‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 23 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

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Sans me répondre, elle courut du côté de la porte et prêta l'oreille.

— Ah! miséricorde! les voici... je les entends... ils sont sur mes traces!

— Oui donc?

— Des hommes de police. Cachez-moi, mademoiselle, on je snis perdue !

Je sautai en bas du lit et je [)nssai vivement une robe de chambre. Mais il était Iroj) lard, f.a porte s ouvrit. Deux exempts parurent.

Seulement alors j'appris (jue la malheureuse lemme, arrêtée chez elle une heure auparavant, avait réussi à s'échapper, et ([u'ayant reconnu ma maison dans sa fuite, elle s'y était réfugiée en toute hâte, ne croyant pas être suivie d'aussi près par les limiers du roi.

— Messieurs, dis-j(( aux exempts, je sais combien, en |)areille circonstance, vos ordi'es sont formels. Néanmoins il y a des arrangements possibles à tout. Puisqu'il s'agit d'une femme^ vous consentirez, j'espère, à y mettre un peu moins de rigueur. .]'ai de l' influence à la cour, et je vous supplie en grâce de rester ici à veiller sur votre prisonnière, jusqu'à ce que j'aie vu madame de Maintenon.

Ils balançaient. Une bourse de vingt louis acheva de les décider.

Je fis venir un cai losse, et je courus à Versailles, où j'anivai juste à l'heure du lever de la cour.

Depuis l'esclandre dcd'Aubigné, je n'avais pas vu Françoise. Elle savait que, par mes conseils, son frère était lentré àSaint- Sulpice; donc elle devait m'en être reconnaissante, et je ne

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doutais pas de son empressement à me donner audience. Mais je m'abusais de la plus étrange manière.

Après une énorme demi-heure d'attente, un huissier parut et m'annonça que madame n'était pas visible.

— Pour d'autres, soit, m'écriai-je; mais pour moi, non! Veuillez dire que mademoiselle de Lenclos insiste... mademoiselle de Lenclos, entendez-vous? Je suis de ceux qu'on admet toujours, n'importe à quelle heure. Il faut que je parle à votre maîtresse pour affaire importante, et sur-le-champ!

Cet homme sembla confondu de mon audace. Mais i! obéit «t disparut. . ?

J'étais furieuse.

En vain je cherchais à com|»rendre la cause de ce refus d'audience, aucun motif plausible ne se présentait à mon esprit pour le justifier.

Je ne me dissimulais pas (ju'on me faisait un alTiont; mais dans quel but? en quoi l'avais-je mérité? quel était mon crime?

Ne voyant revenir personne, je me promenais dans l'antichambre avec toute l'agitation de la colère.

Dix minutes après une porte s'ouvrit.

Ce n'était plus l'huissier. Je me trouvai en présence d'une femme de mon âge, attifée de la façon la p.lus bizarre, et dont la physionomie ne me parut pas étrangère.

Après l'avoir saluée, j'examinai attentivement sa figure, et je poussai une exclamation de stupeur.

— Eh ! c'est toi, Nanon, c'est bien toi! m'écriai-je, reconnaissant la vieille servante de Françoise, au bon temps du cul-de-jatte et de la misère.

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— D'abord je ne suis plus Nanon, me répondit-elle d'un air pincé : je suis mademoiselle Balbien.

— Oh! oh! fis-je en voyant sa contenance roide et ses lèvres orgueilleuses, tu es donc aussi devenue une grande dame, toi, ma pauvre Nanon?... c'est curieux! Enfin, n'importe, nous sommes dans le pays des surprises. A propos, ta maîtresse me fait bien attendre.

— Madame de Maintenon n'est plus ma maîtresse, elle est mon amie.

— Bah I

— C'est comme j'ai l'honneur de vous l'affirmer.

— Peste! tu es singulièrement montée en grade!

— 11 vous plaira de remarquer, mademoiselle, qu'en vous parlant j'ai soin de dire vous, fit l'ancienne servante avec un ton si sec et si impertinent, que je ne pus m'empécher de tressaillir.

— Où tend cette observation? lui demandai-je.

— A vous faire comprendre qu'il serait de la politesse la plus vulgaire d'imiter l'exemple que je vous donne.

— Eh bien, moi, je te à\s tu, double sotte! et je me moque de ton exemple! m'écriai-je. On n'a jamais vu semblable déraison. Le monde est-il renversé, pour que les valets prennent ainsi le ton des maîtres?

— Mademoiselle!...

— Silence! et dépêche-toi, sans plus de discours, d'aller annoncer ma présence à Françoise, car tu as eu soin de la lui cacher sans doute? -

— Non, c'est elle qui m'envoie.

— Tu plaisantes!... Allons, allons, il s'agit d'une affaire

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grave, et j'ai hâte d'en finir! On ne me laissera pas, j'imagine, dans une antichambre pendant un siècle?

— Madame de iMaintenon refuse de vous recevoir. - !

— Mensonge !

— C'est la vérité, me répondit-elle avec un calme insultant. La colère n'avait jamais envahi mon àme avec plus de force.

J'essayais en vain de me contenir.

— Pourquoi donc, illustre Nanon, serais-je privée du plaisir de voir votre majestueuse amie?

— Parce qu'il est bon de vous apprendre que nous connaissons vos menées indignes...

— Ou'entendez-vous par ces paroles?

— Votre basse jalousie.

— Je ne devine pas les logogriphes, aimable servante parvenue.

— Oh ! vous devez parfaitement me comprendre!

— En aucune façon, je vous assure, douce cousine du marmiton Jean Claude.

— On n'invite pas à déjeuner le frère de madame pour lui donner de bons avis, et d'Aubigné ne vient pas tout juste faire un scandale, lorsque nous sommes là, sans qu'il ait reçu de nous le mot d'ordre, ajouta-t-elle en ricanant. ,

— Quoi! m'écriai-je, Françoise pourrait supposer...

— Madame de Maintenon n'est pas p\us Françoise pour vous que je ne suis Nanon, mademoiselle, et vous lui ferez plaisir de la priver dorénavant de vos assiduités et de vos visites.

Elle me tira là-dessus sa révérence.

Voyant qu'elle se disposait à sortir, je courus après elle et je la ramenai violemment.

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— Tu resteras! criai-je, tu resteras, soltc et ridicule mégère! et lu puilerns à l"'raiiçoise... à Françoise, comprends-lu?... à Françoise d'Aiibignc. (jue j'ai tirée du besoin, que j'ai vingt fois secourue de ma bourse et qui me doit de n'être pas morte de faim... lu lui porteras le billet que je vais écrire!

Elle devint très-pàle et parut redouter Téclat de ma colère.

J'avais sur moi des tablettes. En moins d'une minute, j'eus tracé les lignes suivantes :

« Je ne tiens nul compte des propos slupides de votre domestique. Cette fille a perdu le sens. Jamais, je vous le' jure devant Dieu, l'intention de vous nuire n'est entrée dans mon esprit. D'Aubigné vous dira que j'ai la première et constamment blâmé sa conduite. Vous n'avez donc aucune raison de me désobliger. Si vous croyez, au contraire, me devoir quelque reconnaissance, accordez-moi la grâce d'une malheureuse femme à laquelle je m'intéresse. Elle attend chez moi la révocation d'une lettre de cachet qui la condamne à l'emprisonnement. Une question l'eligieuse ne peut être une question d'État. »

Pliant aussitôt celte lettre, je la remis à Nanon en lui disant :

— Réponse immédiate, ou je fais du scandale! Elle sortit en me lançant un regard de haine.

Un temps infini s'écoula sans qu'elle reparût. Je ne savais que penser de ce retard, et je songeais au moyen de pénétrer dans les appartements malgré la consigne, lorsque tout à coup je vis rentrer la vieille servante.

Son air était plus insolent encore.

A sa suite marchaient quatre soldats aux gardes, qui lui servaient d'escorte.

— ■ Daignez, me dit-elle, éconter la réponse verbale que je suis chargée de vous faire.

— Une réponse verbale... .l'écoulé.

— Madame de Maintenon vient d'expédier un courrier. Il galope en ce moment sur la loule de Pans.

— Fort bien. De quel message est-il porteur?

— Vous ne le devinez pas?

— Non.

— Jl va remettre à qui de droit Tordre exprès de saisir chez vous, rue des Tournelles, madame fiuyon et de la conduire à la Bastille, où elle sera plus vile enfermée qu"à Yincennes, et d'une manière plus sûre.

— Oh! m'écriai-je, c'est infâme!

— Attendez, ce n'est pas tout. Vous avez dû garder bonne mémoire du couvent des liepcniics:' eh bien, au moindre geste que vous allez faire, à la moindre parole que vous allez dire, voici de fidèles soldats ^n roi chargés de vous en apprendre de nouveau le chemin. Je suis, mademoiselle, votre servante trèshumble.

Elle sortit.

Je tombai sur un siège en poussant un cri sourd. Me voir aussi indignement traitée, et par une Nanon ! Il y avait de quoi devenir folle d'indignation et de rage. Les gardes n'avaient pas quitté l'antichambre.

— C'est bien, messieurs, je me retire sans éclat, sans

scandale, leur dis-je, fort émue, et maîtrisant la colère qui me faisait bouillir le sancî dans les veines.

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Je regagnai ma voiture à la porte du château.

Ici, je le demande en conscience à mes lecteurs, pouvait-on se conduire envers moi d'une manière plus injuste et plus ignoble?

Tout mon cercle fut courroucé de l'ingratitude et de l'outrecuidance de la veuve Scarron.

Le ciel m'est témoin que je n'avais jamais envié sa fortune. Sans doute il me restait pour elle une amitié beaucoup moins vive qu'autrefois; sa conduite me semblait mériter le blâme, la puissance lui avait gâté l'esprit et changé le cœur; mais, entre ce refroidissement et la trahison, la distance était grande.

Susciter à quelqu'un des tracasseries à la sourdine, jalouser bassement une amie et tramer contre elle des intrigues dans l'ombre, voilà qui se trouvait entièrement en désaccord avec la franchise de mon caractère.

Rendue au calme et réfléchissant à tous ces ridicules, à toutes ces sottises, je finis par hausser les épaules et par en rire.

Était-il possible de rien voir de plus comique, en elïet, que cette ancienne servante de Scarron, métamorphosée en femme d'importance et tranchant de la duchesse?

Nanon disposait des charges et des privilèges.

Madame de Lude lui donna vingt mille écus pour obtenir l'emploi de première dame d'honneur auprès de la duchesse de Bourgogne.

Voilà où en était tombée la cour.

Et cette pauvre madame Guyon, que j'avais eu l'espoir de

sauver, resta six ans prisonnière! et Féneion fut disgracié à cause d'elle!

Bientôt les ennemis de M. de Cambrai, Françoise et son époux en tête, réussirent à faire condamner par la cour de Rome le livre des Maximes des Saints. Versailles tout entier se jeta dans la cagoterie et dans l'exagération la plus folle des sentiments religieux.

Hélas! je n'avais plus auprès de moi Molière!

L'auteur des Précieuses et du Tartufe aurait pu seul tracer la peinture de ces nouveaux et dangereux ridicules, et les châtier, comme dit Horace, en riant, et en excitant contre eux le rire du public.

Néanmoins je réussis à stimuler la verve d'un de mes poètes.

Trois semaines après, on jouait la Fausse Prude aux Italiens. Ce portrait de madame de Maintenon était on ne peut plus ressemblant: j'avais fourni les couleurs. La pièce eut un succès prodigieux d'à-propos et de circonstance.

Pourquoi donc ne me serais-je pas vengée?

Dieu me garde de nuire jamais la première au prochain, de gaieté de cœur et sans raison. Mais, si l'on commence, j'achève; si l'on m'outrage gratuitement, je lâche de rendre une double offense.

Ce ne sont pas là, me dira-t-on, les maximes de l'Evangile. Je l'avoue; mais n'est pas saint qui veut.

XY

Au commencement de Tannée 1695, on vint m'apprendre la mort de madame Deshoiilières, cette intrépide ennemie de Racine, que j'avais fini par rendre à des sentiments plus justes et à des opinions moins extravagantes.

Elle était devenue l'une des colonnes de mon cercle. 8a perte me fut très-sensible. ^: ...

Comme je me suis montrée plus haut sévère pour elle, je tiens à rendre justice aux qualités dont elle m'a par la suite donné la preuve, et je consacre un chapitre à son histoire, qui est, en vérité, fort intéressante. ;, , : i.

Elle s'appelait de son nom de famille Anne-Antoinette Ligier de la Garde. , . . ,. . . . , , . .-.

Née dans l'un des petits appartements du Louvre, elle avait eu l'honneur d'être tenue sur les fonts de baptême par la reine Anne d'Autriche, dont son père était maître d'hôtel.

Antoinette, à l'Age de seize ans, devint une aimable et délicieuse personne.

La nature s'était plu à rassembler en elle tous les agréments du corps et de l'esprit. Elle avait une beauté peu commune, une taille d'une extrême élégance, des manières pleines de distinction et de noblesse. Son enjouement, sa vivacité, son goût pojar les plaisirs, n'excluaient pas une certaine mélancolie douce et pleine de charmes qui lui gagnait tous les cœurs.

Elle dansait avec grâce eit montait à cheval comme Antiope, la reine des Amazones.

Antoinette savait à peine prononcer deux m(îts et lier deux idées ensemble, qu'on lui donna des professeurs de latin, d'italien et d'espagnol.

On parlait au Louvre ces deux dernières langues, à cause de Marie de Médicis et de la jeune reine. La mère de Louis XIII était entourée de Florentins et sa femme de Castillans.

M. de la Garde, qui tenait à donner à sa fille une éducation sérieuse, ne lui permettait de lire que des ouvrages philosophiques ou religieux, dont le contenu devait nécessairement avoir peu d'attrait pour une enfant de cet âge.

Un jour, Antoinette s'empara d'un livre qu'une femme de chambre avait essayé de dérober à ses regards.

C'était un roman pastoral du vieux d'Urfé.

— Tu lis des romans, ma bonne, dit la jeune fille; je m'en vais demander à mon père la permission d'en lire comme toi.

— Gardez-vous-en bien ! s'écria la suivante.

Et, pour acheter le silence de sa maîtresse, elle lui prêta l'histoire édifiante et instructive des bergers du Lignon; puis aux romans de d'Urfé succédèrent ceux de la Calpreuède et de mademoiselle de Scudéri. ■■ ■ •; '''^^:

Beaucoup de jeunes filles ne se perdent pas d'une autre façon. /..,:;;::., ~ : , ,. , ■ .;

Mais Antoinette avait une excellente nature; elle était douée d'un sens rare; bientôt elle se dégoûta de ces livres frivoles et revin^ d'elle-même à des lectures plus saines.

Comme elle aimait beaucoup la poésie, M. de la Garde donna dix louis par mois au poète Hesnaut pour lui enseigner l'art des vers.

Le maître est aujourd'hui moins connu par ses ouvrages que par l'honneur d'avoir formé une telle élève.

A l'âge de dix-huit ans, mademoiselle de la Garde épousa Guillaume Lafon de Boisgueurry, seigneur des Houlières. C'était un gentilhomme du Poitou, attaché au parti de Condé. La reine désapprouva hautement ce mariage; mais son maître d'hôtel lui représenta qu'il était loin d'avoir fait fortune dans Texercicede sa charge. Anne d'Autriche, piquée, et soupçonnant du reste M. de la Garde d'être un peu frondeur, ne donna qu'une dot médiocre à sa filleule. - ;

Deshoulières était lieutenant-colonel dans un des régiments de M. le Prince.

Trois mois après son mariage, il fut obligé de suivre Condé €n Espagne, et sa jeune épouse alla demander asile à ses parents, qu'Anne d'Autriche avait alors renvoyés du Louvi'e et qui habitaient une petite maison à Auteuil.

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Dans celte retraite, elle étudia les doctrines philosophiques du ci'lèbre Gassendi, nommé déjà, depuis sept ou huit ans, professeur au collège de France.

Mais bientôt, ne pouvant résister au désir de rejoindre son mari, et sachant qu'il venait de gagner la Flandre avec le prince, elle prit la poste et passa la frontière.

La cour de Bruxelles lui fit un accueil charmant. Un s'émerveilla de sa beauté, de son esprit, de ses grâces; mais elle repoussa tous les hommages, et cette sagesse inflexible changea bientôt en ennemis ceux qui d'abord lui avaient fait les plus chaudes [)rotestations de dévouement. Plusieurs même poussèrent la rancune jusqu'à la desservir à la cour et parvinrent à la faire passer pour une espionne d'Anne d'Autriche et deMazarin.

Jamais calomnie plus indigne n'obtint plus de créance.

Surprise de voir tout le monde s'éloigner d'elle, madame Deshoulières en cherchait vainement la cause.

On cessa de payer les appointements de son mari. Elle courut chez les ministres demander raison de cette injustice. Au lieu d'écouter ses plaintes, on la décréta d'arrestation sur l'heure, et on l'envoya sous bonne escorte au château de Vilvorde, à deux lieues de Bruxelles.

Elle y resta quatorze mois dans une solitude complète et sans communication possible avec le dehors.

Une petite maîtresse d'aujourd'hui, en butte à ces adversités imprévues, succomberait évidemment au chagrin; mais les femmes du commencement de ce siècle avaient trempé leur âme dans une éducation trop forte pour ne pas dominer, en toute circonstance, la faiblesse de leur nature. Au château de

NliNON DE LEiNCLOS -,9!>

Yilvorde, madame Deshoulières se réfugia dans la religion et dans l'étude. Elle apprit la théologie, commenta l'Écriture sainte, et lut tous les Pères de l'Église, depuis Origène jusqu'à saint Augustin.

Longtemps son mari ne put savoir ce qu'elle était devenue.

Apprenant enfin dans quelle prison la cour de Flandre avait enfermé Antoinette, et désespérant de llécliir leurs ennemis communs, il forme un projet audacieux, prétexte une mission du prince, emmène avec lui quarante hommes intrépides, qu'il arme jusqu'aux dents, et, profilant d'une nuit sombre, il se dirige avec sa troupe du côté du château de Vilvorde.

A la faveur de l'obscurité, il comble avec des fascines et de la terre l'endroit le moins profond du fossé, traverse ce pont mouvant, au risque de périr dans la vase, plante l'échelle au rempart, y monte, suivi de ses hommes, surprend deux sentinelles, avant qu'elles aient pu donner l'alarme, et court au logement du gouverneur.

Garrotté au milieu de son sommeil et le mousquet sous la gorge, celui-ci s'empresse d'obéir aux sommations de Deshoulières.

Toute la garnison du château dépose les armes. On livre la clef des portes; une berline de voyage emporte les fugitifs, et ils gagnent en quelques heures la terre de France.

La nouvelle de cette action intrépide arrivait à Paris en même temps qu'eux. Il en fallait beaucoup moins pour les mettreà la mode. On accordait alors aux Frondeurs uneamnistie pleine et entière. Le secrétaire d'Etat le Tellier présenta nos époux à la reine et au cardinal. Anne d'Autriche embrassa sa filleule, et tout fut oublié r -• - -

iOO AMOURS HISTORIQUES

Par malheur, le pardon de la régente n'eut pas le résultat que Deshoulières et sa femme avaient droit d'en attendre.

Une pension leur était promise; mais, comme Mazarin tenait la clef des coffres, et n'y puisait que pour les siens ou pour lui-même, Antoinette sollicita vainement le ministre : elle n'en put rien obtenir.

Deshoulières, voyant une foule de créanciers hurler à sa porte, demanda une séparation de biens, et leur abandonna le peu qu'il possédait, se résignant à vivre avec le revenu de la faible dot qu'Antoinette, autrefois, avait reçue de sa royale marraine.

Gela ne suffisait pas, à beaucoup près, aux exigences de leur position et de leur rang.

Mille occasions s'offrirent à madame Deshoulières de passer d'un état de gêne à un état complet d'opulence; mais, comme il eût fallu acheter cette fortune au prix de sa sagesse, elle se décida courageusement à rester pauvre, et chercha dans la poésie, pour laquelle son goût ne faisait que s'accroître, des moyens d'existence.

Il est rare qu'aux flancs du Parnasse les plus chers favoris d'Apollon trouvent un lilon d'or.

Les premiers vers d'Antoinette, publiés par le Mercure galant, obtinrent un grand succès d'estime; mais le journaliste ne les paya point, et fit comprendre à madame Deshoulières qu'elle était encore trop heureuse d'avoir l'accès de sa feuille pour se faire apprécier et connaître du public : raisonnement spécieux qui se perpétuera d'âge en âge, au détriment de l'estomac des poètes, pour lesquels la nature aurait dû faire une

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exception, en donnant quelque chose de plus substantiel à la gloire et do plus nourrissant à la fumée.

il arriva bientôt en France à madame Deshoulières ce qui lui était arrivé à Bruxelles. Tous ses admirateurs dédaignés la décrièrent.

Comme ses poésies renfermaient presque toujours des plaintes sur le mauvais état de sa fortune, on lui donna le sobri- (|uet de Muse mendiante. Personne ne lui vint en aid(3. FJle fut dans un état voisin de la misère jusqu'à la mort de son maii, eA resta veuve avec trois enfants.

Ce fut alors qu'elle écrivit cette charmante bluetle ipii commence de la sorte:

« Dans ces prés lleui'is, (( Qifarrose la Seine, '( Clierchez qui vous mène « Mes chères l)rebis, » etc.

L'idylle des Moulons n'est qu'une adroite requête à Louis XIV, et madame Deshoulières obtint une pension de deux mille livres, dont le Mercure (jahml s'attribua l'honneur, profitant de cette circonstance pour continuer à publier gratis les vers d'Antoinette.

Elle eut pour amis intimes Thomas Corneille, Ménage, Oenserade, Fléchier, Mascaron et Quinault.

Son commerce était adorable; son entretien vif, délicat, l)lein de saillies imprévues, ne causait jamais un moment de fatigue. Tous les poètes du siècle la chantèrent, et Denserade remplaça la dénomination \Y\]m\Q,\\iQ (\q Mme mendianle par celle de Calliope française^ qu'elle conserva jusqu'à la fin de ses jours comme son plus beau titre de gloire.

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