I.a plaisanterie fut bien reçue
Nous montâmes en carrosse, espérant faire assez grande dili gence pour arriver le soir à Paris. Mais, à peine étions-nous à un (juart de lieue, que, sur la route, en face de nous, accoururent au galo[) de pesants escadrons.'-' - ■-'■
En un clin d'œil, l'armée entière de Turenne déboucha par mille issues. \:; ,;: ■,, - -, :'; .' ■:;::;
Mademoiselle se crut trahie. Nous étions à demi mortes de peur.: :.-■-..-■ •..' • ■ ■>•'••• : .= • ^r;-.. ., ;: '",^:-- ■.
Toutefois, l'armée passa sans nous rien dire; mais nous la vîmes* presque aussitôt attaquer à l'improviste les troupes d'Étampes, encore dans le désordre de la fête militaire qu'elles venaient de nous donner.
La princesse, furieuse, ne voulut pas continuer sa roule.
Nous eûmes toutes les peines imaginables à l'empêcher de monter à cheval, pour se jeter dans le tumulte du combat avec l'épée qu'elle venait de recevoir.
Heureusement il y avait au front de l'armée d'Étampes de vieilles troupes de Rocroy et deNordlingen qui soutinrent le choc, permirent au gros des bataillons de rentrer dans la ville, et arrêtèrent le vainqueur à l'entrée des faubourgs.
(Juel<iue temps après, nous vîmes accourir à nous un cavalier monté sur un cheval magnilîque et tenant à la main une épée nue. C'était Turenne. .' . . \ ':> ;'j
Il était tout couvert encore de la poussière du combat. Je vis du san.i,^ sui- ses manchettes brodées. ■'"■ -"-
NINOX DE LENCLOS 51
S'inclinant avec respect devant la fille de Gaston : — J'avais promis, dit-il, à Votre Altesse Royale, de lui montrer mon armée en bataille : j'ai tenu parole. Usez maintenant de votre sauf-conduit, et annoncez à M. le prince que pour revenir commander ses troupes, il faudra qu'il me passe sur le ventre!
Puis il s'en alla, avant que Mademoiselle, suffoquée de colère, eût trouvé un seul mot à répondre.
Lorsque nous fûmes à Paris, la princesse exigea que je restasse au Luxembourg. > v ^ ^ r-
On vint de toutes parts la comj)limenter sur l'énergie dont elle avait fait preuve dans la souveraineté de Gaston, et la reine Henriette lui rendit visite une des premières.
— Je ne suis pas surprise, dit la noble veuve, que vous ayez, à l'exemple de Jeanne d'Arc, sauvé la ville d'Orléans : n'aviez-vous pas déjà, comme la Pucelle, repoussé les Anglais?
Notre héroïne devint très-rouge.
La reine mêlait un reproche à son compliment : elle faisait allusion à son fils, le prince de Galles, que Mademoiselle n'avait pas voulu épouser.
54 AMOURS IIlSTOniQUHS
l'aris L'iail alors entièrement an ponvoir des faclienx.
Anne (rAnIriclie et Mazarin cornaient les cliamps et montraient le jenne roi aux provinces, afin de reconquérir les dévouements ébranlés.
J'our ce (|ni est du Luxembourg, il se transformait en un véritable conseil de guerre.
Outre les nouvelles peu rassurantes que Coudé venait d'apprendre de Mademoiselle, il eu reçut une beaucoup l)lus fâcheuse le surlendemain : Turenne formait le blocus d'Klampes.
La révolte était donc aux abois. Je voyais les chefs dans la plus grande perplexité.
Il y avait là, discutant avec M. le Prince, Gaston, mesdames de Longueville, de Monlbazon, de Chevreuse, le prince de Conti, l'ancien garde des sceaux Chàfeauneuf, et ce damné coadjuteur, qui faisait pour la huitième ou dixième fois sa paix avec Condé, sauf, le lendemain, à recommencer la guerre. On parlait beaucoup, on mettait en avant mille et un systèmes, et l'on ne s'arrêtait à rien.
Tout à coup nous entendîmes le galop d'un cheval dans la cour.
- Deux minutes après, une estafette bottée et crottée vint remettre à Gaston un pli qu'il décacheta en poussant un cri joyeux.
— Nous sommes sauvés! dit-il sur le ton de l'enthousiasme; nous sommes sauvés!
— Comment cela?
.. — Pourquoi?
— Par quel moyen?
' Tout le monde l'entourait et le questionnait. ' "
— J'ai écrit à Charles de Lorraine, mesdames, et voici sa réponse. Il arrive à notre secours, son armée est à deux lieues de Paris ! ^ ' ". ^^
"Nous nous regardions avec surprise. -
Pour la première fois, on croyait Gaston capable d'avoir une idée politique et un soupçon d'énergie.
Malheureusement, comme on va le voir, il était joué par le Lorrain. ' '
Transportée de joie, Mademoiselle dit à M. le Prince qu'il fallait aller au-devant de cet allié imprévu.
Aussitôt nous montons en carrosse; les cochers nous mènent ventre à terre jusqu'au Mesnil, et nous tombons au beau milieu de l'armée lorraine.
Mais quelle armée, juste ciel!
A l'aspect des soldats, j'eus une triste idée du général.
Cela ressemblait à s'y méprendre h une horde de bandits. Nous ne vîmes autour de nous que des bataillons déguenillés d'Allemands mercenaires. Le chef de ces troupes bizarres ne les payait pas et leur permettait, en revanche, de piller partout sur leur passage.
Condé fit la grimace..: .;. ; . .
Mais l'air affable et courtois de Charles de Lorraine parut bientôt le rassurer. . .
Je n'ai jamais vu de familiarité plus complète que celle de ce personnage. Il vous mangeait tout de suite dans la main. On eût dit qu'il connaissait depuis un siècle les deux princes et Mademoiselle.
ÔG ■' AMOURS HISTORIQUES
— Mes chers cousins el ma gracieuse cousine, leur dil-il, je lie vous quitte plus; emmenez-moi à Paris.
Donnant aussitôt des ordres pour (ine son armée campât aux environs de Yilleneuve-Saint-Georges, il s'élança dans le carrosse où nous étions avec la princesse et se mita nous débiter mille propos galants.
Je fus la seule, peut-être, à deviner son caractère et ses intentions.
Mademoiselle en était coiffée; Gaston l'embrassait et le proclamait leur sauveur; Condé lui-même était séduit par ses protestations de dévouement et ses magnifiques promesses.
Dès le lendemain, on mit sur le tapis la question d'Étampes.
— Oui, oui, répondit Charles, ne vous inquiétez de rien! je suis tout disposé à vous suivre. Nous allons faire lever le siège!
Mais, lorsque Condé voulut partir, ce fut une autre histoire.
— Je manque de poudre, disait le Lorrain.
Et, quand on lui apportait des munitions, il s'éci"tait :
— Morbleu! je joue de malheur: mon artillerie n'est pas prête !
Chaque jour c'était un nouvel obstacle. Il pestait, jurait, se désespérait, et faisait mine de s'arracher les cheveux. On était encore obligé de le consoler et de lai donner des fêtes.
Je dis un soir à Gondi :
— Que pensez-vous de cet homme-là?
— 11 se moque de nous, répondit le coadjuteur.
— C'est mon avis. D faut être aveugle pour ne i)as le voir.
— Soyez tranquille, dit Retz, je vais bien le forcer de s'expliquer.
Sans plus de retard, il aborde Charles; mais, au premier mot qu'il prononce, le duc s'écrie :
— Qu'entends-je?... Suis-je bien éveillé?... Miséricorde! est-ce à vous, monsieur, de parler de guerre? Avec les prêtres, il faut prier Dieu : qu'on me donne un chapelet!
Cette plaisante saillie nous fit éclater de rire.
Le coadjuteur devint bleu de colère.
Toutefois il réussit à se maintenir, laissa les rieurs se pâmer; puis, attirant à l'écart Mademoiselle avec mesdames de Montbazon et de Chevreuse, il leur fil entendre qu'il soupçonnait Charles de faire par-dessous main quelque négociation avec la cour.
Elles se récrièrent.
— x\lors, dit Retz, puisqu'il m'échappe, forcez-le donc vousmêmes à une décision franche!
Madame de Montbazon alla s'attacher au bras droit du Lorrain et madame de Chevreuse le saisit par le bras gauche. Mais elles ne réussirent pas mieux que Retz.
— Chut! fit le duc, qui se dégagea tout aussitôt et courut décrocher une guitare. Dansons, mesdames, dansons! Cela vous convient mieux que de parler d'affaires.
Restait Mademoiselle, qui commençait à être très-fort de l'avis du coadjuteur et du mien.
Quand elle essaya de parler à Charles, celui-ci se hâta de l'interrompre en lui débitant force compliments et en faisant l'éloge de son esprit et de ses grcàces.