‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 13 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

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11 y avait alors an Louvre un seigneur très-brillant, très à la mode, (juc toutes les beautés du lieu se disputaient à l'envi.

Je parle de M. de Lauzun, de cet homme qui se conduisit avec la petile-lille de lleiiii IV comme le dernier des manants ne se serait pas conduit avec la dernière des femmes du peuple.

Mademoiselle, que j'avais vue jadis tant s'occuper de son mariage, Mademoiselle, (|ui voulait d'abord épouser l'empereur d'Allemagne, puis Condé, puis Louis XIV lui-môme, après avoir refusé, dans cet espoir, la couronne d'Angleterre, Mademoiselle devint amoureuse de M. de Lauzun, simple cadet de Gascogne.

Quelle chute!

11 est vrai de dire que M. de Lauzun avait beau visage et grande mine. Ses yeux étaient pleins de feu, de hardiesse et d'esprit.

On venait de créer le premier régiment de dragons, et d'en nommer M. de Lauzun colonel.

Aux païades du Louvre, aux revues de Versailles, il était magnifique sous riiniformc. Mademoiselle ne se lassait pas de l'admirer de sa fenêtre. Enfin, elle s'en coilTa si fort, la pauvre fille, qu'elle arriva bientôt à lui faire des avances.

D'abord, M. de Lauzun feignit de ne pas comprendre; il se retrancha dans les limites d'un respect profond. Plus Mademoiselle avançait, plus il faisait le modeste; mais sa modestie ressemblait à une balance, (jiii s'abaisse d'un côté pour mieux s'élever de l'autie.

Il jouait un jeu sûr.

Femme qui s'engage ne recule plus et va jusqu'au bout. Mademoiselle dit un jour au beau dragon :

— Je n'ose, en vérité, prononcer le nom de celui que j'aime en votre présence; mais je consens à vous l'écrire.

Et le soir, au ballet du roi, elle lui glissa dans la main un petit papier, sur lequel se lisaient ces deux mots :

« C'est vous! » 1, . . •

Alors ce fut une autre affaire. Lauzun changea de manœuvre. Autant il s'était montré modeste et respectueux, autant il devint téméraire et passionné.

M. le colonel pénètre un matin dans la chambre de la fille de Gaston, sans avoir soin de la faire prévenir par ses femmes. Il la trouve devant un miroir, la gorge découverte, se précipite à ses genoux, lui déclame tous les lieux communs de la passion, et remercie sa bonne étoile de lui avoir montré le plus doux spectacle, les charmes les plus divins.

Notez, je vous prie, que Mademoiselle avait quarante-deux ans et qu'elle était fort maigre.

Elle ajoute foi, malgré tout, aux discours de cet ambitieux, s'allumede plus en plus le cœur, et s'occupe, dès lors, à chercher le moyen d'obtenir le consentement du roi à son mariage avec M. de Lauzun. ■' :

Pendant que cette intrigue se passait au Luxembourg, dont Mademoiselle avait hérité à la mort de Gaston, le Louvre, grâce aux deux maîtresses de Louis XIV, alors pleinement avouées, recommençait à donner un scandale si grand, que l'Église en prit l'alarme.

Du haut de la chaire évangélique, les prédicateurs se mirent à tonner de toutes leurs forces.

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Le plus célèbre, à cette époque, était le père Bourdaloue, de la compagnie de Jésus. Je Tenlendis prêcher le carême à Versailles, et je fus surprise de la hardiesse avec laquelle il parlait à un roi dont la majesté im[)osait alors, non-seulement à la France, mais au monde entier.

Louis XIV et ses courtisans, écrasés par l'éloquence de l'orateur chrétien, baissaient le front comme des coupables.

On put entendre, dans un coin de la chapelle, les sanglots de la pauvie la Vallière.

Il me vint une idée originale. Malheureusement pour moi, cette idée prouvait que je n'étais pas encore prête à me convertir, en dépit des hautes vérités et des doctrines menaçantes tombées des lèvres du père Bourdaloue. Je voulus m'assurer, en un mot, si le cœur du célèbre jésuite était aussi ardent que son éloquence. . .> ; - , ,,....■

Feignant donc une maladie sérieuse, je l'envoie prier de me rendre visite. , ;.. . ».- . ^

Il arrive, et me trouve parée de tout ce que la coquetterie peut offrir de plus séduisant.

L'entretien s'engage; il me parle avec beaucoup de gravité, d'un air solennel et recueilli, sans que ma vue paraisse lui causer le moindre trouble.

Je me pique au jeu, l'aniour-itropre s'en mêle; j'ai recours à toutes les ressources de mon imagination, j'épuise mes poses les plus victorieuses, mes sourires les plus provocateurs, mes oeillades les plus assassines.

Vains efforts, peines superflues!

Hourdaloue jtoursuil ses j)ieuscs exhortations et finit par se lever, en disant : ■ , •.

M NON DE LRNCI.OS tl()5

— Je le vois, mademoiselle, votre maladie est tout entière dans le cœur et dans l'esprit. Quant a la santé de votre corps, elle me semble parfaite : je prie le grand médecin des âmes qu'il vous guérisse! ' ■ " -'- ^^

Et il s'en alla. J'en étais pour tous mes frais. La bataille ne pouvait être mieux perdue. '

Deux jours après, on fit sur cette aventure le couplet suivant : ,

Ninon, passe les jours au jeu, Cours où l'amour te porte; , , Le prédicateur qui l'exhorte,

(Juantl il vient au coin de ton feu, Sait te parler d'une autre sorte.

Franchement j'avais mérité la satire, et je ne jugeai point à propos de me plaindre.

On le voit, je conviens de mes torts sans aucun détour; mais je ne veux pas néanmoins me faire plus coupable que je ne le suis.

En attirant chez moi le père Bourdaloue, je désirais m'assurer par moi-même si réellement ses actes ne démentiraient pas ses paroles, et s'il imiterait la conduite d'un personnage dont j'ai reculé de parler jusqu'à ce jour, paixe que vraiment il m'avait donné du clergé l'idée la plus fausse.

Je rangeais tous les prêtres dans la même catégorie.

Toutefois j'aimais mieux garder le silence que de me faire accuser d'irréligion. Mais, ayant aujourd'hui la preuve qu'il y a de bons et dignes ministres de l'Évangile, je n'ai plus aucune raison de me taire, et je vais démasquer M. d'Autun.

C'était un grand prélat sec, avec une mine confite et sou-

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riante, une parole douce, un air paterne, en un mot tout sucre et tout miel.

H avait des manèges à lui, des souplesses merveilleuses.

Tour à tour on le vit passer du cardinal à la Fronde, et de la Fronde au cardinal, porter toutes les couleurs, prendre tous les masques, mais avec une habileté si grande, qu'on l'applaudissait en quelque sorte d'un manque de foi, et qu'on l'eût volontiers remercié d'une trahison.

Fin, rusé, chatoyant, hypocrite, couvrant tout du manteau de l'Évangile et du voile de la piélé la plus angélique en apparence, M. d'Aulun passait généralement pour le plus saint homme du monde.

Ce fut chez madame de Longueville que j'eus l'inappréciable avantage de faire sa connaissance.

Depuis, j'eus très souvent l'honneur de le recevoir chez

moi, où il me soutira d'assez fortes sommes pour les

pauvres. , . . ■- , >: 4

Il m'emprunta d'un seul coup quinze mille livres, sous prétexte d'arracher deux malheureuses filles à un goufïre de perdition et de payer leur dot au cloître.

Émerveillée de ses vertus, admirant sa sainteté, je n'aurais pas osé, devant lui, me livrer à la plaisanterie la plus innocente.

J'étudiais mes gestes, je veillais à chacune de mes paroles, craignant toujours d'efïaroucher sa pudeur ou d'offusquer ses chastes oreilles.

Imaginez donc ma sui|)iise quand je vis, un jour, sa sainte paupière se lever sur moi avec plus de hardiesse, ses regards chercher mes regards, sa main se poser sur mes genoux et

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les presser, bien doucement d'abord, [luis avec un peu plus de force.

J'en étais toute saisie. - -

Remarquant l'impression défavorable que faisait sur moi le singulier changement de ses manières, il se mit, avec sa voix mielleuse et son air béat, à me prêcher les maximes les plus détestables et les plus perverses.

Je n'ai jamais vu morale aussi monstrueuse.

A l'entendre, le péché ne consistait que dans le scandale, et la piété la plus sincère n'empêchait pas de donner, en secret, satisfaction aux sens.

Il y avait un moyen, selon M.'d'Autun, de sanctifier tout, même l'amour.

Et, là-dessus, redoublement d'audace.

L'hypocrite essaya de passer le bras autour de ma taille. Son œil étincelait de luxure.

Autant j'eusse été faible, en pareil cas, avec un homme du monde qui m'eût déclaré sa passion hautement, sans ruses et sans détour, autant je me trouvai forte contre les tentatives de ce prêtre, qui essayait de me circonvenir et s'approchait de moi comme un reptile.

Je le repoussai, en lui laissant voir tout mon mépris, tout mon dégoût.

Alors le reptile se dressa, l'hypocrite jeta le masque; mais je bravai sa colère, je me ris de ses menaces de vengeance, et j'appelai mes gens pour le jeter dehors.

Yoilà mon histoire avec M. .d'Autun. Jamais le saint homme ne me renvoya mes quinze mille livres.

— Ah! mon bon Jean-Baptiste, disais-je à Molière en lui

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racontant toutes mes aventures avec le clergé, y compris celles de Richelieu et de Mazarin, ne trouves-tu pas que ma douce et franche |diilosophie d'Kpiciire est infiniment préférable et laisse plus de repos au cœur que cette fausse religion, toujours prête à changer le plaisir en vice et à mettre le ciel de moitié dans son hypocrisie?

— Sans doute, me réi)ondit Molière. Cependant le père Bûurdaloue est une preuve (jue la religion marche quelquefois avec la conscience.

— Oui; mais où trouver un moyen sûr de distinguer le faux dévot du véritable?

— Rien de plus facile, chère amie.

— Comment cela?

— ïe me charge de vous l'apprendre, en faisant une j)ièce avec l'histoire de M. d'Autuu... si vous le permettez toutefois. , . . ;

— Ah! tu ne peux me causer une plus vive satisfaction ! m'écriai-je. ■ ,

— En ce cas, ma belle protectrice, vous aurez la pièce avant six semaines. ,

Molière tint parole.

x\u bout d'un mois il m'apporta le Tartufe, qu'il consentit à lire dans mon salon, devant plus de cinquante personnes, que cette lecture jeta dans l'enthousiasme.

C'était touché de main de maître. Je reconnaissais mon reptile.

Dès ce jour, Molière fut à l'apogée de sa gloire. Ulùvlr des l'ciiiiHcs, le Misai, lliiapr, IM/vz/y', étaient déjà connus du public. Il allait de chefs-d'œuvre en chefs-d'œuvre, ne s'inquié-

tant point des sourdes machinations de la jalousie, ni du verbiage de la critique.

— Les enfants, ma chère, me disail-il, savent tout de suite fouetter les chevaux; mais, pour les conduire, c'est autre chose. Eh bien, les critiques sont comme les enfants : ils fouettent les auteurs, mais ils ne les dirigent pas.

Il était impossible d'entendre une conversation plus sensée, plus fine, plus remplie à la fois de bon goût, d'esprit, de tact et de profondeur que celle de Molière.

Jamais homme ne mérita mieux l'estime de ses amis et l'admiration de tous. Et cependant mon pauvre Jean-Baptiste n'était pas heureux.

Son esprit ne se trompa jamais de route, mais il n'en fut pas de même de son cœur.

Depuis cinq ans, il avait eu la sottise d'épouser la fille de la Béjart, une odieuse petite guenon qui lui joua des tours pendables, et qui vraiment n'était pas digne de lui dénouer les souliers.

Molière venait pleurer chez moi. Je pleurais avec lui.

— Ah! lui disais-je, que n'enterres-tu cette créature et que n'ai-je vingt ans de moins! Je serais ta femme, moi!... je ne te tromperais pas!

Le chagrin de le voir malheureux m'emportait tout à fait en dehors de mes théories connues sur l'amour; mais je ne prenais pas garde à celte inconséquence, je lui parlais dans toute la sincérité de mon âme.

Trompé par la Béjart, Molière poussa, du reste, le courage jusqu'à l'héroïsme.

Il excita les rires du public par la peinture de cette même

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infortune, qui lui faisait chez moi répandre des larmes si amères.

Je le soupçonne de s'être arrangé pour que le plus grand nombre des maris devinssent ce qu'il était lui-même, et vraiment le tour est de bonne guerre. Seul, il ne méritait pas cette destinée ridicule : donc il fallait, en toute justice, que les autres la partageassent avec lui.

Après la première représentation de Tartufe, où l'éclat des bravos fit presque crouler les voûtes de la salle, il y eut une ligue entre les faux dévots de Paris. Comme le nombre en est incalculable, je vis le moment où, à force de machinations et d'intrigues, on allait condamner la pièce. Mais tout à coup et de la manière la plus inattendue, Louis XIV [)rit le parti do l'auteur : il lui envoya Tordre de venir représenter le Tarlufe à Versailles. ■ ,-

Quel triomphe! Molière y fut plus sensible qu'à tous ses autres succès.

Il eut, dès ce jour, une pension sur la cassette du roi. Je pardonne bien des choses à Louis XIV en faveur de cette noble et royale conduite. La postérité, j'aime à le croire, sera de mon sentiment et dira que ceci n'est pas la moins belle des actions de son règne.

Les ennemis de l'illustre comédien pensèrent crever de rage. Mais ses amis furent aux anges, et, sans me compter, sans compter tout mon cercle, la foule en était grande. En cette même année j'eus quelques accidents fâcheux. D'abord le po(ite Chapelle s'avisa de tomber amoureux de moi, ce qui me déplut fort, à cause de son ivrognerie, qu'une femme un peu délicate ne pouvait vraiment supporter.

Ses persécutions devinrent si vives, que je fus obligée de lui interdire ma porte.

Au lieu de se corriger de son affreux défaut, Chapelle se fâcha. Il fît le serment solennel que, durant six semaines entières, il ne se coucherait pas sans être ivre et sans avoir fait contre moi des couplets, qui n'allaient ni à son cœur ni à son esprit.

J'en ai retenu un entre tous. Le voici, mes lecteurs jugeront.

Il ne faut pas qu'on s'étonne Si souvent elle raisonne De la sublime vertu Dont Platon fut revêtu ; Car, à bien compter son âge, Elle peut avoir vécu Avec ce grand personnage.

On suit plutôt les mauvais exemples que les bons. Tous mes amants rebutés, comme aussi les personnes qui, pour quelque autre motif, croyaient avoir à se plaindre de moi, se vengèrent à coup de rimes.

Un matin, le grand prieur de Vendôme, débauché jusqu'à l'ignominie et dont j'avais également repoussé les hommages^ laissa ce quatrain sur ma toilette :

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes. Je renonce sans peine à tes faibles appas.

Mon amour te prêtait des charmes.

Ingrate, que tu n'avais pas.

Je lui répondis, le jour même, par la parodie suivante

i>!'2 AMOUllS IIISTOIUQUES

Iiisonsiblo à tes foux, iiisensil)le à tos larmes, Je le vois renoncer à mes faibles appas;

Mais, si l'amour prête des cliarmes,

Pourquoi n'en (Muprniitais-lu pas?

Le procôdô qui me chagrina davantage fut celui de M. de Tourcille, de l'Académie française, dont j'avais critiqué, fort amicalement du reste et tout à fait dans son intérêt, la traduction de Démosthènes.

Il composa cette épigramme ;

Dans un discours académique,

Rempli de grec et de latin, Le moyen que Kinon trouve rien qui la pi(pio?

Les figures de rliélorique Sont bien fades après celles de rAréliu.

Pour imposer silence à tous ces rimeurs et les empêcher de s'occuper de moi, je résolus d'accepter une invitation que Mademoiselle m'avait faite d'aller passer auprès d'elle une semaine ou deux au Luxembourg.

Elle y vivait très-retirée, ne recevant que M. de Lauzun et n'allant au Louvre qu'une fois la semaine pour supplier Louis XIV de consentir à son mariage.

Hélas! je ne savais guère que, pour fuir une contrariété, j'allais chercher un des plus grands désespoirs de ma vie, désespoir qui ne s"est jamais effacé de mon cœur!

Mais du moins n'y restc-t-il pas en compagnie d'un remords.

Une de mes maximes favorites était celle-ci : << Le sage se contente du jour présent; le lendemain doit lui faire oublier la veille. » Je mettais en pratique cette maxime, déchirant une

à une les pages du passé et les jetant derrière moi comme autant de feuilles mortes.

Trop lard je devais comprendre tout ce que ma philosophie avait de coupable et de funeste.

La Providence elle-même se chargea d'arracher le bandeau de mes yeux. Elle illumina ma vie par un éclair et me lit envisager d'un seul coup le vide et le mensonge du système que j'avais prêché.

Dès mon premier pas dans les salons du Luxembourg, quel fut mon étonnement d'y apercevoir mesdames de Fiesque et de Frontenac !

Mademoiselle les avait reprises Tune et l'autre.

On devine ma gêne et mon malaise à l'aspect d'une femme que je savais être mon ennemie déclarée. J'allais faire en sorte d'éviter sa rencontre, lorsque tout à coup je la vis accourir à moi en poussant un cri joyeux. Elle se précipita dans mes bras et me fit des amitiés inconcevables.

— Âh! ma chère Ninon, s'écria-t-elle, oublions le passé, je vous en conjure! il ne doit plus en être question entre nous. Fiesque est défunt : que ses torts lui soient pardonnes dans l'autre monde, et que Dieu me préserve à l'avenir de toute rancune!

2If) AMOUns IIISTOniQUES

La comtesse m'embrassa.

Je crois même qu'elle versait des larmes. C'était une abominable hypocrisie, comme on va le voir.

Sur les instances de madame de Fiesque, la fille de Gaston m'avait appelée au Luxembourg, et devenait, sans s'en douter, complice de la trame la plus odieuse.

Après m'avoir entretenue de M. de Lauzun et de l'espérance presque certaine d'obtenir enfin le consentement du roi, Mademoiselle me dit :

— Vous avez dû être surprise de retrouver ici les comtesses?

— En vérité, oui! m'écriai-je.

— Que voulez-vous? elles sont insupportables, mais elles me rendent des services. Il faut bien un peu de patience et de résignation. Madame de Frontenac surtout a un caractère terrible; je ne suis pas la seule qui en soulïre. Ici même elle a près d'elle une nièce de seize ans, pauvre jeune fille d'une obéissance parfaite, d'un caractère plein de douceur, et belle comme un ange. Croiriez-vous qu'elle la maltraite au delà de tout ce qu'on peut dire?

— Quelle liorreur!

— Yoilà huit jours que la malheureuse enfant est dans la désolation la plus grande. Madame de Frontenac veut lui faire épouser, devinez qui?

— Un homme indigne d'elle, sans doute. , ''~' -

— Oui, son cuisinier.

— Mais poui'ciuoi?

— Parce (pi'il y a dans la naissance de Clotilde, c'est le nom de sa nièce, quelque chose de... défectueux. La tante

affirme qu'elle ne trouvera jamais un hymen plus convenable. ^ ' ■ ' - . : ; ^

— En lui donnant une (lot pourtant? -,.-.•

— Voilà ce que je disais. Le désespoir de cette jeune fille me cause une peine infinie, et, ce matin encore, j'offrais cent mille livres pour la marier plus à son goût. « Non! non! je refuse! s'est écriée ma dame d'honneur : c'est une petite misérable, qui ne mérite pas votre bienveillance... » Enfin, poursuivit la princesse, vous jugerez de cela vous-même.

Dans la soirée, j'allai rendre visite à madame de Frontenac. Son appartement se trouvait juste contigu à celui qu'on venait de m'offrir.

En entrant, j'aperçus Clotilde.

Mademoiselle m'avait fait l'éloge de la beauté de cette jeune fille, et vraiment il était impossible de voir une physionomie plus distinguée et plus gracieuse. La nièce de madame de Frontenac avait de beaux cheveux châtain- brun de la nuance des miens, un œil noir délicieusement fendu, une bouche mignonne, de petites mains roses, des pieds plus petits encore et une taille ravissante.

On voyait sur les joues de la triste enfant une pâleur qui n'était pas de son âge et prouvait une grande souffrance intime. Ses yeux étaient rougis par les larmes.

Je n'aurais pas reçu les révélations de la princesse que j'eusse deviné sur-le-champ les infortunes de Clotilde et les traitements cruels qu'on lui faisait subir.

Elle remplissait chez sa tante les fonctions d'une domestique.

Douce et patiente, elle s'efforçait en vain d'apaiser l'humeur

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