‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 21 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

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— Ah ! mort de ma vie ! je vous arrête! cria d'Aubigrié. (jui manque de cœur? est-ce moi? J'aime Françoise, mordieu ! je la protégerais au besoin. Qu'elle parle, et je suis prêt à me donner un coup d'épée pour elle. Mais, parce qu'elle joue la sainte et s'entoure de jésuites, est-ce une raison pour me faire moine?

— Vous faire moine! murmurai-jc avec surprise.

— Oui, corbleu ! c'est là son plan, voilà pourquoi je tempête et j'enrage.

— Enfin, qu'exige-t-elle?

— D'abord elle n'a le droit de rien exiger; mais elle désire, et le beau-frère désire aussi que je m'enferme chez Doyen, sous le clocher de Saint-Sulpice, dans une communauté soidisant fondée par des gentilshommes, et où Ton s'occupe du matin au soir à réciter des litanies... Brrrrroul!... j'en ai des sueurs froides quand j'y songe !

D'Aubigné remplit son verre trois fois de suite, et le vida trois fois pour conjurer l'impression fâcheuse de ce souvenir.

— Si jamais tu entres là, dit Sanleuil, je t'excommunie!

— j\[oi!... dire mon chapelet et léciter des patenôtres... Flamme et potence!... Je me ferais [dulùt haclier par tous les dragons du beau-frère l ^ .

— Je gage, dit le poète, (|ue tu aimerais mieux entrer à Saint-Cyr?

— A Saint-Cyr!.., au milieu de ce troupeau de jeunes piesgrièches, qu^ ma sœur façonne à son moule!... Pour qui me prends-tu?

NIINON DE LENCLOS 555

— Parbleu! dit Santeuil, qui riait toujours aux larmes, tu te chargerais de rél'ormer leur éducation.

— Oui, tu n'as pas tort, cela pourrait me convenir.

— Tu leur ferais des pièces comme M. Racine, mais dans un autre genre.

Une fois sur ce chai)itre, ils n'en finirent plus. Dieu me garde de reproduire la kyrielle de sots propos et d'impertinentes railleries qu'ils débitèrent.

J'avais voulu m'assurerpar moi-même si réellement d'Aubigné tenait les discours qu'on lui prêtait sur Françoise. 11 venait de m'en donner un échantillon suffisant pour me faire comprendre tout ce que l'amour-propre de sa sœur pouvait souffrir.

C'était donc un véritable service à rendre à celle-ci que d'essayer de réprimer le dévergondage d'expressions de ce vaurien.

Partout, dans les rues, au théâtre, dans les tables d'hôte où il mangeait, dans les tavernes où il s"enivrait, au jardin des Tuileries, sous les avenues du Luxembourg, et même jusqu'au milieu de la galerie de Versailles, d'Aubigné parlait comme il venait de parler chez moi.

-le prisSanteuil à l'écart.

— Vraiment, lui dis-je, il est indigne de vous d'encourager un pareil langage. Pourquoi ne pas mieux conseiller un homme sur lequel vous paraissez avoir de l'influence?

— Ab ! me répondit-il, toute médaille a son revers!... Que voulez-vous que j'y fasse? C'est bien le moins que la veuve Scarron trouve ce petit chagrin sur sa route, au terme de sa

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fortune scandaleuse; autrement, il n'y aurait plus de justice au ciel. Je n'empêche rien... qu'elle s'arrange!... Adieu. Il me fut impossible d'en tirer autre chose.

D'Aubignù continua de draper sa sœur et de raconter à qui voulut l'entendre toutes les anciennes faiblesses de la sainte femme.

Santeuil était fort aimé de toute la maison de Condé, où il faisait assaut continuel de plaisanteries et de badinage. On voulut cà toute force l'emmener à Dijon passer l'été. Le frère de madame de Maintenon fut alors séparé de son conseil, et la sœur, profitant aussitôt de la circonstance, eut recours à toutes sortes de ruses et de caresses pour décider d'Aubigné à entrer chez Doyen. Nous verrons bientôt ce que valut à Françoise le succès de ces manœuvres.

On maria, cette année, le premier fils de madame do Mon-

tespan, M. le duc du Maine, qui avait la passion des femmes géantes.

11 eut le choix entre trois prétendues fort élancées.

La première était d'une physionomie adorable, la seconde jouissait d'une grande réputation d'esprit, la troisième se montrait sotte et laide; mais elle eut la préférence, parce qu'elle avait un pouce de plus que les autres.

Tandis qu'on dansait à Versailles aux fêtes de ce mariage, la Grande Mademoiselle ' était à l'agonie au Luxembourg.

Je ne l'avais pas vue depuis l'indigne intrigue au moyen de laquelle madame deFiesque était parvenue à me discréditer à ses yeux et à m'enlever son affection. Ma surprise fut donc extrême lorsqu'on vint me dire que la })rincesse m'appelait à son lit de mort. Je courus au Luxembourg en toute hâte, et j'entrai dans la chambre de la mourante au moment où le curé de Saint-Sulpice en sortait, après lui avoir administi'é les derniers sacrements,

• — Enfin il m'est donné de vous revoir, ma chère Ninon! dit-elle en me tendant sa main décharnée. Je n'ai pas voulu mourir sans vous ai)prcndro combien je regrette mon injustice à votre égard.

— Âh! m'écriai-je, Votre Altesse Royale me comble par ce dernier témoignage d'amitié! Pourquoi faut-il, hélas! que je vous retrouve dans une aussi triste situation?

— Ne me plaignez pas, dit-elle, ne me plaignez pas... Je suis contente de sortir de ce monde, où je n'ai eu (juc des chagrins et des misères. Mais parlons de vous, ma bonne Ninon.

* On rojjpelail ainsi pour la dislinguer de la illle de Monsieur, fi-èro du roi.

(NoTK DR l'EdITKUR.)

NINOx\ DE LENCLOS • 7,50

Ce matin seulement madame de Fiesque m'a avoué le |)it''ge indigne qu'elle vous a tendu. J'ignorais tout cela, je vous le jure.

— Oublions le passé, princesse; je n'ai plus de haine, disje en portant à mes lèvres sa pauvie main, qui se refroidissait de plus en plus.

— Ainsi, me dil-elle, vous consentirez à lui pardonner, si je vous en prie?

— Je lui pardonne. Elle a cependant poussé loin la vengeance ! Mais Clotilde est heureuse; elle a épousé nu honnête homme. Que puis-je demander de plus? Devant le bonheur de ma fille, toute rancune doit disparaître.

— Merci ! merci ! me dit Mademoiselle ; je n'en attendais pas moins de la générosité de votre âme. Aujourd'hui c'est mon tour, ma chère ^iinon ; demain ce peut être le vôtre ou celui de la comtesse : il est plus sage de se réconcilier avant de paraître au tribunal suprême.

J'aperçus madame de Fiesque.

Elle venait d'ouvrir une porte et sanglotait dans un coin de la chambre. J allai lui tendre la main. Tout fut dit.

Une demoiselle d'honneur parut sur les entrefaites, et annonça que M. Lauzun insistait pour entrer.

— Non ! non! cria la princesse. Pour Dieu, qu'il me laisse mourir en repos!... Je ne veux pas le voir! je ne veux pas le voir !

Puis, me faisant signe d'approclioi', elle me dit d'une voix basse et tremblante :

— Ah! si vous saviez, ma pauvre Ninon, comme il m'a rendue malheureuse ! J'ai cruellement expié ma faiblesse et mes

torts. Il n'y a jamais eu entre nous qu'une liaison dont le ciel n'avait pas béni les nœuds. Mon confesseur m'a fait promettre de ne plus le voir; je tiendrai parole. Que Dieu ne me punisse pas en l'autre monde, puisque j'ai tant souffert on celui-ci!

L'émotion causée par cet incident liàta la fin de Mademoiselle.

Deux heures après, elle fut saisie des dernières convulsions et mourut entre nos bras.

Je pleurai sincèrement cette excellente princesse, dont le hasard m'avait rapprochée plutôt que mon mérite personnel et ma naissance. - -. .

Le caractère de la iîlle de Gaston est déjà connu de mes lecteurs par le vole qu'elle joue dans ces Mémoires, cependant je demande permission d'achever son portrait en quelques mots.

Elle était d'une humeur fort digne, mais sans orgueil ; assez familière et parleuse de bon ton.

Persévérante en amitié, douce, sensible, incapable d'une action basse et noire, elle sortait néanmoins quelquefois des bornes et se montrait vive, susceptible, emportée, piquante; mais la bonté de son cœur prenait aussitôt le dessus. Elle savait vous dédommager de ses colères par des caresses plus multipliées, plus tendres et plus gracieuses.

Jamais un secret confié à son honneur ne fut trahi.

D'une nature chevaleresque, pleine de courage et d'ardeur, elle ne connaissait point d'obstacles, elle affrontait intrépidement le péiil et la fatigue.

Les gens de guerre avaient toutes ses prédilections et ses préférences. ^' -

MNON DE L ENCLOS ôt'.t

Son âme noble, généreuse, énergique et fière, donnait un charme exquis à son intimité. Si quelquefois elle choisit mal ses affections; si elle ne vit pas toujours les pièges dont l'entouraient l'avidité, la jalousie, la bassesse, il ne faut en accuser que la délicate et naïve confiance de son cœur.

Mademoiselle fut à la fois une héroïne, une amie dévouée et une femme aimable. Le plus pur sang de son aïeul Henri IV coulait dans ses veines.

On acheva de donner le reste de ses biens aux bâtards du roi.

Lauzun, dont l'amour-propre s'arrangeait de laisser croire à toute la cour qu'il avait secrètement épousé la princesse, osa paraître vêtu du grand manteau de deuil en présence de Louis XIY.

Sa Majesté s'en indigna.

Peu s'en fallut que M. le colonel des dragons ne prît une seconde fois le chemin de Pignerol.

Toutes ces circonstances, comme on va le voir, furent cause que j'assistai à une scène de famille très-curieuse, où l'orgueil de madame de Maintenon et celui du grand roi ne furent pas très à l'aisev

Françoise connaissait mes anciennes relations avec Mademoiselle. Apprenant qu'elle m'avait fait appeler à sa dernière heure, elle s'imagina qu'elle saurait mieux par moi que par tout autre la vérité sur la nature des relations qui avaieni existé entre la cousine de Louis \IV et Lauzun. Elle m'écrivit donc une petite lettre très-affectueuse, en me priant de l'aller voir ta Versailles.

J'avais bien envie de répondre que, si elle désirait me parler, elle pouvait prendre la peine de venir chez moi.

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Sans susceptibilité ridicule et sans fierté de mauvais goût, je ne comprenais pas qu'elle jouât avec moi son rôle de reine, après tous les souvenirs du passé, toutes les histoires dont je tenais le fil, et surtout après ma conduite plus qu'amicale à son égard. Ou, si elle était devenue assez sotte pour cela, rien ne m'obligeait à me soumettre à ses manies de grandeur.

Autant vaudrait dire qu'il faut se prosterner devant les personnes qui s'enrichissent en amenant à la loterie le numéro gagnant.

Néanmoins, comme je désirais voir la manière dont elle était installée à Versailles, je passai, pour une première fois, sur le sans-façon, mais bien décidée plus tard à la rappeler aux bienséances, si elle y manquait de nouveau.

Je partis donc, et je fus émerveillée du spectacle qui s'offrit à mes yeux. ., ^ . - -, . ,

La pauvre reine défunte, dont la vie, disons-le tout bas, s'était écoulée d'une manière fort triste, n'avait jamais obtenu la moitié des respects et des honneurs que madame Louis XIV, ainsi qu'on l'appelait généralement alors, recevait publiquemont.

Françoise avait dos gardes, des huissiers, des pages.

ïTne cour aussi nombreuse et aussi imposante que celle du roi son époux affluait dans ses antichambres. Elle se prenait fort au sérieux et se donnait des airs de majesté étourdissants.

J'en fus tout ébahie.

Néanmoins je dois avouer qu'elle eut le bon goût de se départir avec moi de son fatras de cérémonies et de grimaces, l)Our se montrer Françoise comme devant.

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