant égarée, se fût reveillée à coup sûr à sa dernière heure; et enfin Louis XIV, qu'on ne pouvait plus tromper, une fois établi dans sa toutepuissance.'

Cien dans les lois divines et dans les lois humaines ne l'autorisait à laisser son frère dans un cachot.

Mais, en France, on aime le merveilleux, et l'on en fabrique à tout piix.

Le dernier gouverneur de la Bastille, homme très-respectable et entièrement digne de foi, m'a donné l'explication du MdsiiHf (Ir fer, (|iii d'aboi'd n'était pas de fer, mais de velours noir, comme tous les masipies |)Ossibles. • ■

Cette explicatiiin, la voici en deux mots :

Lors(ju'on transféiait un prisonnier d'importance d'une prison d'Etat dans une autre, et (|u'on pouvait craindre, à tort ou

à raison, quelque complot tramé pour briser sa chaîne, on lui couvrait toujours le visage d'un masque, afin qu'il fût impossible de le reconnaître.

Voilà donc le grand mystère dévoilé.

Je ris de bon cœur, en songeant que la postérité s'occupera de toutes les sottises débitées à cet égard, et que des écrivains sérieux entre les mains desquels ces Mémoires ne tomberont pas consacreront leurs veilles à résoudre un aussi obscur problème*.

A la fin de l'année 1GG2, mourut M. l'abbé Boisrobert, fjui alla voir en l'autre monde s'il est permis de chanter vêpres avec une de mes jupes.

Depuis assez longtemps, ce me semble, je parle beaucoup des amours des autres : il ne faut pas en conclure que je n'en avais plus moi-même.

J'étais alors tombée sur un homme si insupportable, que j"ai reculé jusqu'ici de prononcer son nom.

Il s'appelait le comte de Choiseul.

Oi^i l'avais-je connu? je l'ignore. Un peu partout, je crois : à Vaux, chez la reine, au Cours-le-Prince. Il s'impatronisa chez moi dans un moment de distraction, et Ht la sourde oreille, le

(1) De nos jours, le roinan-feuilleton ne pouvait manquer d'exploiter cette mine féconde, et M. Alexandre Dumas trouve là-dessus une bien remarqiialile anecdote. Il fait enlever au Louvre, par d'Artagnan, je crois, le vrai Louis XIV, et le plonge sans aucune cérémonie dans les sou terrains de la Bastille, pendant que le Masque de fer est installé sur le trône. La ressemblance, du reste, était si prodigieuse, que personne, pas même la reine Marie-Thérèse, femme du roi, ne s'aperçut de la substitution.

31. Alexandre Dumas devrait bien recommander à ceux qui écrivent ses romans d'avoir un peu de respect pour les lecteurs et pour l'histoire.

Eugène de Mirecourt.

18i AMOUns HISTORIQUES

jour 011 je lui laissai entendre que son absence me serait agréable.

Oiiand je n'aimais plus, je le disais ordinairement sans détour.

Mais Choiseul passait pour fort brutal, et, dans la crainte d'un éclat scandaleux, je ne m'expliquais qu'à demi-mot.

Le galant homme s'obstinait à ne rien comprendre. Il imposait à mes domestiques par des airs de grandeur et cherchait à produire le môme effet sur moi, en me parlant de son mérite et des nombreuses qualités qui le distinguaient.

Je lui répondis un jour par ce vers de Corneille :

Ah ! Dieu ! que de vertus vous me faites haïr! ^

Désespérant enfin de le congédier sans esclandre, j'attirai chez moi Précourt, le célèbre danseur, qui se servait aussi bien de l'épée que des jambes.

J'aurais eu Desmousseaux sous la main, que vraiment j'en eusse passé par là pour me débarrasser du cauchemar qui m'obsédait.

Un matin, M. de Choiseul était à ma toilette.

Précourt entra, bien sermonné par moi et résolu à casser les vitres au premier signal.

Le comte me narrait alors je ne sais quelle anecdote grivoise, oi^i M. de Yillei'oi avait joué vis-à-vis de sa propre femme un assez piètre rôle cl avait dû boire un alïront, faute de preuves suffisantes, ce dont M. de Choiseul le blâmait fort.

— Eh ! lui dis-je , vous en parlez bien à votre aise ! Il est très-difficile à un mari, comme à un amant, de s'assurer de Tinfidélilé d'une femme.

— Non pas, non pas ! s'écria-t-il : bien fin qui m'y attraperait ! Avec un peu de perspicacité et d'attention, on doit, à la seule vue d'un rival heureux, savoir à quoi s'en tenir.

Je le regardai d'un air de sur[)rise extrême, et je lui dis:

— Miséricorde ! comment faites-vous pour être si sûr de ces choses-là?

— Je crains fort, monsieur le comte, que vous ne péchiez par amour-])ropre, ajouta Précourt avec un rire significatif.

Choiseul tressaillit et devint pâle; mais il n'osa point éclater ce jour-là.

Le lendemain, à l'heure du déjeuner, voyant deux couverts mis, il alla sans façon prendre place à la table. Précourt, sortant aussitôt d'une chambre voisine, lui cria :

— Pardon !... je suis désolé... ('e couvert est pour moi.

— Monsieur ! fît le comte, se levant l'œil enflammé de courroux.

— Soyez donc assez aimable, dit Précourt avec infiniment de calme, pour ne pas élever ainsi la voix : on pourrait croire que vous me cherchez querelle.

Choiseul était blême de rage.

Ses yeux tombant alors sur le costume de son interlocuteur, qui tenait moitié du bourgeois, moitié du militaire, il lui demanda avec ironie :

— Dans quel corps servez-vous, monsieur?

— Je sers dans un corps où vous avez servi beaucoup trop longtemps, répondit Précourt sur le même ton. Du reste, ce n'est pas devant mademoiselle que je puis vous raconter mes campagnes. Le boulevard n'est pas loin; si vous désirez m'y suivre...

186 AiMOURS IIISTOIUQUKS

Choiseul campa fièrement son feutre sur sa tête, et dit :

— Je ne me bats pas avec un baladin !

— Vous avez raison , monsieur, car le baladin vous ferait danser.

La chose en resta là.

Mon cauchemar disparut pour ne plus revenir. Je me promis d'être désormais sur mes gardes contre les distractions.

Cependant la liaison du roi avec mademoiselle de la Vallière devenait publique. L'exil de Saint-Évremond n"inlimidait pas les faiseurs de couplets.

Bussy-Rabutin fut le plus intrépide de tous.

Sous prétexte (jue la favorite avait la bouche un peu trop grande, il se permit de composer une chanson bouffonne, dont voici le refi'ain • : , •■ ■^-- .

(Jue Deodatns (I) est heureux De baiser ce bec amoureux, - • Qui d'une oreille à l'autre va,

AUeluial

Trois jours après, tout Paris chantait cette sottise.

Bussy-Rabutin aurait pu très-agréablement jouir de son triomphe, si les cachots de la Bastille n'eussent pas eu des murs trop épais pour l'empêcher d'entendre les chanteurs.

Dans le courant de l'hiver, ma bonne comtesse de Ghoisy, (|ui mavait témoigné un intérêt si vif et si tendre, tomba malade et mourut.

Sa perte me fut très-sensible.

Au retoui' du printemps, je me préparais à transporter mes

(1) Dieudonné, surnom du roi.

pénates à Picpus, loisque madame de Monlau^ier, qui allait aux eaux de Forges, me proposa de l'y accompagner, disanl que nous y trouverions société nombreuse, et surtout bonne compagnie.

J'acceptai de grand cœur, et je décidai madame de la Fayette à nous suivre. .

Plusieurs fois déjà Gui l^Uiu m'avait conseillé de prendre ces eaux, non que je fusse malade, mais comme préservatif aux maladies à venir.

Je lui riais au nez quand il me tenait ce discours, car je jouissais d'une santé florissante.

Ma fraîcheur était merveilleuse.

Conservant avec mes charmes toutes les apparences de la jeunesse, je ne craignais pas de dire mon âge à tout venant . sûre d'exciter des clameurs et d'entendre crier au meiisongc quand j'accusais mon demi-siécle.

Franchement, j'y mettais de la coquetterie.

On m'eût donné tout au plus vingt-cinq ans. Je n'y comprenais rien moi-même; ou plutôt je m'expliquais cela par le sortilège de mon homme noir, dont le souvenir, soit dit en passant, me donnait toujours le fiisson.

Je n'en observais pas moins régulièrement ce qu'il m'avait prescrit.

Boire un verre d'eau à Foi'ges, ou en boire un à Paris, revenait absolument au même.

Nous fîmes le voyage gaiement.

Forges n'est qu'cà vingt-cinq lieues. J'eus regret, sur ma parole, de n'avoir pas visité plus tôt ce curieux séjour.

On y voit des gens de toutes les parties du monde. Nulle

ISS AMOURS IIISTORKJUES

part ailleurs on no rcnconlre une assemblée plus lumullueuse et |)lus amusante. -

Parisiens et campagnards, nobles et bourgeois, moines et religieuses, Français, Anglais, Flamands, Espagnols, chrétiens, huguenots, juifs, mahométans, tout cela boit ensemble, à la même fontaine, une eau détestable qui donne des haut-lecœur.

A six heures du matin, chacun se lève pour faire cette débauche.

l*uis on se promène dans le jardin des Capucins, dont ces bons pères ont abattu les murailles, alin de laisser les promeneurs y entrer plus librement.

Il est vrai de dire qu'au bout de la grande avenue ils ont

aché à un tilleul un tronc fort raisonnable, qu'ils sont obligés de vider presque tous les jours.

Mais chacun, ici-bas, gagne sa vie comme il peut.

On babille à celte promenade, on rit, on s'apprend les nouvelles, et l'on n'épargne ni les caquets ni les médisances. C'est absolument comme à Paris.

Vers neuf heures, une cloche sonne. Les gourmands courent déjeuner, les dévots vont à la messe, et le reste de la matinée se passe à la toilette ou en baguenaudes.

On dîne très-copieusement.

Tout rai)rès-dîner se consacre à des visites réciproques, où les caquets recommencent.

A cinq heures, des comédiens, détachés de la troupe de lioucn, donnent spectacle jusqu'à sept heures; on soupe, puis la [)romenade aux Capucins recommence et se termine fort dé-

votement par les litanies, que l'on récite à la chapelle des moines.

Voilà au grand complet l'existence qu"on mène à Forges.

Nous y étions depuis deux jours à iieine, lorsque (ont à coup la duchesse deMontpensier, qui passait la saison à son château d'Eu, nous arriva en magnifique équipage, avec cinq à six carrosses, toutes ses filles, force valets de pied et un maître des cérémonies.

Contre mon attente, elle me combla de caresses, et voulut que nous fussions constamment chez elle, mes compagnes de voyage et moi.

Je ne fus pas surprise de ce retour d'amitié : depuis environ deux ans elle avait chassé la comtesse de Fiesque, ainsi que madame de Frontenac, notre troisième maréchale de camp d'Étampes.

Le père de Mademoiselle était mort à Blois Télé précédent.

Quel orateur se chargea de l'oraison funèbre du défunt? je l'ignore ; mais la besogne était difficile. Vraiment le sujet ne prêtait guère à Tapothéose.

La princesse avait fini son deuil.

Comme chacun se plaignait de la comédie, elle fit venir de Rouen la troupe tout entière et la paya.

La rencontre de mesdames de la Fayette et de Montausier fut d'autant plus agréable à la fille de Caston, qu'elle-même s'occupait d'écrire. Il nous fallut entendre ses œuvres d'un bout à l'autre. Elle nous lut la Princesse de Papidagonic, ['Ile imaginaire et une multitude de portraits, genre de littérature qui alors faisait rage.

A parler franc, ce n'était point merveilleux.

I!'(t AMOURS HISTORIQUES

Quand je me rappelais la Fi'ondc et la Bastille, je songeais que Mademoiselle avait décidément |iliis de dispositions pour la guerre que pour les lettres.

Nous commencions à nous ennuyer, lorsque de nouveaux personnages survinrent.

On nous annonça le duc de Roquelaurc, le plus fameux hâbleur de France et de Navarre. Il était accompagné du chevalier de Iioquelaure. son cousin, grand homme sec. qui sentait son reître et qui eût fait peur au coin d'un bois. A leurs trousses venait clopin-clopant un sieur de Romainville, très-goutteux, mais qui marchait encore assez pour les suivre partout, on ne savait dans quel but, si ce n'est peut-être qu'il donnait au chevalier des leçons d'impiété au cachet ou à l'heure, car ce Romainville était l'irréligion même. - - '

Ces trois originaux défrayèrent la société de balivernes et de sornettes. - .-

Ils n'étaient pas toujours fort convenables, surtout le chevalier et son maître d'athéisme; mais dans le désœuvrement on excuse bien des choses.

Romainville, qui, au lieu de boire de l'eau de la fontaine, entonnait parjourseptà huit pintes de cidre, tomba gravement malade. Sa goutte lui remonta dans la poitrine. Nous envoyâmes quérir un père capucin, pour sauver du moins l'âme de ce chenapan, si faire se pouvait.

Mais, à l'arrivée du confesseur, le chevaliei', qui se trouvait là, saisit une escopette, et coucha le pauvre moine en joue en criant : : ,.

— Retirez-vous, mon ])ère, ou je vous tue! 11 a vécu comme un chien, il fauliju'il meure comme un chien!

«lela tu tellement rire le moribond, qu'il en guérit.

M. le duc de Roquelaure ne se permettait pas devant Mademoiselle toutes les impertinences erotiques et les saillies de mauvais lieu qui l'ont rendu célèbre. Il avait alors un esprit plus lin, plus délicat et presque toujours marqué au bon coin.

Je me rappelle entre autres un trait fort plaisant.

Le chevalier tranchait du matnmoie. Il ne parlait que des gens qu'il avait pourfendus et des marauds auxquels il avait coupé les oreilles. Un jour, après avoir fait de ses talents en esciime l'éloge le plus pompeux, il teiinina en disant :

— J'ai eu plus de cinquante duels ou rencontres, et je n'ai jamais reçu la moindre blessure.

— Ah! parbleu, mon cousin, dit Uoquelaure avec le plus grand flegme, vous avez plus de chance que moi ; car je n'ai eu qu'un duel dans ma vie, un seul, et j'ai été tué !

Nous restâmes à Forges jusqu'à la fin de la canicule, qui est, dit-on, le meilleur temps pour prendre les eaux.

De retour à Paris, je reçus la visite de le Nôtre. J'avais décidément fait sa conquête. Il m'invita, pour le surlendemain, à aller voir ses plantations de Versailles, ajoutant qu'il me raconterait une anecdote sur Louis XIV et la Vallière. Il en fallait beaucoup moins pour me décider à accepter sa politesse.

Au jour tîxé, je me mis en route avec Perrote.

Ce vieux et fidèle domestique se cassait beaucoup. J'eus le regret, deux mois plus tard, de le mettre à la réforme, avec une pension de huit cents livres jusqu'cà la tin de ses jours.

M, le jardinier en chef des jardins royaux commença par m'offrir un délicieux petit déjeuner dans un pavillon trèsélégant, bâti tout exprès pour lui dans le voisinage des serres.

192 AMOUlîS IIISTOIIIOUES

Il me mena visiter ensuite les énormes travaux d'agrandissement que le roi commençait à faire exécuter au château ; puis nous allâmes dans les jardins, qui étaient vraiment dessinés avec un art admirable.

Jamais les bosquets (VArmide, si vantés par le Tasse, n'ont offert un coup d'œil plus rinnt et plus majestueux.

Le Nôtre se montrait fort sensible à mes éloges. Il me baisait la main à chaque compliment, ce qui ne m'empêchait pas de lui en adresser de nouveaux, car il me faisait marcher de surprise en surprise.

— Et votre anecdote, mon cher? lui demandai-je. Il tira sa montre et me répondit:

— Pas encore, dans un instant.

— C'est donc une histoire à heure fixe?

— Oui, ne perdez pas patience.

Au bout de vingt minutes environ, il regarda du côté du château et m'entraîna vivement sous un berceau voisin,

— Chut ! fit-il en portant un doigt sur ses lèvres : pas un mot ! Dissimulons-nous sous le feuillage, car elle s'elïarouche aisément. Si elle nous apercevait, elle ne viendrait peut-être pas au tombeau de sa rose.

— Au tombeau de sa rose? murmurai-je avec surprise. De qui jtarlez-vous donc?

— De mademoiselle de la Vallière. Elle approche... Silence i A quelques pas de nous parut effectivement une femme

vêtue de noir et tenant un parasol.

Je reconnus la jeune fille que j'avais vue, deux ans auparavant, si belle et si radieuse à la maison de plaisance de i\(. Fouquet. ■ - ■ -

A quelques pas de nous parut une fonniie vêtue Je noir, tenant un parasol

l;l.ll-, \\l: ciLsTAVE lUïAlili

i-.U'i;iMi: i',\i; .NiMON I;.

.MNON UE LE.XCI.dS 195

Mais quel changement, lîùlas ! ■ > .

Louise n'était plus que l'ombre (relle-mème : les douces nuances de ses joues s'effaraient pour faiie place à la pâleur; ses yeux étaient rougis, le maïasme dévorait ses charmes.

— Eh bien ? me demanda le Nôtre à voix basse. ^ >

— Ah! la pauvre enfant, répondis-je, elle est méconnaissable! Si vous ne m'aviez pas dit son nom... - . . ,

Il porta de nouveau le doigt sur ses lèvres.

Mademoiselle de la Vallière entrait dans un petit bois, voisin du berceau sous lequel nous étions cachés. Nous la suivîmes à distance, étouffant le bruit de nos pas, et bientôt je la vis s'arrêter auprès d'une espèce de mausolée, devant lequel elle se mit à genoux.

Là, sous un globe de cristal et sur un carré de marbre blanc se trouvait, dans une petite caisse dorée, un arbuste flétri.

A l'une des branches de cet arbuste pendait encore une fleur desséchée, dont il était impossible de deviner le nom et de reconnaître la nature.

— C'est le rosier du bal du Louvre, le même que je lui ai porté, il y a deux ans, de la part du maître, dit mon compagnon d'une voix émue. Vous le voyez, il n'avait qu'une rose... une rose à cent feuilles... Pauvre femme! pauvre fleur!

Une larme souleva la paupière de le Nôtre et descendit lentement sur sa joue. -

Mes yeux aussi devinrent humides.

Évidemment il y avait là un drame que je ne comprenais pas encore. Je regardais tour à tour avec saisissement cette femme agenouillée et cet homme qui pleurait.

Louise, après être restée quelques secondes à considérer l'ar-

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buste, souleva le globe de cristal et colla ses lèvres sur la rose morte, dont quelques feuilles se détachèrent et furent emportées par le vent.

— Retirons-nous, dit le jardinier. Venez écouter mon histoire.

Nous rentrâmes sous le berceau. II y avait là des bancs rustiques. Le Nôtre s'assit à côté de moi.

— Vous allez me trouver ridicule, commença-t-il ; mais j'ai pour mes fleurs l'affection qu'on a pour ses enfants. Ne vous souvient-il plus qu'au bal de Vaux je tempêtais contre le caprice de Louis XIV, qui avait donné à la iille d'honneur de Madame mon plus beau rosierde Hollande?

— En effet, ce souvenir m'est très-présent.

— Je fis, comme vous pouvez le croire, à mademoiselle de la Yallière toutes les recommandations imaginables sur la nécessité d'arroser l'arbuste, d'en élaguer les boutons parasites et d'en tailler les branches. Elle me pria de venir le soigner moi-même. J'y consentis avec bonheur. La chère enfant caressait une idée bizarre. C'était le premier don qu'elle recevait du roi. Dans son esprit, l'amour de Louis XIV s'attachait à l'existence du rosier et devait en suivre le destin.

— 0 superstition du cœur! murmurai-je. C'est bien cela ! je commence à comprendre.

— Oui, vous comprenez aujourd'hui le chagrin de Louise; mais ce que vous ne devinez pas, ce que j'ai été moi-même un siècle à deviner, c'est la cause qui a fait périr le rosier.

• — En effet, ne disiez-vous pas qu'il pouvait vivre cinquante ans?

— Je le répèle, il aurait à coup sûr dépassé cet âge, sans la

NINON DE LENCLOS IfV)

trahison la plus odieuse. Oh ! les femmes ! les femmes ! ajoutat-il avec une sorte de colère : il n'y a pas de milieu, ou ce sont des anges, ou ce sont des démons!

— D'accord, mon ami ; mais je demande votre histoire, et non des réflexions philosophiques sur la nature de mon sexe.

— L'histoire?... ah ! mon Dieu, je puis vous en donner le dénoûment en deux mots : c'est mademoiselle Athénaïs de Mortemart qui a commis cette trahison.

— Ou'entends-je? la fiancée de Montespan?

— Ou, si vous aimez mieux, la seconde maîtresse du roi.

— Hein? m'écriai-je, regardant le Nôtre avec stupeur.

— Ah! je vous apprends du nouveau! L'adultère marche bon train à la cour. Mademoiselle de iMortemart a un supeibe avenir.

— Et son hymen avec le marquis?

— Cet hymen sera célébré sur la tin de la semaine ; Montespan n'est pas homme à faire du scrupule.

— Voilà qui est parfaitement ignoble, savez-vous?

— Je suis de votre avis. Continuons l'histoire. Le rosier, devenu talisman, ne quittait plus mademoiselle de la Yallière. Ouand elle délogea du Palais-Hoyal pour aller au Louvre, je le portai au Louvre; quand elle vint à Versailles, sa fleur y vint avec elle. Or Athénaïs était une grande camarade de Louise, et celle-ci, qui lui faisait toutes ses confidences, lui avoua sa chère superstition.

— L'imprudente !

— Aussi naïve que bonne, elle ne soupçonnait pas son amie. Elle voyait tranquillement Athénaïs causer avec le roi et l'amuser par une foule de médisances, que celle-ci débite avec

1 !(•) A.MOUliS IIISTOIUQUES

nn espril infei'iial. l/essentiel, vous comprenez, était de faire perdre à la Vallirre tout ce que mademoiselle de Mortemart gagnait elle-niême dans le cœur du monarque. Un jour, en venant tailler le rosier, je m'aperçAis qu'il dépérissait.

— Hélas! médit Louise, l'amour du roi s'en va!

Je la rassurai de mon mieux, et, à tout hasard, je changeai la terre de la caisse; mais, le lendemain, la maladie allait croissant. Déjà la rose était flétrie et les feuilles jaunissaient.

Mademoiselle de la Yallière ayant pleuré tout le jour, Louis XIV la trouva maussade.

En revanche, Athénaïs de Mortemart ne déploya jamais pius d'esprit et de gaieté.

— Vous voyez, il meurt ! disait Louise en me montrant l'arbuste de plus en plus malade : il meurt, sans que vous sachiez pourquoi!... Moi, je le sais, je le sais! ajouta-t-elle avec des sanglots. ~ - '.

Le soir, Sa Majesté la trouva laide et eut assez peu de galanterie pour le lui dire. :;

Je me donnais au diable avec le rosier ; je taillais à droite, je taillais à gauche. i\e voulant négliger aucun moyen de salut, j'allai même jusqu'à le transplanter dans une autre caisse, nien ne jnit réussir.

Deux jours après, il était mort, et Louis XIV faisait admettre mndomoisollc do Mortemart au nombre des filles d'honneur de la reine.

Un doute, un éclair, me traversa l'àme.

— Avez-vous communiqué à quelqu'un, demandai-je à Loiiisi' é[)lorée, l'espèce de présage que vous attachiez à cette Heur? '*■ , -

— Oui, me répondit-elle, je l'ai dit à Athénaïs.

Sans lui répondre, je pris une poignée de la terre qui entourait le tronc de l'arbuste, et je la portai chez un chimiste, qui l'analysa.

Mes soupçons furent confirmés.

Sur cette terre on avait versé de la couperose. Un flacon imperceptible, deux gouttes par jour, rien n'était plus simple. Et voilà comment une personne habile supplante sa rivale.

— Oh! m'écriai-je, c'est un tour indigne!

— Je vous le disais, reprit le jardinier avec un soupir, mademoiselle de Mortemart ira loin.

Yoilà quelle était l'anecdote promise. Je quittai Versailles tout émue et poursuivie par l'image de cette pauvre femme que j'avais vue pleurer sur un rosier mort.

Le Nôtre n'avait pas communiqué sa découverte à mademoiselle de la Vallière. A quoi bon? N'ayant pas été surprise, la perfide amie pouvait nier. Par des récriminations et des plaintes, on n'aurait fait peut-être que changer le refroidisse- .ment en haine, et Louise avait déjà deux enfants du roi, deux enfants dont elle devait assurer l'avenir.

Son destin voulait qu'elle épuisât la coupe des douleurs et qu'elle donnât au monde un exemple frappant des misères et du désespoir qui peuvent atteindre la maîtresse d'un roi.

Mademoiselle de Mortemart épousa, quelque temps après^ M. le marquis de Montespan, mari commode, sur chaque œil duquel on appliquait une pièce d'or quand il voulait y voir trop clair. . . . .

Jusqu'au jour où la nouvelle maîtresse put recueillir ouver-

l'.'S AMOrilS HISTORIQUES

tement l'héritage tle sa rivale, il coiiviil tout de son complaisant manteau. . -

Louis XIV eut donc à la fois deux favorites, et cela sous les yeux de la jeune reine, au su et vu de chacun. Il les traînait à sa suite dans les fêtes, dans les carrousels, dans les armées, et poussa le cynisme jusqu'à faire légitimer ses bâtards par arrêt du parlement.

Anne d'Autriche n'avait plus aucune puissance et se contentait de gémir sur ces désordres.

Elle ressentait alors les premières atteintes de la cruelle maladie qui devait l'entraîner dans la tombe. C'était un cancer que toute la science des médecins de Paris n'avait pu guérir. Abandonnée par eux, la pauvre reine mère eut recours aux empiriques.

Bientôt elle fut dans un état déplorable, au point de ne pouvoir aller d'un lit à l'autre sans s'évanouir.

Mademoiselle m'a raconté depuis les détails de cette mort.

Ils sont affreux, et inspirent de tristes réflexions au sujet de toutes ces grandeurs de la terre qui viennent ainsi se briser contre un cercueil.

La plaie d'Anne d'Autriche exhalait une odeur si fétide, que personne, pas même ceux qui lui étaient le plus affectionnés, ne pouvait restei" an[)rès d'elle.

On descendit la cliàsse de Sainte-Geneviève et l'on fit des processions dans la ville. Mais, quand l'heure des rois a sonné. Dieu ne fait pas [)lus de miracles pour eux que pour le plus pauvre et le plus obscur de leurs sujets. Le jour même de la procession, la plaie sécha ; le lendemain, le bourdon de Notre- Dame annonçait que la mère de Louis XIV avaitcessé de vivre.

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On peut dire d'Anne d'Autriche (ju'elle fut une des belles femmes de son siècle. Grande, bien faite, d'une mine douce et majestueuse, elle avait de sa personne un soin extraordinaire et poussait la propreté jusqu'au scrupule.

Même à l'heure de sa mort, ce sentiment de délicatesse ne l'abandonna pas.

L'évêque d'Autun, prélat fort peu digne d'estime et dont j'aurai longuement à parler plus tard, était en train de lui administrer l'extrême-onction. 11 se préparait à lui mettre les saintes huiles aux oreilles, lorsque tout à coup la mourante s'écria en s'adressant à l'une de ses femmes :

— Ah! ma chère de Fleix, levez bien mes cornettes, de peur que ces huiles n'y touchent, parce qu'elles sentiraient mauvais !

On fit à la reine mère de pompeuses funérailles. Nous allâmes sur le chemin de Saint-Denis, madame de la Fayette et moi, voir le cortège, que Louis XIV suivit en grand deuil.

Il y eut, pendant quelques mois, une légère diminulion de scandale à la cour.

D'ailleurs, la guerre qui éclata força le monarque à s'occuper de l'honneur de son trùne. et l'on doit dire, pour être juste, que jamais prince ne le soutint avec plus de vaillance et plus de gloire.

Mais ce n'est pas à moi de raconter les batailles qui eurent lieu jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle.

Je n'écris ni les Mémoires de Condé ni ceux de Turenne.

Alors complètement rentré en grâce, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordiingen, faisait oublier sa révolte par de nouvelles et éclatantes victoires. En moins de trois semaines il conquit la Franche-Comté, et vint offrir à son cousin ce nouveau fleuron qui ne devait plus quitter la couronne.

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