‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 15 sur 28 · V2 AMOl'P.S IIISTOP.IQUES · texte numérisé non relu

V2 AMOl'P.S IIISTOP.IQUES

d(( i)iJiiL'tier dans ma demeure et de i)arler à celle jeune fille hois de ma présence?

— Vais, mademoiselle, balhulia-l-il...

— Sortez à l'instant même ! je vous l'ordonne !

— Qu'y a-t-il donc?... Fn vérité, je ne comprends pas...

— Sortez! sortez, vous dis-je! et si jamais vous revoyez Clolilde, que ce soit devant un prêtre!

Ils me regardaient l'un et l'antre avec stupeur.

J'étais entre eux, debout, haletante, éperdue, comprimant à deux mains ma poitrine, que soulevaient les sanglots, cherchant à réunir deux idées ensemble, et sentant que mon cerveau se brisait.

g — Bonté divine!... parle/!... 11 est donc arrivé un malheur? murmura Clolilde, saisie d'effroi.

Sa main tremblante pressait la mienne. Nos regards se rencontrèrent. Je jetai un cri i)erçant, je l'attirai dans mes bras avec délire; je lui baisai le front, les yeux; j'essuyai de mes lèvres des larmes qui descendaient le long de ses joues, et je dis en lui montrant Perceval :

— Mon enfant, ma chère enfant, garde-toi de l'écouter davantage! ne crois pas à ses discours.,. Il veut te séduire... Tu serais perdue! Insérais perdue!

Comme Albert ne s'éloignait pas, je lui intimai de nouveau l'ordre de quitter la place.

Il posa son feutre sur sa lêle d'un air résolu, et s'assit dans un fauteuil.

— Oh! je vous en conjure, dit Clolilde, épargnez-le! Comment, hélas! a-t-il pu mériter votre colère? Je ne comprends rien à votre trouble ni à vos discours. Pourquoi le chasser,

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NINON DE LENCI.OS i2.-5

pourquoi nous emjtèclier de nous voir, quand vous m"avez dit vous-même..-

— Tais-toi!... je mentais, j'étais folle!...

— Vous mentiez?

— Ou plutôt, non... je désirais t'éprouver, Clotilde... oui, je le jure, c'était une épreuve! Mais il faut que tout ceci ait une Un... Tu garderas ton innocence, je le veux! et je saurai bien empêcher la séduction de s'introduire ici pour égarer ton cœur!

— Vraiment, dit Perceval avec ironie, je tombe de surprise en surprise. Est-ce bien mademoiselle de Lenclos qui a prononcé les paroles que nous venons d'entendre?

— C'est bien elle, du moins, qui vous a donné l'ordre de sortir.

— Ah! permettez!... Vous prenez maintenant la défense de la vertu; vous venez combattre mon amour après l'avoir encouragé... Ceci est au moins étrange, pour ne rien dire de plus, et j'ai le droit...

— Partez, au nom du ciel, point d'explication! murmuraije, frémissant à la tournure que prenait l'entretien.

— J'ai le droit, mademoiselle, de trouver vos paroles incompréhensibles et vos scrupules un peu tardifs. La morale dans la bouche de Ninon...

— Monsieur! interrompis-je avec un accent de colère.

— Eh! mademoiselle, pas tant d'éclat! Suis-je le diable? cette maison est-elle un couvent?

— Cette maison, je vous ordonne de la respecter, car elle abrite aujourd'hui l'innocence.

— Peste ! fit-il, qui doit en être surprise? c'est l'innocence.

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— Mais, monsieur, de pareils discours...

— Ali ! ;ili ! le fait est que celte pauvre innocence n'eût jamais choisi d'elle-même un logement semblable! Du reste, puisqu'il vous j)rend une envie si brusque de protéger la vertu de Clolilde, il est bon de lui dire quel nombre prodigieux d'amants illustres ont traversé votre demeure.

— Pour Dieu, taisez-vous! murmurai-je en m'ai)|)rocliant de Perceval.

Il ne m'écoutai t pas.

— La liste m'est présente, continua-t-il, et je puis la citer tout entière. Nous avons d'abord les Coligny, les Marsillac, les Sévigné, les d'Efiiat, les Gourville, les Gersay, les Clérembault, lesSaint-Évremond, les Condé!... J'intervertis peut-être l'ordre dans lequel ils sont venus, mais vous êtes maîtresse de le rétablir.

— Assez ! grâce !

— Eh ! pourquoi ne pas achever la liste? Voulez-vous que j'oublie Charleval , d'Estrées, Villarceaux, Briole, Fiesque, Duras, Navailles, Vassé, Choiseul, et tant d'autres !

— Monsieur ! monsieur ! c'est horrible !

Je sentais une sueur froide inonder mes tempes. Instinctivement, Clotilde retirait sa main de la mienne et s'éloignait de moi.

— Oh ! dis-je à Perceval avec un accent de désespoir qui le fit tressaillir, vous ne voyez donc pas tout le mal que vous me faites !

Le malheureux venait do nrôter à tout jamais le droit de dire à Clotilde : « Je suis ta mère ! » — Vous m'avez forcé, me répondit-il, à vous tenir ce langage.

— Oui, j'en conviens... Je ne puis pas même vous rendre insulte pour insulte; je ne puis pas vous dire que vous mentez... non !... C'est la vérité que vous dites, la vérité (jue chacun a le droit de me jeter au visage; la vérité dont j'ai honte aujourd'hui pour la première fois, parce que cette jeune fille est là, parce qu'elle vous entend, parce que je vois sa rougeur.

Et, laissant retomber mon visage entre mes mains, je fondis en larmes.

Albert sentit qu'il avait été trop loin.

Il essaya de m'adresser quelques excuses ; mais, relevant aussitôt la tête, je lui montrai la porte avec un geste si impérieux, qu'il sortit enfin et nous laissa seules.

— Clotilde! ma douce et chère enfant! m'écriai-je, oh! n'ayez pas trop de mépris pour moi, je vous en conjure!... Votre main, rendez-moi votre main ! ne vous éloignez pas de la sorte... Vous me pardonneriez, si vous saviez Thorreur que ma vie m'inspire!

Je lui ouvris mes bras; elle vint s'y jeter, et nous confondîmes nos larmes.

— Embrasse-moi, lui disais-je, embrasse-moi toujours!

— Vous lui pardonnez? me demanda-t-elle avec émotion. Le chagrin l'a rendu injuste... pauvre Albert!... Aussi vous l'aviez traité bien durement!

— Oui, Clotilde... pour qu'il apprenne à respecter celle qui doit être sa femme.

— Ah! mon Dieu ! que dites-vous?

— Il t'épousera, je le jure, il t'épousera! m'écriai-je en la pressant avec délire sur mon cœur et en baisant les boucles de ses beaux cheveux.

'j:tî A M 01' 11 s iiisToniQuns

— Sa feniiiio !... Il me semijle (lue je fais un rèvo.

— Et moi, je me réveille, Clotilde, assez lût \)ouv te sauver... J'en rends grâce à la Providence! Oh ! (juc ceci te serve d'exemple et t'apprenne à n'écouter jamais la voix dtîs passions, à ne i)rendre conseil que de la vertu! Dans la vertu seule on trouve le contentement, le bonheur, Testime de soi-même et la vraie liberté.

— Mais, dit-elle avec une stupéfaction profonde, plus je vous écoute et plus vos discours —

— Te semblent différents, n'est-ce pas, de ceux que j'ai tenus jus(iu"à cette heure?... Encore une fois, c'était une épreuve!.... Oh! crois-moi, ne te laisse pas entiaînei' par les faux plaisirs! Ne prends pas les erreurs de la volupté pour les seuls biens de ce monde, car alors s'ouvrirait pour toi l'abîme que j'ai vu se creuser sous mes pas; alors arriverait le déshonneur qui s'attache à votre front comme un sceau d'infamie !

— Ciel ! vous me glacez d'épouvante.

— Au commencement on dévore ses insultes, on boit ses pleurs, et peu à peu on s'habitue à la honte... One dis-je? on relève audacieusement la tète, on se l'ait un orgueil étrange, on se pare de ses vices, on se glorilie de sa chute. Puis vient le jour où l'on voudrait éloigner ce calice d'opprobre et racheter ses torts avec tout son sang... mais il est trop tard! Il faut vider la coupe, dùl-elle se briser sur vos lèvres... Ah! crois-moi, chère enfant, crois-uioi! fuis ces plaisirs qui tuent, ces passions qui avilissent, cet amour (jui dégrade!

Nos larmes redoublaient. Clotilde avait jeté ses deux bras à mon cou et me disait au milieu de ses sanglots :

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— Parlez! parlez encore!... Oh ! ce n'est plus votre esprit que j'entends, c'est votre cœur!

— Heureuse fille! tu es pure, loi; lu n'as pas à rougir! Sais-tu que c'est un affreux supplice de rougir devant ceux qu'on aime? Je le comprends aujourd'hui mieux que jamais en ta présence.

— ïaisez-vous ! taisez-vous !

— Ah I qu'il est digne d'envie, le sort de la femme qui ne s'est jamais écartée des sentiers du devoir! Comme elle marche environnée de respect et d'estime ! Elle a des amis, une famille... tu ne sais pas ce que c'est qu'une famille, mun enfant?...

— Ilélas! vous avez raison, je l'ignore.

— Ta mère n'a pas veillé sur ton enfance... Elle a mieux aimé se livrer aux folles dissipations, aux vains plaisirs!. . Elle est bien coupable, ta mère!

— Non ! non ! je demande à Dieu de la connaître.

— Si tu devais la retrouver honorable et pure, je le comprends; mais tout prouve qu'elle a méconnu celle douce félicité de la famille dont je te parlais tout à l'heure... ou qu'elle n'y avait pas droit, Clolilde. La famille, c'est le calme dans la vie, c'est l'affection iiaisible et sans remords; c'est l'amour sans regrets, sans amertume, et la véritable famille n'existe que dans le mariage. Là seulement on goûte en repos et avec orgueil les saintes joies de la maternité. Oh! pouvoir à toute heure, à toute minute, devant tous, embrasser son enfant, sans lui laisser au front un stigmate d'opprobre! lui dire qu'on l'aime, guider ses premiers pas dans le monde, préparer son

avenir... Clotilde, ma chère Clolilde, ne t'expose jamais à perdre ce bonheur!

— Je vous écoute, s'êcria-l-elle, je vous écoute avec délice... 01) ! oui, c'est bieii la vérité que vous me dites maintenant ! je le sens aux battements de mon sein, je le sens à mes larmes !

— Tu suivras tous mes avis, Clotilde?

— Je vous le jure !

— Tu ne reverras plus Albert ([u'au pied de Tautel?

— Non... mais, en me promettant tout à l'heure que je serais sa femme, vous perdiez de vue les obstacles...

— Tais-toi! Ce mariage se fera, parce que c'est le seul moyen de réparer ma faute, parce que je le veux enfin !

Elle m'embrassait avec un élan inexprimable. Ses caresses m'étaient douces et cruelles à la fois, car à chaque instant ve-nait sur mes lèvres un nom que chassait aussitôt le remords.

J'ai oublié de dire qu'Albert de Perceval était cousin de madame de Montausier. Leurs deux familles se trouvaient unies fort étroitement. Donnant l'ordre à un de mes domestiques de monter à cheval sans plus de retard, je l'expédiai à Versailles avec une lettre.

Madame de Montausier avait été nommée par le roi gouvernante des enfants de France.

Je ne me sentais pas la force de faire le voyage, et je la suppliais de venir, en termes si pressants, que je ne doutais pas de sa diligence à répondre à mon appel.

En eiïet, elle arriva le soir même.

Laissant Clotilde dans sa chambre, j'allai recevoir la duchesse au salon. - =

— Mon Dieu! me dit-elle en accourant à moi, que vous

Nirs'OX DE L ENCLOS ti:,t)

m'avez donné d'inquiétude! Il régnait dans voire lettre un trouble, un désordre de pensées... Que vous est-il donc arrivé, ma pauvre Ninon? » . <

— Vous allez tout savoir, lui dis-je, car vous êtes mon amie, mon amie sincère. ^

— Pourriez-vous jamais le mettre en doute?

— Non. Je compte sur vous, sur votre dévouement, dont je suis certaine. Vous serez ma providence.

— Très-volontiers; mais de quoi s'agit-il?

— Ah ! lorsque je vous aurai fait connaître mes torts, vous me mépriserez !

— Que dites-vous?

— Ma conduite a été si différente de la vôtre! De toutes les vertus qui vous distinguent, l'amour maternel n"est pas la moins précieuse. Vous prodiguez à vos enfants les trésors d'une inaltérable tendresse.

— Oui, mais je ne m'en fais pas un mérite : c'est le premier plaisir et le premier devoir du cœur.

— Ah ! rien que par ces paroles vous m'obligez à rougir !

— Ninon!... des larmes!... Qu'y a-t-il? parlez, je vous en conjure!

— Il y a que moi, créature insensée, femme coupable et légère, dont la vie se passait au milieu d'un étourdissement continuel, j'avais aussi un enfant... une fille, qui, dans l'espace de dix-sept années, n'a pas eu de moi une caresse, un sourire, et dont j'oubliais jusqu'à l'existence... Oui, je le dis à ma honte, j'avais oublié que j'étais mère !

— Je vous en prie, ma chère Ninon, calmez-vous.

— Attendez, ce n'est pas tout mon crime! Ma fille et moi,

2i0 AMOURS 11 ISTORIOUKS"

iKuis nous sommes renconlrées, ignorant l'nne et l'antre les nœntis (\m nons nnissaient. Elle riait belle comme la Vierge des cienx, naïve et candide comme lange de la pudeur... et je ne me suis pas émue, et ma poitrine n'a pas bondi, et le sang n'a pas ci'ié !...

— Ce n'est point en cela que vous pouvez être coupable.

— Non... Mais savez-vous ce que j'ai fait, moi misérable, moi maudite? je lui ai prêché des maximes perverses, j'ai terni ])ar un soufile impur le chaste miroir de son âme !

— Ah ! ma pauvre Ninon, ne pleurez pas ainsi... votre désespoir me fend le coeur.

— Lorsque j'ai su que c'était ma lille, jugez de mes remords et de mon épouvante, (.ompreuaut toute l'étendue de ma faute, j'ai juré de la léparer, (|uoi qu'il m'en coûte... Mais avouez que je suis bien malheureuse !

— Moi qui vous croyais en repos dans votre philosophie, dit la duchesse, moi qui enviais presque votre sort...

— Taisez-vous! si, à l'âge de quinze ans, on m'eût proposé une paieille vie, je me serais pendue ! Je cherchais à me trom- [)er, à m'élourdir. Et puis je n'avais rien auprès de moi qui éveillât le remords, je u"avaispas d'affection pure et sainte (pii me fît comprendre le vide des faux plaisirs. Aujourd'hui que cette affection se présente, j'en suis indigne, et je dois comprimer les élans de mon cœur jiour échapper au mépris.

— Ah! ne proférez pas ce mot! Vous êtes admirable dans votre re|)enlir. il est permis de tomber, quand on se relève comme vous, et aux yeux mêmes de votre fille...

— Non ! non !... Je puis être tout i)our elle, une compagne,

une amie, une sœur... mais une mère, jamais ! Il n'y a pas de piélé filiale sans estime.

Apprenant alors à madame de Montausier l'amour d'Albert de Perceval et de Clotilde, je la suppliai de me venir en aide pour vaincre les obstacles qui empêchaient leur union.

Elle me le promit, en m'embrassant avec tendresse.

J'ajoutai que je donnerais pour dot à Clotilde ma terre de Touraine, qui valait trois cent mille livres.

Cette considération ne contribua pas médiocrement à lever les scrupules des parents d'Albert. On sollicita des dispenses à l'archevêché, et, huit jours aprè«, ma lille épousa l'homme qu'elle aimait.

Dès lors, j'eus un énorme poids de moins sur le cœur.

On ne me vit point aux fiançailles.

Madame de Montausier ne s'écarta nullement de mes instructions; mon notaire eut le mot d'ordre, et chacun put croire que Clotilde était quelque rejeton d'une famille illustre. La richesse de la dot fit aisément fermer les yeux sur le mystère qui entourait sa naissance. "-' '

Seulement j'avais donné le conseil que le mariage se fît aussi obscurément que possible, hors de Paris, et que les jeunes époux voyageassent pendant deux ans à l'étranger.

De cette façon, mes ennemies du Luxembourg ne pouvaient les rencontrer de sitôt et troubler leur douce ivresse.

Je n'ai revu, depuis, Clotilde qu'à de rares intervalles. Chaque fois j'ai eu le courage d'étouffer les battements de mon cœur, pour l'empêcher de rougir de sa mère.

Tous ces événements m'avaient porté un coup trop sensible. Ma santé s'altéra.

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