‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 25 sur 28 · MADEMOISELLE DE LENCLOS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LENCLOS

A SAI?iT-l':VREMOND

■ Pam, 9 avril 1701.

Ah! mon ami, quelle horrible frayeur j'ai eue! Vraiment, je n'en suis pas encore remise, et je frissonne de tous mes membres.

La cruelle chose que ces folies du passé qui reviennent, à de si longs intervalles, se placer sur votre route et empoisonner l'heure présente.

J'ai revu mon homme noir, comprenez -vous! .. . mon homme noir du bal du Louvre, l'homme aux tablettes rouges et aux douze flacons; le même qui m'est apparu il y a soixante-

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dix ans!... (»ii [tliilùt non. ce nï-tnil j)as lui. j)uis<|iie je vis encore.

Mais quelle ressemblance, i^iand Dieu !

Il portait, comme le ineniiei-, Tliahil de vélums noir, l;r calotte, la canne d'ébène, et jns(|irà cette ^i^rande moncin- snr le front !... il y avait de qnoi nionrir di; saisissement.

Vous me croyez folle, je Mage? mais ce n'est jioiiil le cas de rire. Attendez (jue je nnMfe nn peu d'ordic dans ma narration.

Magdeleine de Scudéri tombe malade chez moi.

Lorsqu'une femme a quatre-vingt-quatorze ans, il reste peu d'espoir de la sauver. Toutefois madame de Sandwick preml une voiture de place, et court chez un charlatan très en vogue, dont nous avions entendu vanter les cures admirables.

Au bout d'une heure, elle rentre avec cet homnu'.

Je lève la tète, je regarde, et je me renverse sur mon fauteuil, en criant avec épouvante :

— C'est lui!... c'est le diable!... 0 Seigneur! Seigneur!... protégez-moi !

11 se retourna vers la comtesse.

..f,. — Qu'y a-i-il donc? est-ce là votre malade? demanda-t-ii.

— Grâce! m'écriai-je, en me précipitant à deux genoux. .l'ai signé sur vos tablettes, sans donlc; mais je n'ai pas entendu vendre mon âme! '•

— Ah! ah ! fit-il, vous devez être mademoiselle de Lenclos? ■-■ — Oui, murmurai-je, atterrée.

— Vous regrettez d'avoir donné votre signature?

— Hélas! ' ■' ■- '•* - ■

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— Tranquillisez-vous; je ne suis pas si diable que j'en ai l'air, et nous entrerons en arrangement.

U s'approcha du lit de la malade. Mais, pendant ce débat, Magdeleine avait rendu le dernier soupir.

— Je ne l'aurais pas sauvée, dit l'iiomme noir. Passons dans une antre chambre, ajoula-l-il en revenant à moi, nous y terminerons notre alïaire. , ., -, o., -.. .; .,,;.,. ..',

— Oh! ma bonne comtesse, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas! m'écriai-je, soulevant vers madame de Sandwick mes mains frémissantes. ,,.[,,; ,:;.i-f:.i , ) ,. ; ,. . ,, ,.v

^- — Pardon ! ce que j'ai à vous dire ne doit être entendu de personne, mademoiselle : autrement il me serait impossible de résilier le marché, dit l'homme noir. . . ; ,i

J'étais glacée de crainte, et je n'osais me confier aux assurances qu'il me donnait. Tout à coup, me rappelant que j'avais vécu, la veille, de mon confesseur un reliquaire contenant une parcelle de la vraie croix, j'allai le prendre dans mon armoire, *'i je le serrai précipitamment sous ma gorgerette.

— Soit, monsieur, lui dis-je, venez, je suis prête à vous <pntendre! .. ,

Nous entrâmes au salon.

P»endez-moi justice, mon ami. Vous ne m'avez jamais connue, peureuse, je conserve encore toutes mes facultés : eh bien , je vous jure que pour rester là, seule avec un pareil interlocuteur, i\ me fallut rassembler tout ce que je possède d'énergie et de force d'âme. , >

Après avoir soigneusement fermé la porte, l'homme noir me dit : . ^ ..

— Mademoiselle, c'est un acle d'hounêto homme que je

viens accomplir. Je ne vous demande pas le secret sur la révélation que je vais vous faire, et je vous crois trop d'honneur pour nuire à une personne dont le seul but est de vous être agréable.

Ce préambule était assez rassurant. Mais je me défiais du personnage, et je tenais fortement pressée contre ma poitrine la sainte relique, contre laquelle devaient échouer toutes les tentatives de l'esprit du mal. L'homme noir m'avança un fauteuil, et prit un pliant à côté de moi.

— Je ne suis pas le diable, mademoiselle, poursuivit-il; je ne suis pas même celui qui a eu jadis l'honneur de vous rendre visite.

Je tressaillis, et je le regardai avec un peu moins de terreur.

— Quoi ! monsieur, vous n'êtes pas

— Non, dit-il, sans me laisser achever, c'était mon père.

— Votre père?

— Oui, un juif portugais, qui a fait sur l'art de guérir des études profondes. Je lui ressemble beaucoup, mademoiselle.

— C'est-à-diio que cela est effrayant, monsieur !

— D'autant plus, ajouta-t-il, que j'ai soin de porter les mêmes habits. Celte ressemblance est toute ma fortune. Nombre de personnes y ont été trompées comme vous, mais votre erreur pouvait avoir des conséquences plus graves, c'est pourquoi je vous désabuse.

Je commençais à respirer plus librement.

— Mais est-ce bien vrai, murmurai-je, ce que vous me dites là?

— Vous doutez encore, tant mieux! Si la femme la plus spi-

N'INON DE LENCLUS " lt>r»

rituelle du siècle a cru à rimmortalitê d'un homme, que serace de Topinion des autres? Je puis déjà, vous le savez mieux que personne, me donner quelque chose comme cent trente ans. Mon fils, dans un demi-siècle, pourra se donner le double. Je n'avais, moi, que des traditions verbales, il aura des traditions écrites; je lui léguerai bon nombre de secrets avec l'histoire des familles. Certes, il ne manquera pas de gens qui, m'ayant vu dans leur jeunesse, le prendront pour moi, comme vous m'avez pris pour mon père. Seulement, notre fortune s'étant accrue d'une façon considérable, je veux qu'il porte un titre : il s'appellera le comte de Saint-Germain.

— Je suis confondue de surprise, lui dis-je. Et à quoi bon cette ruse? pourquoi perpétuer de père en fils une aussi étrange ressemblance?

— Vous me le demandez! s'écria-l-il. Mais songez donc à tout ce que cela nous donne de prestige ! Réfléchissez à l'aveugle confiance obtenue par l'homme qui a trouvé pour luimême le secret de ne pas mourir! Ignorez-vous que la foi du malade est souvent la principale cause de sa guérison ? Agissez fortement sur le moral, le physique en ressentira l'influence à coup sûr. Vous en êtes vous-même une preuve évidente.

— Moi? ■

— N'êtes-vous pas restée belle jusqu'à quatre-vingts ans?

— C'est vrai. ;. ■ ■ '.'■.> ■ -

— Savez-vous ce que contenaient les douze flacons destinés à éterniser vos charmes ? Ils contenaient de l'eau pure.

— Est-ce possible? • . v.

— Oui, mademoiselle, de l'eau pure, mélangée de quelques gouttes d'une substance chimique inoffensive, pour la rendre

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incorruptible ut la colorer légèrement. L'expérience a réussi. Mon père, toutefois, avait été trop loin en vous laissant croire a un pacte avec le diable. Tout à l'heure, en croyant me reconnaître, Témotion pouvaitvous donner un coup terrible. N'avait-il pas dit qu'à dater de l'heure oii vous le reverriez vous n'auriez plus que trois jours d'existence?

— 11 me l'avait dit, murmurai-je, frissonnant encore malgré moi.

i. — Quel âge avez -vous? me demanda l'empirique. — Uuatre-vingt-neuf ans.

— Votre bras, s'il vous plaît?

Je le lui tendis, il me tâta le pouls. .. — Eh bien, dit-il, non-seulement vous ne mourrez pas dan? trois jours, mais je vous garantis pour le moins cinq années encore, avant de songer à l'autre monde. Adieu , mademoiselle ! Pour aciiever de vous tranquilliser l'esprit, je vais à Tinstant même vous renvoyer la feuille des tablettes de mon père, sur laquelle vous avez donné votre signature.

Il tint parole. iMoins d'une heure après, je reçus le maudit feuillet rouge, et je le brûlai avec une satisfaction extrême.

Ainsi, mon ami, voilà le dénoûment de mon histoire avec le diable.

Franchement, j'aime beaucoup mieux celui-là qu'un autre. Je suis du moins un peu rassurée au sujet de mon salut.

Une seule chose me tourmente, vous le dirai-je? c'est d'avoir cédé à votre désir et de vous avoir envoyé mes Mémoires. .Ir vous en conjure, que ces pages soient lues de vous seul: gaidez-vous de livrer à la publicité mes folles aventures ! C'est fini, vous ne recevrez plus rien. Hélas ! je vois maintenant les choses

Kli liiLMi, dit-il, noii-sciilfiiiciit vous ne iiumri-c/. \>:\i^ diiiis lidis jouis, iiiiiis )e vous t;;ii;iiilipour If moins ciiki aniires iMitore

i;Mi-, l'.n; (;i sTAVE ll,v\Af;i)

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d un tout autre point de vue, et l'éternité me paraît bien à craindre.

Adieu, mon vieil ami.

Réfléchissez un peu vous-même; pesez bien le pour et le contre, et tâchons de ne pas être séparés là-haut!

Ninon-

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