‹ Mémoirs de Ninon de LenclosChapitre 3 sur 28 · II. c · texte numérisé non relu

II. c

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C'était là précisément ce que Retz attendait de sa ruse.

11 renonce à la retraite, et le voilà machinant et intriguant » coup sûr contre Condé, qui eut alors la première pensée derecourir aux armes, pensée coupable et bien funeste à la gloire de son nom.

Je voyais clairement qu'il allait à l'abîme; je l'avais averti^ j'avais averti la duchesse sa sœur.

Autant en emportait le vent.

Par j)rudence, je cessai de les voir, et je n'eus plus de leur& nouvelles qu'à de rares intervalles.

■ Gourville, malgré la certitude d'être un jour accusé de hautetrahison, continuait à suivre leur fortune. Il me lit ses adieux, m'annonçant qu'il allait accompagner le prince en Guyenne, d"où ils se proposaient de revenir, au printemps, accompagnés de troupes nombreuses, pour forcer la reine à composition.

En effet, ils partirent dés le lendemain.

Je fus donc très-surprise de voir Gourville entrer chez moi;,, cinq jours après, avec une mine défaite et toute ra[)parence d'un homme qui vient de courir un péril sérieux.

Sous le bras, il avait un gros sac plein d'or qu'il déposa sur ma table.

— Eh! bon Dieu! mon ami, qu'y a-t-il? m'écriai-je à l'aspect de sa physionomie bouleversée.

— On me traiiucdniis tout Paris, me répondit-il. Je vous apporte soixante mille livres, c'est la moitié de ce que je possède en argent comptant. J'ai remis pareille somme au grand péniloncier en le priant de me la garder jusqu'à mon retour, si Jamais je revois la Fiance. Je vous fais la même prière.

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— Mais OÙ allez-vous?

— A Londres.

— Et qui vous y force?

— La crainte de la Bastille, où je serais sûrement enfermé •demain si je ne m'échappais cette nuit.

— Et pourquoi, mon Dieu? Qu'avez -vous donc fait?

— J'ai voulu enlever le coadjuteur. •

— Bel enlèvement!

— Madame de Longueville et Condé le désiraient. Vous savez i]ue M. le Prince est décidément en révolte ouverte. Il lève une armée.

— Oui, c'est un grand malheur.

— Ne discutons pas là-dessus, .le l'accompagnais en Ciiiyenne et nous traversions l'Angoumois, lorsque soudain lui jinssc par l'esprit cette idée de se venger de Retz et de l'empèclier de conseiller Anne d'Autriche. Aussitôt je m'offre pour exécuter i*^. €oup. :

— Je vous reconnais bien là!

— Mais il fallait de l'argent, et Condé n'en avait que fort peu pour le reste du voyage. Alors... devinez ce que j'ai fait!

— Mauvaise tête! Que sais-je? Vous êtes capable de tout.

— L'instant d'auparavant, nons avions rencontré sui- la route un collecteur des tailles. Je galope après lui, je lui enlève sa caisse, et je lui donne une quittance au nom du prince.

— Ah! malheureux! vous risquez les galères!

— Je ne dis pas non. Mais j'ai la conscience nette, attendu que le collecteur n'avait que dix mille livres et que j'en ai

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dépensé trente. Si le loi y est pour quelque chose, j'y suis pour le double : paitant, quittes! L'essentiel était de pouvoir regagner Paris. J'y arrive, j'enrôle cinquante vauriens, tous gens de sac et de corde, et je les place en embuscade aux environs de riiôtel de Chevreuse.

— Où le coadjuteiir va tous les soirs.

— Justement. Nous étions certains du succès; mais Dieu ou le diable s'en sont mêlés.

— C'est plutôt le diable.

— Vous n'avez pas tort : Dieu n'aurait pas ainsi protégé Retz. A peine étions-nous à notre poste, qu'une averse abominable, un déluge, tomba des nues, et les trois quarts de mes chenapans prirent la fuite.

— Vous les aviez donc payés d'avance?

— Oui, ce fut là ma sottise. ïl me restait néanmoins encore assez de monde pour réussir. Le coadjuteur sort en carrosse; je m'élance à sa poursuite; mais un embarras de voitures survient; dix équipages se croisent, se confondent. Retz, qui a l'œil fin, se doute du tour, descend sournoisement de carrosse, et, une fois à la porte du Roule, nous nous apercevons que nous n'avons enlevé qu'une voiture vide.

— Ron ! je reconnais le coadjuteur !

— Ne m'en parlez pas!... Un furet, une couleuvre!... Par où s'est-il glissé? Je l'ignore. Désappointé, furieux, je mène mes hommes droit à l'archevêché. Par malheur, l'ennemi était en défense. Six de mes vauriens sont restés sur la place. Je n'ai eu que le temps de rentrer, de faire mou paquet, de courir chez le grand pénitencier et de venir prendre congé de vous. Adieu, je pai's. - -

. : Sans me permettre de lui répondre, il m'embrassa et disparut, laissant sur ma table son sac de louis.

La révolte de Condé me plongeait dans la plus grande affliction. • ' ., V .. . - v ;: •-:''

A mon sens, il allait commettre un crime, et pourtant je me jetai bientôt moi-même dans cette révolte, avec Mademoiselle, qui m'y entraîna : nouvelle preuve que, dans ce monde, nos sentiments et nos actes sont rarement d'accord.

Tout à fait réconciliée avec son cousin, la fille de Gaston parut fixer enfin les irrésolutions du noble auteur de ses jours, qui, depuis les troubles, suivait tantôt le parti du Palais-Royal, tantôt celui de la Fronde.

Elle avait l'esprit extrêmement romanesque et ne démordait pas de ses idées de mariage.

Comme la femme de Condé persistait à ne pas mourir, Mademoiselle se décidait à appuyer le prince, persuadée qu'il mettrait pour première condition à la paix son hymen avec le roi. ' -

Mazarin, très-ennuyé de l'exil, craignant qu'on ne l'oubliât, et redoutant, d'autre part, les terribles arrêts lancés contre lui, trouva tout à coup un moyen de concilier les choses : ce fut de rentrer en France h la tête d'une armée, sous prétexte de secourir la reine, sa bienfaitrice, attaquée par des rebelles.

Il enrôla huit mille hommes, dont il confia le commandement au maréchal d'IIoquincourt et sous la protection desquels il passa la frontière.

Anne d'Autriche et le jeune roi allèrent au-devant du ministre jusqu'à Poitiers.

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Le maréclial s\ip[)li(iua dès lois à rejoindre l'armée de la ronr. Turenne, qui avait fait sa soumission, venait de se mettre à la tête de cette aimée et menaçait Orléans d'un siège.

Mademoiselle me proposa de partir avec elle pour ranimer la fidélité des vassaux de son père et veiller à la défense du chef-lieu de l'apanage de Gaston.

J'eus la faiblesse d'y consentir.

Seulement, avant de quitter l'aris, elle voulut aller à la pointe Saint-Eustaclie consulter une sorcière très en renom, appelée la du l*erchoir, qui, pour deux louis que nous lui donnâmes, tira l'horoscope le plus merveilleux à la princesse et lui [)rédit qu'elle serait reine de France. ■ - . ', v

Il en fallait beaucoup moins pour stimuler son ardeur.

Nous partîmes, et nous allâmes coucher a Maintenon.

Le lendemain, nous courûmes vers Étampes et nous rencontrâmes, le long de la route, différents corps de l'armée que M. le Prince ramenait de Guyenne.

Ces troupes nous rendirent toutes sortes d'honneurs.

Enfin, deux jours après notre départ, nous arrivâmes, à onze heures du matin, sous les murs d'Orléans.

Les portes étaient fermées.

Mademoiselle se nomme : on refuse d'ouvrir, et l'on donne pour raison que les notables de la ville délibèrent s'ils doivent recevoir le garde des sceaux Mole et plusieurs membres du conseil du roi qui apportent des propositions de la cour.

La hautaine i)rincesse leur crie (ju'elle les fera tous pendre. Ils n'en persistent pas moins dans leur refus d'ouvrir.

Nous étions descendues de carrosse dans un endroit voisin de la Loire.

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Mademoiselle aperçoit des mariniers et leur fait signe de venir.

-Ils accourent.

' — Vingt louis pour vous, leur crie-t-eile, si, par votre aide, je trouve moyen de pénétrer dans la ville à l'instant même! --

Éblouis à la vue de l'or, ces hommes acceptent la i)roposition et se préparent à satisfaire le désir de la princesse.

Nous étions trente personnes en tout de la suite de Mademoiselle, savoir ; les comtesses de Frontenac et de Fiesque, moi, deux écuyers de la maison de Monsieur, un lieutenant nommé Pradine, deux exempts, six gardes, un égal nombre de Suisses, six pages et quatre valets de pied.

Les hommes qui nous servaient de guides nous menèrent par un chemin fangeux et semé de précipices à une vieille porte mal terrassée, disant qu'il était facile de nous ouvrir par là une issue.

Pour leur donner du courage. Mademoiselle leur jette l'or qu'elle a promis.

Aussitôt les manants de briser la barricade et de déblayer les terres à grand renfort de pioches.

En moins de cinq minutes, ils pratiquent une trouée, où nous passons tous l'un après l'autre, non sans déchirer nos habits et sans nous faire des égratignures.

Nous voilà dans la ville!

A la première maison, les bateliers se font donner un vieux fauteuil de bois et y installent Mademoiselle. En vain la princesse proteste en riant qu'elle sait marcher : ils n'écoutent

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rien et la porUnU tiiomphanle à l'iiùtel de ville, où rassemblée <li'libt''rait. •*>'--

Il me semble encore voir la figure de ces bons bourgeois {l'Oiléans à cette apparition inattendue de la iilie de leur maiti'c.

La populace nous avait suivis et hurlait dans les couloirs.

— -Vous êtes bien osés, cria Mademoiselle, de me défendre les portes de la ville! Est-ce ainsi que vous vous montrez fidèles, et ne devez-vous pas obéissance a Monsieur avant de la devoir au roi?

Tout le monde garda le silence.

Les bourgeois penauds baissaient la tête devant le regard irrité de la princesse.

— Allez diie au garde des sceaux, ajouta-t-elle avec énergie, que je lui ordonne de se retirer!

On s'empressa d'obéir. ^ , .

Mademoiselle fit envoyer du rempart une volée de canons, qui contribua légèrement à bâter la retraite de Mole et des autres membres du conseil royal.

Nous nous installâmes dans les appartements de l'hôtel de ville; notre séjour à Orléans fut signalé par des fêtes nombreuses.

Il y eut ballet chez la princesse tous les soirs.

Pendant le jour, elle envoyait hors de la ville et par les chemins des escadrons de mousquetaires qui arrêtaient les courriers et lui apportaient les lettres.

Nous les décachetions ensemble.

Sous prétexte de chercher le secret des ^Lnzai'ins, nous apprenions les alïaires de famille, les intrigues domestiques, les

mystères d'amour, toutes choses que nous tournions ensuite en ridicule, au grand scandale des intéressés.

J'avoue que ces fantaisies de Mademoiselle manquaient un peu de délicatesse, mais cela nous aidait à tuer le temps.

Néanmoins, l'ennui ne tarda pas h nous prendre, et l'on parla de s'en retourner. • ^

• D'abord nous regagnâmes Étampes qui servait toujours de cantonnement à l'armée de M. le Prince.

Condé avait eu la hardiesse d'aller à Paris et de se montrer en plein parlement, où, du reste, on ne lui épargna pas les plus vives apostrophes.

A notre arrivée à Etampes, il n'avait point encore rejoint ses troupes. Mademoiselle se trouva dans un grand embarras.

Turenne, à la tête de l'armée royale, campait juste entre Paris et l'armée des rebelles. ' ^

li interceptait les communications. ■ -

La princesse, qui ne reculait devant aucune chose impossible, s'avisa de lui écrire pour lui demander un sauf-conduit, et Turenne le lui envoya, contre toute espérance, ajoutant que, pour lui faire honneur, il mettrait son armée en bataille quand elle passerait. :■ ,- -.

On trouva le procédé de fort bon goût. : • < - .

Mademoiselle montra la lettre de Turenne aux officiers de Condé, qui se pi(|uèrent d'émulation et mirent eux-mêmes leurs troupes en bataille pour nous dire adieu.

Ce fut un magnifique spectacle.

Nous avions passé une robe d'amazone, afin de pouvoiimonter à cheval. Mademoiselle galopait devant les rangs, et

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no'is à sa suiic; puis, la l'cviie terminée, on lui apporta une épée lie généralissime, et l'on proclama iiuurchalcs de camp mesdames de Fiesque, de Fontenac et moi.

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