MNON DE LE^M;LO
Elle congédia ses femmes el me mena dans le pins singulier boudoir du monde, où des gravures quasi licencieuses se trouvaient pêle-mêle avec des sujets religieux, et où un superbe Christ d'ivoire, de grandeur presque naturelle, tenait compagnie aux dieux de l'Olympe.
Il était difficile de réunir d'une manière plus bizarre et moins édifiante le sacré et le profane, le païen et le chrétien, le mysticisme et l'amoui'.
Dans le tj'ajet que nous fîmes pour arriver à ce boudoii', madame de Maintenon me prodigua mille caresses.
Vraiment, je la trouvai très-bonne fille.
Mais, à peine fûmes-nous dans le sanctuaire, que son ton de familiarité changea subitement. 'Elle prit une mine grave, une voix sentencieuse, et je chcrcliais en moi-même la raison de cette brusque métamorphose, lorsqu'il me sembla voir remuer une tapisserie au fond de la i)ièce.
On nous écoutait. Quelqu'un était la; qui pouvait-ce être?
Évidemment Sa Majesté Louis XiY avait seule le droit d'assister en secret à notre entrevue.
Je ne sais pourquoi ceci me révolta. Que me voulait-on? que signifiait ce mystère? Si le grand roi regardait comme au-dessous de lui de paraître en ma présence, trouvait-il donc l'espionnage plus en rapport avec sa dignité royale? D'où venait que la veuve Scarron ne m'eût pas avertie? l'-n quoi mon entretien pouvait-il intéresser le maître de la Fiance? Etais-je un animal curieux dont il voulait se donner le plaisir de voir les . allures?
J'avais bien envie de lever le pied. Ce fut encore la curiosité qui me retint.
504 AMOURS llISTOniQUES
— Nous sommes dans un grand embarras, ma chère Ninon, commen(;a la noble épouse.
— Et le motif? lui demandai-je sèchement.
— Vous allez l'apprendre.
Je remarquai qu'elle ne me tutoyait plus.
— Alors, lui dis-je, il sera donc en mon pouvoir devons aider en quelque chose, ton mari et loi?
• J'appuyai fortement sur le ton et le toi.
Oui, je l'espère, balbutia-t-elle, devinant mon intention,
mais faisant un effort visible pour dissimuler sa contrariété.
— Parle donc, j'écoute.
— Sa Majesté ne sait trop quelle conduite tenir avec M. de Lauzun.
— Ni. moi non [»lus.
— Permettez!... Vous n'ignorez pas que le duc a re^^u en don de Mademoiselle la baronnic de Tliiers et le duché de Saint-Fargeau ?
Effectivement, j'ai appris cela, répondis-je, bien décidée
à veiller sur mes réponses et à me tenir en garde contre des gens qui en usaient avec si peu de franchise.
{,a princesse n'a-t-elle pas eu tort de disposer ainsi d'une
fortune qui devait naturellement, après elle, revenir aux enfants de France? hasarda madame de Maintenon.
S'agit-il de M. le duc du Maine? H me semble, ma
chère, qu'il a eu dans l'héiitage, et d'avance, une assez jolie
part.
Un mouvement de la tapisserie me prouva que la réplique
n'était pas goûtée du personnage qui écoutait.
^jais le roi a d'autres enfants.
NINON DE LEiNCLOS 305
— Oui, je sais qu'il a beaucoup d'autres enfants, et je t'engage à ne pas en augmenter le nombre, lui dis-je, trouvant la situation fort plaisante.
— Ils sont légitimés, ajouta Françoise.
— Ah! c'est juste, ils sont légitimés: c'était de bon besoin !
La tapisserie remua de nouveau.
Fendant cet étrange dialogue, mon interlocutrice pâlissait et rougissait tour à tour. J'eus compassion d'elle.
— Mais je ne vois pas, repris-je, où ces discours nous mènent, chère amie. Je hais les entretiens à bâtons rompus. Abordons, de grâce, la question plus nettement.
— Soit , dit-elle. Mademoiselle a-t-elle épousé M. de Lauzun?
Cette phrase fut un trait de lumière. Je vis parfaitement où l'on en voulait venir. Il s'agissait de révoquer les donations faites du vivant de la piincesse, alln que tout son héritage seivit à eni'ichir les bâtards du l'oi.
Une telle avidité me parut odieuse.
Malgré les torts de Lauzun, Mademoiselle n'avait pas cru devoir lui retirer d'anciennes largesses accordées jadis en témoignage de son amour. De quel droit Louis XIV dépouilleraitil un homme pour lequel, au bout du compte, sa cousine avait eu de l'affection?
Il me fallut beaucoup moins de temps pour songera tout cela que pour l'écrire, et je répondis avec un peu d'aigreur :
— Ah! ma foi, je ne sais rien, absolument rien à cet égard ! Que Sa Majesté fasse venir madame de Fiesque et l'interroge : peut-être est-elle mieux instruite.
o6G AMOUnS HISTORIQUES
La veuve Scarron fronça le sourcil. Ma réponse n'était pas de son goût.
— Je suis, du reste, convaincue, lui dis^je, que le roi, dans sa haute délicatesse, ne voudra pas exposer la mémoire de sa cousine à plus d'indiscrétions encore de la part d'un fat comme M. de Lauzun.
— Eh! dit Fran(joise, on l'enfermera de nouveau, si cela est nécessaire!
— Mais un prisonnier ne manque pas d'amis, répliquai-je. S'il arrive à publiei' des lettres, par exemple, et à prouver ses relations avec Mademoiselle? SMmagine-t-on que la baronnie deThiers en Auvergne et le duché de Saint-Fargeau ne soient pas achetés trop cher au prix de ce scandale?
Madame de Maintenon rougit d'avoir été devinée; mais elle n'eut pas le temps de me répondre.
Un bruit soudain se fit entendre à la porte du boudoir. Evidemment une lutte avait lieu entre les gardes et une personne qui voiilait entrer de force. On distingua bientôt des jurons formidables, et ces mots arrivèrent jtis(iii'à nous :
— Ma sœur, tète et sang!... je vous dis que je veri-ai ma sœur !
— D'Aubigné! s'écria madame de Maintenon, dont la ligure prit une teinte livide.
Se précipitant aussitôt vers la porte, elle se mit à crier :
— Ou'il n'entre pas! qu'il n'entre i)as!
Mais l'ivrogne venait de franchir le seuil, en dépit des soldats et de leurs hallebardes. II s'avanra, trébuchant, et repoussa madame de Maintenon jusqu'à son fauteuil, où elle retomlia en faisant un geste de désespoir.
NINON DE LENCLOS , ôtJ7
— Corbleii!... flamme et potence!... tonnerre et mort! cria rl'Aubigné, tu voulais donc, madame la reine, empêcher ce petit frère de venir te souhaiter le bonjour?... Tranchons le mot, tu voulais me mettre à la porte? Mais, par toutes les cornes du diable, je reste, et nous allons causer!
— Mon frère, je vous en supplie... mon frère, éloignezvous...
— Silence, malheureux! lui dis-je à mon tour en me penchant à son oreille : le roi vous écoute peut-être!.
Il ne parut pas m'entendre, et reprit en secouant avec violence le bras de Françoise :
— Tu ne m'attendais pas ici, morbleu!... non!... tu me croyais enfermé, claquemuré, cadenassé, grâce aux ordres transmis à tes chiens de moines.
— D'Aubigné, mon ami...
— J'ai quitté Saint-Sulpice, entends-tu? je l'ai quitté pour toujours!
— Soit ; mais brisons là, je vous en conjure, dit-elle en joignant les mains avec terreur.
— Ah! tu me prends dans un traquenard!... ah! tu viens me dire avec ta voix do chattemitte : « Mais je vous assure, mon frère, que vous serez chez M. Doyen comme un coq en pâte ! On y mène une vie fort douce. Votre dépense sera payée tous les mois; vous aurez constamment la poche bien garnie, et vous jouirez d'une honnête liberté... » Ne sont-ce pas là tes paroles, hein, madame la reine?... Répondras-tu, parla corbleu ! répondras-tu ?
11 continuait de meurtrir le bras de la pauvre femme.
En vain je m'efforçais de la débarrasser de ce furieux; je
368 AMOUnS IIISTOniOUES
ne réussissais qu'à me faire repousser moi-même. 11 avait des gestes d'une brutalité sans exemple.
Si j'eusse douté jusqu'alors de la présence du roi, madame de Maintenon me l'eût révélée par les regards pleins d'angoisse qu'elle jetait du côté de la tapisserie.
— Mais, monsieur, dis-je à d'Aubigné, votre manière d'agir est indigne ! Jamais on n'a vu, je le déclare, un homme de naissance et de cœur se comporter de la sorte.
— Parbleu ! vous me la chantez belle ! s'écria-t-il en frappant du pied. Ignorez-vous donc que je me suis laissé caserner dans ce trou indigne, dans ce nid à prêtres, au sujet duquel Santeuil m"avait bien dit, avant son départ pour Dijon : « Si tu y entres, mon cher, tu y crèveras d'ennui. » Et j'y suis entré, flamme et mort! sur les promesses de madame!., et je viens de passer huit jours de retraite... huit jours à psalmodier et à chanter des antiennes! Il y avait de quoi me faire crever; Sanleuil le disait bien... C'est, du reste, ce qu'ils demandent... Mais nous ne sommes pas au bout, patience !
— Enfin, mon frère, pourquoi ne voulez-vous pas vous convertir? murmura péniblement madame de Maintenon.
— Me convertir, moi?... corne et potence!... me convertir, (juand j'aime le jeu, les femmes, la bonne chère, les gaudrioles, les chansons ! Y a-t-il la moindre chose de tout cela dans la pension de malheur? On m'a mis au cachot lorsque j'ai voulu fuir; je n"ai pu m'échappcr que par un soupirail de cave... Et cela parce que madame est devenue dévote! parce qu'elle a oublié son bon temps d'autrefois et ses fredaines amoureuses!
Je me hâtai de l'interrompre. Françoise était sur le point de s'évanouir.
— Ceci, dis-je, est tout bonnement une indignité de votre part, et vous devriez avoir honte ! La conduite de votre sœur a toujours été sans reproche. /
— x\h ! ah! la bonne farce! cria le malheureux en éclatant de rire, et que vous êtes bien venue à donner caution, ma chère! Oubliez-vous votre chambre jaune? pensez-vous que Françoise y passait le temps à réciter des oraisons avec Villarceaux? ^
— Mais, monsieur, balbuliai-je...
— Mais je ne vous parle pas, taisez-vous! me répondit-il brusquement. Ce que je dis s'applique aux hypocrites et aux bégueules. Partout je crierai hautement, je crierai sur les toits que ma sœur a eu dix, quinze, trente amants... oui, morbleu!... tant pis pour le beau-frère!... je suis désolé de sa déconvenue... Ah! ah! je voudrais le voir ici, pour lui chanter aux oreilles ce qu'on chante dans toutes les rues et dans tous les carrefours :
Tu n'as que nos rosles,
Toi, Tu n'as que nos restes !
Françoise jeta un cri de désespoir et perdit connaissance.
Aussitôt la tapisseriedu fond s'écarta violemment ; louis XIV p arut, l'œil enflammé de colère.
— Holà, cria-t-il, quelqu'un! mes gardes ! Qu'on arrête ce misérable et qu'on l'envoie pourrir dans un cachot de la Bastille!
37() AMOURS UISTORlUUliS
Saisie d'épouvante, je tendais les bras vers le roi. Appeler d'autres témoins à celle scène me paraissait unt* chose monstrueuse et impossible.
— Tiens! tiens! murmura d'Aubigné, c'est le beau-frère... 11 était là!... Sacrebleu ! Françoise aurait dû m'avertir. On ne joue j)as un pareil tour sans dire gare... c'est ridicule!... Allons, allons, beau-frère, du calme!... je suis un chenapan fini, un soudard sans vergogne; mais j'ai bon cœur... Ne nous fâchons pas, que diable, ne nous fâchons pas!
Tout en proférant cet étrange discours d'une voix émue el la larme à l'œil, il s'approcha du monarque et lui prit amicalement la main. • ■ • '
Louis XIV le repoussa par un geste d'indignation convulsive. ^- ' • '- - - ■ - ■■' ^"^-'-^ •■ '■ ' "^^ ^- '■
Puis il tomba suffoqué sur un siège, les yeux hagards, la bouche frémissante, poussant des gémissements inarticulés et murmurant des mots sans suite. Je crus un instant qu'il allai! être frappé d'apoplexie.
— Au nom du ciel, m'écriai-je en tombant à ses genoux, point de scandale!... Pour votre dignité, pour vous-même, sire, pardonnez à cet insensé !
-— Meâ culpa /... je me dégrise et je me confesse... Ne parlons plus de cachot, beau-frère, je vous promets d'aller demander rabsoliition à Saint-Sulpice. Lavons, croyez-moi, notre linge sale en famille, et n'a|)pelons personne!
— Vous entendez, sire?... il a perdu la raison... le malheureux est ivre...
— (''est vrai, dit le roi... mais qu'il parte! qu'il parte!
Madame de Maintenon, dans cet intervalle, reprit l'usage
de ses sens.
Apercevant Louis XIV. dont les traits étaient décomposés
d'une manière affreuse, elle bondit sur son fauteuil et joignit
les mains avec terreur.
— Oui, oui, disait d'Aubigné, je vais partir... je rentrerai même chez Doyen... je vous en donne ma parole, ma vraie parole de soldat!... Voyons, êtes-vous content, beau-frère? Au diable les imbéciles qui m'avaient enfermé dans la cavel Ils sont cause de tout. Avant de m'évader, j'avais mis en perce trois futailles; voilà pourquoi je débitais tout à l'heure un tas de sornettes... Propos d'ivrogne! je vous conseille, beau-frère, de n'en pas croire un mot..
Il s'approcha de Françoise.
— Allons, ajouta-t-il, console-toi, pauvre petite sœur!... Tu sais bien que je t'aime! Autrefois je t'ai portée dans mes bras, et je t'ai servi de mère... Faites la paix, mes enfants... Bonsoir !
Il essuya deux larmes qui coulaient sur sa face avinée, fit lin demi-tour à droite et sortit.
Le roi se leva brusquement.
Sans regarder madame de Maintenon, sans me rien dire, il se dirigea vers la tapisserie, la souleva et disparut luimême.
— Tout est perdu! tout est perdu! s'écria Françoise au désespoir.
— Eh non, ma chère, console-toi.
— Le malheureux!... quel discours!... Tu conviendras que c'est horrible?
Dans son trouble elle en revenait au tutoiement. Il était d'ailleurs probable que le roi n'rcoutait plus.
— Allons, allons, repris-je, ton frère Fa dit : « Propos d'ivrogne! «Cela n'a point d'importance, et ton plus grand tort a été de manquer de sang-froid. Va rejoindre le maître. Moi, je cours sur les traces de d'Aubigné, et je le sermonnerai si bien, qu'il ne recommencera plus.
Nous nous séparâmes.
Dans une galerie voisine je retrouvai mon ivrogne, qui s'arrachait les cheveux et se confessait, devant plus de cinquante personnes, de l'énormité qu'il venait de commettre.
Je l'entraînai précipitamment.
Il était impossible d'avoir à la fois plus de cœur que ce drôle et d'être plus éhonté dans ses actes, plus inconséquent dans ses discours. Je n'eus pas besoin de le presser pour rentrer à Saint-Sulpice; il y alla de lui-même en s'écriant :
— Oui, j'y crèverai, morbleu!... Mais n'importe, j'aime encore mieux cela que la Bastille !
Ton! s'arrangea donc à la plus grande salisfaclion de l'Vançoise et d'une manière plus convenable qu'on n'était en droit de l'espérer après une pareille scène. On attacha aux trousses de d'Aubigné un certain abbé Madot, qui le suivait comme son ombre et l'empêcha de renouveler le scandale de Versailles.
MaiSj chose bizarre, madame de Maintenon ne me pardonna jamais d'avoir été témoin de son humiliation dans cette circonstance.
Dès ce jour, sa froideur pour moi fut extrùnie, el Ijientôl elle me Iraila en ennemie.
Quelle pouvait être la cause seciète d'une conduite aussi inqualifiable? Je n'eus que plus taid lexplication de ce mystère.
XH'
Le temps passait, passait encore.
Depuis sept grandes anoées j'avais renoncé à l'amour, je nose dire sans regret, mais du moins, je l'affirme, avec beaucoup de résignation et de franchise, lorsque le diable vint souffler sur une cendre éteinte et y raviver les étincelles d'un feu que je croyais mort.
Je prie mes lecteurs de ne point riie.
Moi-même, je n'ai pas la moindre envie de plaisanter. Toujours une confession exige de la solennité et du recueillement, soit de la part de celui qui la fait, soit de la part de celui qui l'écuute.
Un jeune abbé, vif, coquet, plein d'esprit et de verve, et
57G AMOl RS HISTORIQUES
qui nvélait un peu parent du côté de ma mère, l'abbé Gédoyn, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ne s'avisa-t-il pas de me recommencer l'histoire des propos doucereux et des soupirs, à moi, pauvre vieille, qui l'avais si souvent entendue d'un bout à l'autre?
Je crus d'abord qu'il se moquait, et je pris pour le lancei' mon ton le plus sévère.
Mais il s'agenouilla devant moi, pleura de véritables larmes, jura que les grâces de mon esprit l'avaient captivé, que mes rigueurs, si je persistais, le feraient mourir; enfin il me débita toutes les phrases usitées on pareille circonstance depuis le commencement du monde.
Il osa même, Dieu me pardonne, soutenir que j'étais belle encore.
Après tout, son illusion était excusable. Une fois que la vieillesse a posé son cachet sur notre front, les changements de la physionomie ne se remarquent pas plus que les taches d'encre sur un habit noir.
Bref, mon étrange petit-cousin se montrait si violemment épris et me répétait à chaque minute de si chaleureux discours, qu'il réveilla dans mon cœur les restes de cette inclination dominante que j'avais toujours eue pour le plaisir.
— Prenez garde au moins, monsieur l'abbé, lui disais-je, prenez garde à ce que vous faites! Si vous insistez encore, je suis capable de me rendre.
— Oh! me dit-il en joignant les mains, ne me trompez pas! Il serait trop cruel de vous jouer de mon amour!
— Je ne vous (rompe pas. Seulement je désire vous mettre à l'épreuve.
MNON 1)K LENGLOS • .".77
— Parlez! |)arlez! rien ne me coulera (.'onr vous obtcnii'.
— Si voire folie dure encore dans trois mois, à dater de ce jour, c'est-à-dire le J5 mars... eh bien, nous en recauserons. "
— Dans trois mois, trois siècles! je serai mort!
— Ce n'est pas probable, mon ami.
— Grâce!... Ninon, ayez un peu de pitié! je suis sûr de ne pas vivre jusque-là.
— Tant pis si vous manquez de patience, car c'est une résolution prise, je n'y changerai rien.
Il ne mourut pas. et les trois mois s'écoulèrent. Au joui' fixé, mon jeune amant vint se précipiter à mes genoux.
— Ninon! ma chère Ninon! s'écria-t-il, ah! c'est l'espérance qui m'a soutenu! j'ai compté avec angoisse tontes les minutes qui me séparaient de cet heureux jour! Pourquoi donc avoir ainsi retardé mon bonheur?
— Passez-moi. lui dis-je, un petit mouvement de vanité. La première fois que vous me suppliâtes de répondre à votre tendresse, je n'avais encore que soixante-dix-neuf ans huit mois et quelques jours.
Je le vis tressaillir; il jeta sur moi des yeux éperdus.
— Yous pouvez me croire, mon cher abbé. Une femme est incapable de mentir en pareille matière. J'ai voulu qu'il fût dit que Ninon de Lenclos, à quatre-vingts ans sonnés, avait eu une bonne fortune.
— Quatre-vingts ans! murmura-t-il avec stupeur.
— Oui, mon ami, je les ai, de ce matin môme.
Nous nous regardâmes longtemps en silence. Il y avait dans
ce terrible aveu de quoi tuer la passion la plus forte; mais celle de Gédoyn résista.
Je vis son regard étinceler de nouveau. Ses lèvres couvrirent ma main de baisers; il s'écria avec enthousiasme :
— Qu'importe! l'esprit et la beauté n'ont point d'âge!
Le soir môme, comme on essayait de le plaisanter sur sa conquête octogénaire, l'abbé répondit par ces rimes :
Ah! mes amis, lorsqu'une tonne A contenu d'excellent vin, Elle garde un parfum divin Et la lie en est loujours bonne !
Au reste, j'ai hâte de dire que cette intrigue n'eut pas d'autre suite. Nous rentrâmes, Gédoyn et moi, dans les termes d'une douce et durable amitié. Je n'avais succombé que pour la curiosité du fait.
M. de Lauzun, peu de jours après, renversa l'anecdote.
A soixante-trois ans, il s'avisa de contracter mariage avec mademoiselle Dufort, petite Anglaise qui n'en avait que seize, et dont la maigreur était effrayante.
— Il va, sur mon âme, épouser tous les os des Saints- Innocenls'! nous dit le duc de Saint-Simon, qui fréquentait alors assez régulièrement mon cercle.
C'était le fils de l'ancien favori de Louis XIII.
Saint-Simon avait un naturel caustique et malin qui rendait sa conversation très-piquante. Il nous amusa beaucoup,
' Tar allusion au cimetière de ce nom, où dos ossements étaient rangés en pyramides. (Note de lEditeoi!).
en nous racontant quelques épisodes du mariage du duc de Bourgogne. • -
Sa Majesté Louis XIV avait déjà, depuis douze ou treize ans, l'honneur d'être grand-père.
Comme il est d'usage de marier les rois et les princes du sang presque au sortir du berceau, le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin, reçut la bénédiction nuptiale à un âge où les enfants des bourgeois sont encore fouettés par leurs parents et leurs maîtres.
La scène du coucher de la mariée fut, à ce qu'il paraît, des plus bizarres.
Prenant la chemise que les dames d'honneur apportaient sur un plateau de vermeil, Sa Majesté la reine d'Angleterre la présenta gravement à la nouvelle duchesse, qui jouait encore à la poupée.
Dans l'antichambre voisine, son petit époux, assis sur un pliant, se déshabillait en présence du roi et de toute la cour.
Une fois la mariée au lit, le duc de Bourgogne entra et vint . se coucher à son tour.
Mais le grand Dauphin resta près de son fils, d'un côté, et madame du Lude près de la jeune duchesse, de l'autre.
On offrit des dragées aux époux, qui les croquèrent avec toute la gourmandise de leur âge. Puis, au bout d'un quart d'heure, on fit relever le duc de Bourgogne, qui ne parut pas très-satisfait du procédé.
Au moment où il repassait tout penaud dans l'antichambre, le duc de Berry, plus jeune que lui de deux ans, lui frappa sur l'épaule et cria :
— Tii n'es pas un homme. J'aurais refusé de sortir du lit. Louis XIV imposa gravement silence à ce petit démon qui
conseillait la révolte à son frère. 11 remit le duc de Bourgogne entre les mains de ses précepteurs, déclarant qu'il ne permettrait pas au nouvel époux de baiser, avant cinq ans, le bout du doigt à sa femme.
— Alors, grand-papa, dit le duc de Berry, pourquoi les avez-vous mariés? c'est ridicule.
En vérité, cet enfant n'avait pas déjà si grand tort.
Peu de temps après, M. le duc de Bourgogne fut confié aux soins de l'abbé de Fénelon, que sou mérite extraordinaire poussait alors très-rapidement à la cour.
Il fut nommé gouverneur du jeune prince.
Le roi, qui toujours s'était montré fort sévère pour ses enfants légitimes, avait pour ses bâtards la tendresse la plus irréfléchie.
On a vu par quelles intrigues de toute sorte, et grâce à quelles tristes manœuvres le duc du Maine et le duc de Vendôme héritaient enfin de Mademoiselle. Non content de leur avoir assuré une fortune, Louis XIV voulut leur donner de la gloire. Il leur confia un commandement dans les armées de Hollande. Mais quels généraux cola fit, hélas! surtout M. le duc du Maine!
Au moment d'une bataille, et i)ressé par Villeroy de charger l'ennemi, ce noble rejeton du plus grand monarque de la terre, cet illustre capitaine, réfléchit tout à coup qu'il esta jeun et demande un bouillon pour se donner des forces.
Les messages du général en chef se succèdent; à chaque minute des courriers arrivent tout ruisselants.
NINON DE LENCLOS r.8i
— Monseigneur, lui crie-l-on, attaquez vite, ou l'ennemi s'échappe !
— Eh! patience! répond le prudent guerrier : vous voyez bien que mon aile n'est pas en ordre!
Sous prétexte de mieux organiser ses escadrons, il passe une espèce de revue, au lieu de faire sonner la charge.
Une cinquième estafette arrive, puis une sixième, puis M. de Villeroy lui-même, furieux de voir ainsi déranger son plan d'attaque, et ne comprenant pas cette impardonnable inaction du prince.
Où était le royal bâtard? Devinez!
Dans sa tente, aux genoux de son confesseur, prétendant que le premier devoir d'un bon chrétien était, avant le combat, de mettre ordre à sa conscience et de se réconcilier avec Dieu.
Grâce à l'héroïsme de M. le duc du Maine, il n'y eut ni bataille ni victoire.
A Versailles, on n'osait pas apprendre au grand roi cette étrange nouvelle.
— Mais enfin, disait Louis XIV avec humeur, d'où vient qu'on a laissé l'ennemi faire retraite? Pourquoi ne s'est-on pas battu? c'est incompréhensible!
— Eh!pardieu, répondit Lavienne, le plus hardi de tons les valets de chambre, en ce qu'il avait beaucoup servi le roi au temps de ses amours, c'est la faute à Votre Majesté, qui ne se défie pas des proverbes !
— Hein?... que signifie ce langage, et qu'ont à faire ici les proverbes?
— Ma foi, répliqua Lavienne : il est maintenant reconnu et prouvé que bon sang pen( mentir.
Là-dessus, il raconte en détail la superbe conduite de M. du Maine.
Sa Majesté pâlit et garde le silence.
Sur les entrefaites, la gazette de Hollande arrive. Elle renferme, comme on peut le croire, des articles pompeux et des louanges excessives du héros.
Pour la première fois de sa vie Louis XIV perd la tôle en public. 11 oublie le soin de sa dignité, de son orgueil, et, ne sachant à qui s'en prendre du chagrin qu'il éprouve, il va casser sa canne sur le dos d'un malheureux valet de cuisine, qu'il surprend à manger un massepain.
Ceci se passait à Marly, au moment de se mettre à table, et en présence de toutes les dames et de tous les courtisans.
Grand tumulte, épouvante générale. -
Madame de Maintenon survient avec le père la Chaise, lls^ aperçoivent le roi arpentant la salle comme un furieux, l'œil égaré, le visage pourpre, et tenant à la main le tronçon de sa canne.
— Parbleu! mon père, dit-il à son confesseur, je viens derosser d'importance un maraud qui lavait bien mérité!
— Ah! fit le père la Chaise surpris.
— Je lui ai brisé ma canne sur l'éiiaule... Ai-je offensé^ Dieu?
— iN'on, mon lils, non, répondit le saint homme, à qui Lavienne venait de glisser à l'oreille le mot de l'histoire. H n'y a d'autre malheur à tout ceci que fémotion inévitable d Une pareille scène, émotion dont votre précieuse santé peut souffrir.
Excellent jésuite!
iNINOxN DE LENCLOS 585
Heureusement pour les épaules du valet, la canne était en roseau et n'offrait pas beaucoup de résistance.
Madame de Maintenon acheva de calmer le roi.
Avant la fin de la campagne, on rappela le grand duc du Maine, auquel d'Elbœuf s'empressa de dire en lui faisant un salut profond :
— Soyez donc assez aimable, monseigneur, pour m'apprendre où vous servirez la campagne prochaine?
Le héros se retourna, souriant, et tendit la main à d'Elbœuf, dont il ne remarquait pas l'accent ironique.
— N'importe où vous serez, dit celui-ci, je veux y être.
— Et pourquoi? demanda sottement le dnc, qui devait pourtant s'attendre à la réponse.
— Parce qu'avec vous du moins on est assuré de la vie!
M. du Maine fit un soubresaut, comme s'il eût marché sur une couleuvre, et s'en alla sans répondre. Il avait autant d'esprit que de courage.
Voilà comment le ciel châtia le giand roi de son affection désordonnée pour les enfants de l'adultère.
Les années continuaient à fuir avec une rapidité effrayante. C'est une chose inouïe que la courte durée du temps pour les vieillards. Il semble que la vie est comme un de ces fleuves du nouveau monde, qui se précipitent de plus en plus, à mesure qu'ils approchent de la cataracte.
Autour de moi, la mort recommençait à frapper des coups terribles.
Madame de la Sablière s'éteignit à son château de Boulogne, et la Fontaine, affecté delà perte de sa bienfaitrice, ne tarda pas à la suivre. Il mourut en chrétien.
7>Hi AMOUHS IIISTUIUQUES
SeiilciiiL'iil, si iM. de Fùnelon l'eût assisté à son heure t^uprême. je ne crois pas (pic raiitem du Trlémaqun eùi exhorté rauteur des Fahlcs à brûler le manuscrit de deux ouvrages, destinés à paraître après la mort de celui qu'on a si justement surnommé le 6o«/iomyy<6'.
Ouel (ju'il soit, le confesseur de la Fontaine a fait un vol à la posléi'ilé. -
Nous élions encore sous l'impression de ce double deuil, lorsqu'un autre poëte périt victime de la plus regrettable plaisanterie.
La maison deCondé avait décidément pris l'habitude d'amener, chaque année, Santeuil à Dijon. M. le Duc' rafïolait du chanoine de Saint-Victor, et ce n'étaient là-bas (juc plaisirs de table et joyeuses soirées.
Véiitablemenl les plus hauts seigneurs, lorsqu'ils sont ivres, et même lorsqu'ils ne le sont pas, manquent pai'fois d'esprit et de sens. ■ • ■
M. le Duc en donna la preuve.
Après avoir poussé de vin de Champagne Te pauvre Santeuil, ne s'avisa-t-il pas, à la lin du souper, de verser dans le verre du poète tout le tabac d'Espagne contenu dans sa boîte d'or, alin de voir, disait-il, ce qui en adviendrait. Il en advint que son convive fut |)ris de vomissements afïreux et mourut, au bout de viiigt-qualie heures, dans des souffrances inouïes.
M. le Diii' le, pleura de toutes ses forces; mais les larmes ne réparent j)oinl une sottise et ne rouvrent jamais une tombe.
l'eu de jours après la nouvelle de la triste lin de Santeuil,
* Le lils du grand (lunJé. (Note de l'Éditeur.)
je fus réveillée un matin par les cris d'une femme et par des coups violents frappés à ma porte.
Je sonne mes gens. On ouvre, et quelle n'est pas ma surprise en voyant entrer tout en désordre cette cousine de M. de Fénelon que j'avais eu l'honneur d'admettre souvent à mes assemblées, et qui prêchait avec tant d'éloquence l'amour pur de Dieu.
«Sauvez-moi, mademoiselle!... oh! je vous en conjure, sauvez-moi! s'écria madame Guyon, qui se précipita vers mon lit, toute en larmes.
— Eh! qu'y a-t-il donc, ma pauvre enfant? lui demandai-je.
— On me poursuit, répondit-elle; on veut me conduire à Yincennes... n'est-ce pas affreux?
— Â Yincennes!... une femme?... voilà qui est incroyable.
— Hélas! rien de plus vrai pourtant! Je n'ai plus de ressource qu'en vous!
— Oui donc vous persécute ainsi?
— Madame de Mainlenon.
— ' Vous me surprenez étrangement. Ne vous avait-elle pas appelée à être l'une des directrices de Saint-Cyr?
— Oui; mais elle vient de m'en chasser pour ma doctrine. M. de Meaux lui persuade que je suis hérétique.
— Et l'abbé de Fénelon, votre cousin, refuse-t-il de vous défendre?
— Il a terminé l'éducation du duc de Bourgogne. Le roi vient de l'envoyer à l'évêché de Cambrai... Je suis sans protection, sans soutien... l^our Dieu, ne m'abandonnez pas!
— Le péril est donc imminent?