‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 24 sur 28 · ôi · texte numérisé non relu

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Bussy-Ra butin rechercha l'entrée de son cercle; mais elle fut obligée de le mettre à la porte pour échapper à ses entreprises téméraires et préserver ses amis de la causticité dont le comte faisait éternellement parade.

Le goût reconnu de madame Deshoulières ne lui fit défaut ([u'nne seule fois, et dans une circonstance trop éclatante pour (lu'elle obtienne, même après son repentir, le pardon de la postérité.

' Elle composa contre l'œuvre de Racine un sonnet qui débute ainsi :

Dans un fauteuil doré, Phèdre treiiil)lante el blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend lien.

Madame de la Sablière, qui défendait la bonne cause, se brouilla dans celte occasion avec Antoinette, et s'écria, quand on lui eut montré le sonnet contre Racine :

— Voyez s"il n'y a pas de quoi tomber des nues! Celte douce et intéressante bergère, qui parlait si tendrement aux moulons, aux fleurs, aux oiseaux, a changé tout à coup sa houlette en serpent!

Du reste nous l'avons dit ailleurs, madame Deshoulières eut pour complice madame de Sévigné.

On ne s'expliquera jamais que deux personnes, inscrites au premier rang des femmes célèbres du siècle, se soient montrées injustes pour le plus bel ouvrage de la scène tragique.

Madame de Sévigné cédait à une rancune personnelle et suffisamment motivée pour (lu'olle lui serve d'excuse.

Elle ne pouvait souffrir ni Boileau, ni Racine, les accusant

avec raison, l'un et Vautre, d'avoir favorisé l'intrigue du marquis de Grignaii, son petit-fils, avec la Champmeslé.

Pour madame Deshoulières, nous la soupçonnons d'avoir obéi, dans cette circonstance, à un sentiment beaucoup moins noble, à l'envie.

Tentée par la gloire du théâtre, elle avait composé plusieurs pièces importantes, pour lesquelles le public n'eut aucune espèce d'enthousiasme. La première fut une tragédie de Genacric, d'un plan très-vicieux et d'une versification médiocre. Ce fut au sujet de cette œuvre sans mérite et sans couleur qu'elle reçut un conseil devenu proverbial. On lui cria de tous côtés r

< Retournez à vos moulons. »

Sa tragédie de Jules Antoine eut encore moins de succès.

Il est à remarquer que le plus grand nombre des auteurs s'obstinent très-souvent dans un genre antipathique à leur esprit.

Madame Deshoulières, repoussée par Meljjomène, voulut recourir à la muse comique; mais Thalie, par malheur, lui fut plus défavorable encore. Sa comédie des Eaux do Bourhonnc, et ses deux opéras de Zoroaslre et de Sémirami^ eurent une chute que signalent toutes les gazettes de l'époque, et dont il lui fut impossible de se relever.

Les nombreux détracteurs d'Antoinette prirent occasion de ces désastres littéraires pour lui refuser jusqu'à l'ombre du talent.

C'est une exagération ridicule.

Antoinette eut tort de vouloir élever trop haut son vol, et

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surtout de nier le niùiite dos tragédies de Racine, parce que les siennes étaient mal accueillies; mais elle était née pour la poésie tendre; et de toutes les femmes qui se sont exercées dans ce genre, elle est évidemment la plus célèbre, puis- (]u"elle est celle dont on a retenu le plus de vers.

Elle mourut à Tâge de soixante-deux ans, d'un cancer au sein. La même maladie avait emporté Anne d'Autriche, sa marraine.

Au milieu des souffrances de ses derniers jours, elle para- ]dirasa les Psaumes et composa les lUjIexiolU morales, son meilleur ouvrage après les Idijies.

L'évêque de Meaux lui apporta les secours de la religion à sa dernière heure.

— Jamais, dit-il, je ne vis agonie plus résignée, sentiments 1)1 us chrétiens, sacrifice ])lus absolu de la vie. Cette âme angélique a dû monter droit au ciel.

La chose la plus incompréhensible de cette époque fut sans contredit la persévérance de Louis XIY dans son engouement pour madame de Maintenon. Beaucoup de personnes affirmaient qu'il y avait là-dessous de la magie et du sortilège.

A propos de magie, il y eut bientôt une histoire étrange. Un maréchal-ferraiit d'un pauvre hameau de Provence arrive un beau jour à Versailles et demande à entretenir le roi d'un fait qui concerne Sa Majesté seule.

— Y songez-vous, mon cher? lui dit le major des gai'des; c'est impossible. Il faut une lettre d'audience, et cela s'obtient très-difficilement. Le roi, d'ailleuis, ne peut ainsi leccvoir tout le monde.

— D'accord, mais je ne suis pas tout le monde.

ioc, AMOUKS iiisTOi\inui:s

— Çà, voyons, île la pail de qui vencz-voiis?

— Je viens de la j)nil tlti cioL

Tons les gardes de lui riie an nez à celte léponsc. Mais le brave homme insiste et prétend qu'il a les choses les plus importantes à révéler au maître de Versailles. Survient le marquis deTorcy, neveu de Colbert. 11 entend le dialogue et mène aux ministres l'envoyé du ciel. Ceux-ci, frappés du ton naïf du campagnard, de son aii- probe et de son assurance, i)rennenl le parti d'informer Louis XIV de l'aventure.

Le roi écoute sérieusement ce qu'ils lui racontent et accorde Laudience.

Introduit dans le cabinet de Sa Majesté, le maréclial-ferrant entame le récit le plus fantasque du monde.

— Je revenais, dit-il, de ferrer tous les chevaux de M. d'Epernon, qui habite une maison de plaisance entre Marseille et mon hameau natal. Je traversais un bois, il faisait nuit. Tout à coup je me trouve environné de lumière. Une grande femme blanche traverse la route, vient à moi, m'appelle par mon nom et me dit : «. Tu vas partir a Tinstant même pour Versailles, où tu diras au roi que tu as vu le fantôme de la reine son épouse, et que ce fantôme lui commande, au nom du ciel, de rendre public le mariage tenu secret jusqu'à ce jour. »

— .Mais, objecta le roi, passablement étourdi de la communication, rien ne m'assure que vous n'ayez pas été victime d'une ei'reur dos sens?

— Je le crus d'abord ainsi que vous, répondit le maréchal, et je m'assis au pied d'un orme, pensant que ma tète déménageait ou que je venais au moins de rêver tout éveillé. J'essayais donc de me convaincie que j'avais été le jouet d'une illusion.

lorsque deux jours après, repassant au même endroit, je revis le fantôme, qui me menaça des plus grands malheurs pour ma famille et pour moi-même, si je ne lui obéissais au plus vite.

— El maintenant, dit Louis XIV, un autre doute se présente ; n'ôtes-Yous point un imposteur? Je crains fort qu'on ne vous ait payé pour me tenir ce langage.

— Afin de vous assurer que je ne vous en impose jtas, Sire, veuillez répondre à une seule question.

— Volontiers, fit le monarque.

— Avez-vous parlé a âme qui vivo delà visite nocturne que vous a rendue feu la reine mère au château de Ribeauvillers?

Louis XiV se sentit pâlir.

— Non, murmura-t-il, je n'ai confié cela à personne.

— Eh bien, l'appai-liion de la forêt m'a dit de vous rappelei' cette visite, si vous mettiez en doute ma bonne foi.

— Voilà qui est étrange!

— Avant de disparaître, la femme blanche a ajouté ces mots : « Il faut qu'il m'obéisse comme il a jadis obéi à sa mère. »

Le roi i'esta pétri lié.

11 njq)ela le duc de Duras et lui ht part du résultat de son entrevue avec le maréchal-ferrant.

On se rappelle que je connaissais beaucoup Duras. Ce fut de sa propre bouche que, peu de jours après, je sus fanecdote.

— xVh ! miséricorde! criai-je, il y a là-dessous un nouveau tour de la veuve Scarron et de madame Arnoul!

> Duras étonne minterroge.

Rien ne m'obligeait au mystère. Je lui raconte aussitôt l'histoire de ma haine contre la Montespan, mou voyage en Alsace et l'intrigue dont j'avais été complice.

— Évidemment, ajoulai-je, le maréchal-ferrant est de bonne foi. Cestnn pauvre homme, simple et crédule, qu'on a pris aisément au panneau. 11 habite à quelques lieues de Mai'seille, dans le voisinage de madame Arnoul, qui a si bien organisé rai)paritioii du chàlcau de Uibeauviliers et avec la- (]uelle madame Louis XIY entretient une correspondance. Voyez-vous le fd de tout cela, monsieur le duc?

— Vous avez raison, me dit-il. Nous avons affaire aujourd'hui à quelipie fantôme du même genre, et votre devoir est de prévenir le roi. Peut-être aurait-il la faiblesse de déshonorer le trône aux yeux de l'Europe et de tout l'univers, en y faisant asseoir la Ma intenon. C'est grave, c'est fort grave.

Ce discours me donna beaucoup à réfléchir.

— Monsieur le duc, lui dis-je après une minute de silence, permettez-moi de songer à mon repos avant de m'occuper des intérêts de Louis XIV et de l'honneur de sa couronne.

— Pourtant, ma clièie...

— Veuillez ne pas m'interrompre. Il y a, selon moi, fourberie, et fourberie flagrante. Mais que voulez-vous que je fasse? Puis-je m'accuser moi-même? Est-il prudent de doubler la haine que me porte déjà cette femme? Ne trouverat-elle pas toujours moyen de se faire pardonner et de me rendre victime de ma franchise?

— En effet, murmura-t-il. -

— Jugez la situation, mon cher duc. Si vous m'aimez réel-

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lement, vous ne me compromettrez pas dans cette affaire. Bornez-vous à user de ce que je viens de vous apprendre pour inspirer des soupçons au roi. Il est de toute évidence que les deux intrigues se lient : donc les auteurs de la seconde apparition ont pu très-facilement lui rappeler le souvenir de la première. En visitant le château de Ribeauvillers, on découvrira, sur les indices que je donne, l'issue mystérieuse. Il n'en faudra pas davantage pour faire comprendre à Louis XfV qu'il a été dupe et pour empêcher la veuve Scarron d'être proclamée reine de France. Soit dit entre nous, je ne tiens nullement à lui voir le front couronné du diadème.

Duras comprit mes craintes, approuva mon plan et agit en conséquence. Le roi le chargea de visiter le sombre manoir des Vosges, accompagné de MM. de Brissac et de Pontchartrain.

Au retour de ces messieurs, on devine quel fut leur rapport.

Décidément 1» mariage resta secret.

Bien qu'assuré du charlatanisme, Louis XIV ne chercha pas à en punir les auteurs, et n'en resta que plus affectueux pour madame de Maintenon. La crut-il étrangère h ces ruses coupables, ou trouva-t-il naturel qu'elle employât tous les moyens en son pouvoir pour rendre public l'honneur qu'elle avait reçu? je l'ignore.

Quoi qu'il en soit, l'habileté de la femme triompha dans cette circonstance comme dans toutes les autres.

Il est à présumer, du reste, que le père la Chaise et la peur de l'enfer entraient pour beaucoup dans l'affection exagérée du monarque. La vieillesse le marquait de son impitoyable

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sceau. Près de lui la tombe était entr'ouvcrte, et il croyait racheter ses torts [)assL'S en forçaul tout ce qui l'entourait à faire pénitence.

Le rigorisme devenait de plus en plus oITiayant; au moindre scandale ou vous emprisonnait.

C'était un singulier spectacle que donnait ce vieillard, oubliant sa jeunesse et se montrant sans pitié pour des passions qui ne pouvaient plus l'atteindre. A l'exemple du lâche, il frappait un ennemi à terre. ' - ' -

Incapable d'exciter dorénavant les femmes à l'oubli de la sagesse, Louis XIY se faisait un mérite de les contraindre à la vertu. ,•;;/■

Ses enfants et ses petits-enfants étaient obligés de se confesser une fois la semaine. Une disgrâce complète eût puni l'inobservation de ce point rigoureux de discipline.

Jamais il ne fut permis à monseigneur le Grand-Dauphin d'avoir un autre confesseur que celui du roi. Toute la famille royale devait communier en public à Pâques, à la Pentecôte, à l'Assomption, à la Toussaint et à Noël.

On fit même un crime à la duchesse de Bourgogne de ne pas communier plus souvent.

Madame de Maintenon arrangeait ces choses avec le jésuite, et Louis MV apyiuyait chaque article du règlement de tout le poids de sa puissance. > . -

Il exigeait ({u'on eût [tour sa vieille épouse un respect plus absolu que pour lui-même. ,. >».>

Un jour, au camp de Compiègne, où soixante mille hommes avaient été rassemblés pour simuler un siège, on le vit rester plus d'une heure, debout et la tèlc découverte, à Tun des en-

Il i(!sia (ieljoui el hi (èle décoiiverle. ii l'un des côtés de Ij chaise où se tenait Maiir.nie de Miiinienon

iIiiliK Vil: (;l>t.vvi. iia' .m;I.

jii'niMK p.u; SIMON i;ai;on

^'1N0^{ DE LENGLOS 4H

tôs de la chaise où se tenait madame de Maintenon, à lui expliquer la marche des troupes, le nom des régiments et les diverses manœuvres.

Si devant lui on avait le malheur, même involontairement, de faire allusion au passé de la dame, on pouvait être sûr d'exciter son plus violent courroux.

Ce fut ce qui arriva à ce pauvre Racine.

Le roi le tenait en estime profonde. 11 lui en donnait à chaque instant de nouvelles marques et venait de le nommer gentilhomme ordinaire. Racine était admis aux petites réunions intimes, et, la conversation, un soir, étant tombée sur les théâtres, Louis XIY dit :

— xMais sommes-nous donc en décadence, et l'esprit chez nous s'en va-t-il, monsieur? D'où vient, s'il vous plait, que la comédie est beaucoup moins en faveur qu'elle ne l'était il y a vingt ans?

— Sire, cela tient à plusieurs choses, répondit le poète. On ne peut-pas constamment jouer Molière. Depuis sa mort, il ne s'est pas révélé d'auteur comique, et l'on dirait que personne n'ose plus s'essayer dans le genre après luij de sorte que nos comédiens sont fort embarrassés. Faute d'œuvres nouvelles, ils en donnent d'anciennes, entre autres ces pitoyables pièces de Scarron, qui rebutent tout le monde.

A ce nom fatal, échappé naïvement aux lèvres du malheureux [toëte, madame de Maintenon devint écarlale, et le roi tressaillit comme s'il venait d'être piqué par un reptile.

liacine, comprenant son étourderie, voulut balbutier quelques mots dexcuse.

Mais ce fut bioii pis alors.

La sainte femme lui lança des regards furibonds, etLouisXlV, changeant brusquement de matière, s'écria :

— J'ai lu dernièrement de vous, monsieur, certain griffonnage où vous cherchez la cause des misères du peuple sous mon règne. Les poètes sont assez ordinairement de pitoyables hommes d'État. Nous ne souffrons, d'ailleurs, aucune critique, même indirecte, de notre puissance.

. — Ah ! dit Racine, je proteste à Votre Majesté...

— Qu'ai-je à faire de vos protestations, monsieur? Restez chez vous à l'avenir, et tâchez, dans votre intérêt, de vous occuper d'autres études.

A la lin de ce brusque et amer discours, le roi congédia l'auteur de Phèdre avec un de ces gestes qui n'appartiennent qu'à lui.

Racine conçut de sa disgrâce un chagrin si vif, que, malgré nos consolations et nos raisonnements, il tomba malade et mourut.

On peut dire que Louis XIV et la veuve Scarron l'ont tué.

C'est vraiment dommage que ce vieux roi et son antique compagne n'aient pu réussir à faire boire à tout le royaume des eaux du fleuve Léthé !

Presque en même temps que Racine, mourut mon pauvre jardinier le Nôtre, dont l'amitié m'était si précieuse, excellent homme, d'une bonhomie si douce et d'un cœur si rare.

Hélas! où s'arrêtera cette moisson de la mort? Presque tout mon siècle est déjà tombé sous sa faux cruelle. Je ne reste debout que pour voir à chaque instant une fosse s'ouvrir à côté de moi et se lefermer sur une nouvelle victime. Tous mes grands hommes, tous mes amis les plus chers, ne sont plus.

Condé, Marsillac, Molière, Corneille, la Fontaine, Racine; mesdames de Longueville, de la Sablière, de Sèvigné, de la Fayette et vingt autres m'ont déjà précédée dans le grand voyage. 11 faut me préparer à les rejoindre.

A mesure que j'approche du but, les doctrines philosophiques, sur lesquelles je me suis appuyée pendant la roule, me semblent de plus en plus creuses et mensongères. 11 me passe dans l'esprit d'incompréhensibles terreurs.

J'ai plaisanté jusqu'à ce jour de ceux que la crainte de l'enfer jette dans la dévotion, et voici que moi-même je me demande si les principes dont j'ai fait parade sont bien les seuls et raisonnables principes.

Est-il vrai que la vie ne soit qu'un pèlerinage et un temps d'épreuve? Alors ceux qui n'y ont cherché que le plaisir se sont écartés des vues du ciel. De l'autre côté de la tombe, ils doivent nécessairement trouver le châtiment et la souffrance.

Pourquoi ne pas l'avouer? Je m'empressai de rompre avec une philosophie qui pouvait être le mensonge, et je me dépouillai des vieux haillons de mon système. Sans devenir bigote, je priai Dieu de me tenir compte, pour le pardon, de ce (ju'il y avait eu de franchise et de loyauté dans mes erreurs.

Dès ce moment, je remplis avec scrupule mes devoirs religieux.

J'étais, pour le coup, bien décidément vieille. Il ne restait plus la moindre trace de cette beauté dont j'avais été si fière.

La vieillesse, chez l'homme, garde encore quelque chose d'imposant et de majestueux; mais nous, pauvres femmes,

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nous sommes de tristes ruines! Si j'avais assisté au conseil du Créateur, quand il a formé la nature humaine, je l'aurais engagé à mettre les rides sous le talon.

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Par suite du dopait presque général de mes intimes pour l'an Ire monde, mon cercle devenait désert. Il ne me restait plus de ma société si noml)reuse et si brillante que deux amies aussi vieilles que moi : la comtesse de Sandwick et Magdeleine de Scudéri.

Madame de Sandwick avait conservé un luxe de toilette fort curieux à son âge, et qu'elle excusait d'une manière aussi originale que piquante. ÏAii voyant, un jour, une robe de dessous garnie de dentelles, je m'écriai toute surprise :

— Eh quoi! chère comtesse, une pareille coquetterie!... A quoi songez-vous donc? -

— Ah ! fit-elle, qui sait?... on peut rencontrer un insolent! Mes amies habitaient l'une et l'autre le faubourg Saint-Germain. Cela nous occasionnait de bien grandes courses, quand

lions désirions nous voir. J'étais seule de mon côté, tandis qu'elles étaient deux du leur : le sacrilice à notre rapprochement devait donc être fait par moi.

Sans attendre qu'elles m'en priassent, je vendis ma maison de la rue des Tournelles et j'allai prendre un logement sur le quai, en face des Tuileries.

Magdeleine logeait rue de Yerneuil et la comtesse rue des Saints-Pères.

Nous étions alors tout à fait voisines. Tour à tour nous dînions ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Sur quoi roulaient nos entretiens? on le devine aisément. Comme le vieillard d'Horace, nous vantions les jours passés; nous allions chercher le regret au fond du souvenir.

La plus philosophe de nous trois était encore Magdeleine.

N'ayant jamais été belle, nécessairement elle regrettait beaucoup moins que nous. On peut même dire qu'elle n'avait rien perdu, puisqu'elle conservait ce que la vieillesse ne peut enlever, les charmes de l'esprit et du caractère.

— Le temps est un lâche, nous disait-elle; méprisons-le. Ne jette-t-il pas les rides comme le Parlhe lançait les traits, en fuyant?

— Encore s'il n'atteignait pas son but, dit la comtesse avec un soupir, on lui pardonnerait peut-être cette indigne manière de combattre.

-^Oui, certes! m'écriai-je. Si les rides s'étaient écartées de mon visage, en faveur de cette maladresse je passerais au dieu Saturne sa lâcheté.

— Allons, allons, dit Magdeleine, oublions les jours qui ne sont plus!

J'avais réformé tout mon domestique en vendant la maison de la rue des Tournelles, et je n'avais conservé qu'une assez mauvaise cuisinière. Elle gâtait toutes les sauces et ne nous servait jamais un morceau cuit à point. Constamment j'étais obligée de la surveiller à la besogne ou même de lui venir en aide. v ^ . .

Un matin, de fort bonne heure, je trônais au milieu des casseroles pour soigner un salmis de perdreaux. La comtesse et Magdeleine devaient venir déjeuner chez moi et m'emmener ensuite à une grande solennité religieuse à Saint-Sulpice. La cérémonie commençait à neuf heures et ne devait finir qu'à cinq de relevée. Nous avions besoin, par conséquent, de réconforter d'avance notre dévotion.

Tout à coup je vis entrer dans ma cuisine un petit bonhomme de sept à huit ans, à l'œil vif, au sourire éveillé, qui m'ôta son bonnet et me dit le plus poliment du monde :

— Puisque vos fourneaux sont allumés, madame, donnezmoi donc un peu de braise, s'il vous plaît.

— De la braise, mon enfant... qu'en veux-tu faire?

— Notre servante a laissé, là-haut, le feu s'éteindre, et papa défend que j'aille au collège sans avoir mangé ma soupe.

— Quoi ! mon ami, lu vas au collège si jeune?

— Oui, madame, j'étudie chez les Jésuites, et je vais entrer en sixième l'année prochaine.

— Comment t'appelles-tu? lui demandai-je. "

— Je me nomme François-Marie Ârouet de Voltaire.

— Et tu demeures dans la maison?

— Juste à l'étage au-dessus, répondit il. -

418 AMOURS inSTORIQUES

— Alors tu es le fils de M. de Voltaire, trésorier à la cour des comptes?

— Oui, madame. Veuillez, je vous prie, me donner de la braise, car riieiire de la classe approche; je serais grondé par mon professeur.

— Fort bien. Mais où la metlras-lu, cette braise? Tu n'as ni pelle ni vase.

— Ah ! c'est vrai ! que je suis étourdi î

I\iis, se ravisant et se penchant sous les fourneaux:

— Je n'ai pas besoin de remonter, dit-il en prenant de la cendre, qu'il étendit dans le creux de sa main : posez-moi de la braise là-dessus.

11 riait et me regardait avec ses grands yeux pleins d'intelligence.

— Bravo! dis-je en lui frappant sur l'épaule, tu seras un garçon d'esprit.

Depuis ce jour, mon jeune collégien ne me rencontrait jamais sans me saluer et me sourire. Son père était noble, mais assez dépourvu de fortune. Quand je fis mon testament, je n'oubliai pas le petit bonhomme à la braise, et je lui léguai mille écus pour se commencer une bibliothèque.

Je menais une vie calme et très-heureuse, lorsqu'un soii', riiez moi, notre pauvre Magdeleine eut une atta(}ue si grave, qu'il fut impossible de la transporter a son domicile.

Nous la couchâmes sur mon lit, où bientôt elle fut à toute cixtrémilé. ■ . ,

— Consolez-vous, séchez vos larmes, nous disait-elle d'une voix l'icjnte. Bientôt ce sera votre tour, et nous retrouverons

NLNON DE LEM:L0S ill»

<lans un monde meilleur nos jeunes années et nos vieux amis!

La comtesse avait entendu parler d'un empirique célèbre, qui possédait, disait-on, des secrets merveilleux pour guérir toutes sortes de maladies. Elle courut à sa recherche pendanî que je restais auprès de Magdeleine.

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