II
Il lui baisait les mains et s'agenouillait devant elle : impossible d'aborder la question d'Étampes.
Tout à coup, et sans nous prévenir, il retourna à Yillenenve- Saint-Georges. Nous ne le revîmes plus.
— Ali! c'est ainsi! dit Mademoiselle : eh bien, allons le trouver !
Chacun partagea son opinion. Elle me lit monter à cheval avec les maréchales de camp, la duchesse de Sully et madame d'Olonne. Nous accompagnâmes Condé, laissant dans les carrosses les autres personnes de la suite, et bientôt nous fûmes au camp des Lorrains.
Là, nous jetâmes un cri de scandale au spectacle qui frappa nos yeux.
Ce camp était une véritable foire, où les brocanteurs des faubourgs affluaient et venaient acheter à vil prix la multitude d'objets que cette armée de bandits avait dérobés à nos provinces.
On voyait étalés çà et là des meubles, des vêtements, des bijoux, dépouilles des malheureux habitants des campagnes. Charles ayant tout ravagé sur son passage, brûlé les chaumières et foulé les moissons aux pieds des chevaux, ceux dont il avait causé la ruine suivaient son armée, espérant, mais en vain, fléchir les pillards, et ne réussissant qu'à montrer leur épouvantable misère.
Les villes et les hameaux d'alentour se remplissaient d'infortunés laboureurs sans asile et sans ressource. Nous apprîmes (|ue, la veille, on avait trouvé aux portes de Melun trois enfants sur leur mère morte; le plus jeune était encore attaché au sein du cadavre.
NINON UE LENCLOS h%
On eut une peine infinie à nous empêcher de témoigner notre indignation à cette troupe de brigands.
Mademoiselle, suivie de Gondé, se fit conduire à la lente de leur digne capitaine. -
Charles n'y était pas. Averti de notre approche, il se cachait pour ne point avoir d'explication.
Je vis Theure oi^i nous allions être obligés de nous en retourner comme nous étions venus, lorsqu'un hideux lansquenet, •couvert de guenilles et noir comme un bohémien, vint nous dire qu'il savait où était le duc.
Mademoiselle fit jeter quelques écus à ce misérable.
Il nous indiqua un bouquet de bois, voisin des tentes, affirmant que nous y rencontrerions Charles de Lorraine.
Nous l'y trouvâmes, en effet, couché sur la mousse.
Au bruit de notre cavalcade, il se leva vivement et sembla d'abord assez confus; mais, se remettant presque aussitôt :
— Bonjour, mon cousin!... Charmante cousine, je dépose mes hommages à vos pieds! s'écria-t-il, accourant à la rencontre de Condé et de la fille de Gaston. Soyez les bienvenus sous mes tentes! Je suis malade, et je dois me faire saigner tantôt, sans quoi j'aurais été vous apprendre moi-même une excellente nouvelle : le siège est levé!
— Est-ce possible? dit M. le Prince, et ne nous abusez-vous pas?
Charles tira de son pourpoint un passe-port signé Tmeime^ qu'il déploya sous les yeux de Condé.
— J'avais besoin d'argent, reprit-il. La cour m'a fait des offres, je les ai acceptées; mais à condition que vos troupes seraient maîtresses de sortir d'Etampes.
60 AMOUnS HISTORIQUES
iMademoiselle devint tiès-roiige. Elle laissa échapper un geste (le violent dépit.
— Combien les Mazarins vous ont-ils donné, monseigneur? denianda-t-clle avec une ironie sanglante.
Le duc ne répondit pas.
— Dès que ceci devient une affaire d'argent, poursuivit-elle, nous vous proposons le double, si vous consentez à vous joindre à nous pour marcher sur l'armée du roi.
Je m'attendais à un éclat de la part du Lorrain.
Mais, à ma grande surprise, il vint à Mademoiselle avec une mine souriante, l'invita gracieusement à descendre de cheval, lui offiit un bras, passa l'autre sous celui de Condé, et tous trois, se séparant de la compagnie, allèrent causer sous une avenue prochaine.
Au bout d'un quart d'heure, nous apprîmes qu'un pont de bateaux allait être jeté sur la rivière, pour opérer la jonction des troupes de Condé à celles de Charles.
La i)rincesse avait engagé ses biens pour une somme de douze cent mille livres, ce qui nous donna une haute idée de la délicatesse de M. de Lorraine.
On se sert de n'importe quel moyen en pareille circonstance; mais, avec des hommes de l'espèce de Charles, on doit s'attendre à tous les désappointements. Celui de Condé fut cruel.
Une fois les communications établies d'une rive à l'autre, il s'empressa de rejoindre son armée, qui revenait d'Etampes.
Le lendemain, ([uand il arriva au bord de la Seine, en tête de sa cavalerie, le [tout de bateaux avait disparu.
Chai'les venait de le livrer à Turenne.
De l'autre bord, Condé [tut voir ses perfides alliés décamper
honteusement. Il parait que les Mazarins avaient encore enchéri sur les offres de Mademoiselle, et donné à M. de Lorraine un peu plus de douze cent mille livres. Trouvant marché meilleur, il se moqua de ses engagements avec nous, et s'en retourna du côté de Nancy, pillant et ravageant de nouveau les provinces qu'il traversait.
Tout Paris fut dans une colère affreuse contre les Lorrains. Personne n'osait plus s'avouer de ce pays, dans la crainte d'être jeté à la Seine, une pierre au cou. De cette époque date le dicton populaire :
« Lorrain, vilain, traître à Dieu et à son prochain. »
Pourtant la nation n'était pas coupable des actes de son prince. L'armée de Charles se composait d'aventuriers de toutes sortes : il y avait des hordes de Grisons, d'Allemands, d'Italiens et même d'Irlandais, mais très- peu ou point de Lorrains. ... ,
Ce duc ruiné profitait des malheurs de la France pour les augmenter encore et en tirer profit. Il accourait comme les vautours, afin de prendre sa curée.
A Nancy même et dans tous ses Etats, on jeta le blâme sur sa conduite.
Dix années plus tard, il termina dignement une carrière pleine d'indélicatesse, de rapines et de désordres, par la vente qu'il fit de la Lorraine et de la couronne ducale à Louis XIV.
En attendant, rien ne s'arrangeait. Tous les honnêtes gens croyaient la France à la veille de sa perte.
On demanda que la châsse de Sainte- Geneviève fût promenée solennellement dans les rues de Paris. Le parlement s'empressa d'accéder à celte demande, et, le même jour, il publia un édit
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qui prometlail cinquante mille écus à celui i\u\ apporterait la l(Me de Mazarin.
11 me |)arul curieux de voir ces gens-là ordonner, d'une pari, une procession, et, de l'autre, l'assassinat d'un cardinal.
J"aui'ais bien voulu quitter le Luxembourg et rentrer chez moi; Riais Mademoiselle me sup^dia de n'en rien faire.
Comme tous les autres sentiments, son amitié pour moi dégénérait en passion.
M. le Prince suivit la châsse de la sainte patronne de la ville avec une piété qui lui gagna le peuple. Se croyant sûr de l'affection des Parisiens, il alla loger son armée à Saint- Cloud, pendant queTurenne occupait la plaine Saint-Denis.
Le lendemain de son départ, on vint dire à Mademoiselle que le maréchal de la Ferté oi)érait sa jonction avec les troupes du roi. Selon toute évidence, on attendait ce renfort pour livrer bataille.
Nous dépêchâmes aussitôt une estafette à Condé.
Pour ne pas être écrasé par des forces supérieures, il résolut de gagner le camp que les Lorrains avaient abandonné et dont les retranchements pouvaient le couvrir.
Sachant combien il allait avoir de diflicullés à opérer cette retraite, Mademoiselle était dans une grande inquiétude. Elle ne dormit pas de la nuit et me lit coucher dans sa chambre.
A six heures du matin, au moment où nous commencions à nous assoupir, on frapjia rudement à la porte.
Nous nous habillâmes en toute hâte.
C'était le comte de Fies({ue, le mari de l'une de nos maréchales de camp.
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— Bon Dieu ! qu'y a-l-il? demanda Mademoiselle, voyant sa pâleur.
— M. le Prince vient d'être attaqué entre Montmartre et la Chapelle, répondit le comte. Il m'a donné l'ordre de venir au Luxembourg avertir Monsieur et le prier de monter à cheval.
— Eh bien, n'avez-vous pas vu mon père?
— Pardonnez-moi, balbutia Fiesque d'un air embarrassé.
— Qu'est-ce à dire? il refuse donc?
— Il prétend qu'il est malade.
Mademoiselle tressaillit. Je vis un éclair jaillir de ses yeux.
— C'est bien, dit-elle. Pietournez à M. le Prince, et assurez-le que, moi, je ne l'abandonnerai pas!
Fiesque repartit.
Nous achevâmes au plus vite notre toilette et nous courûmes à l'appartement de Gaston.
Sa fille le rencontra qui descendait l'escalier.
— Quoi ! c'est vous, mon père? s'écria-t-elle avec surprise. Voilà qui est singulier! le comte de Fiesque m'affirmait à l'instant que vous étiez mal à votre aise.
— Il a dit vrai, répondit Gaston.
— Cependant vous sortez... Vous allez au secours de M. le Prince, sans doute? ■
— Non. Je souffre trop pour monter à cheval.
— En vérité, cette maladie arrive bien mal à propos! répondit amèrement Mademoiselle. Prenez garde, mon père! Souvenez-vous de M. de Chalais, souvenez-vous de M. de Cinq- Mars!... Ne faites pas une victime de plus, ajouta-t-ellc en baissant la voix.
Gaston devint pâle comme un mort.
— Vous ne remarquez pas, ma fille, que vos paroles sont une oiïense! dit-il en prenant un air de dignité outragée.
— Oh! ne discutons pas! répliqua Mademoiselle. Seulement, pour vous-même, sauvons les apparences. Rentrez et couchezvous, mon père. Si vous n'êtes pas malade, faites du moins semblant de l'être !
Elle m'entraîna.
Par ses ordres, on avait préparé le carrosse ; elle dit à son cocher de brûler le pavé jusqu'à l'Hôtel de Yille. Chemin faisant, j'aperçus, en me penchant à la portière, le marquis de Gersay, mon ancien compagnon de voyage à Londres, courant, bride abattue, du côté du Luxembourg. J'agitai mon mouchoir, il vint à nous.
— Ah ! Jésus ! vous êtes blessé, marquis ! m'écriai-je. Il y avait du sang à la manche de son pourpoint.
— Oui, répondit-il, j'ai reçu un coup de mousquet au bras ; mais je ne m'en occupe guère !
Il allait poursuivre sa route, quand la princesse se montra.
— Au nom du ciel, venez à notre aide! s'écria-t-il eii la reconnaissant. Condé court le danger le plus sérieux. Il m'envoie prier votre père de laisser passer par dedans la ville le corps de troupes de Poissy. Nos soldats attendent à la [)orte Saint-IIonoré. A toute minute, ils peuvent être taillés en pièces.
— Bonté divine! s'écria Mademoiselle, dont les joues se mouillèrent de larmes, qu'allons-nous devenir?
Puis tout à coup, s'essuyant les yeux, elle s'écria :
— Retournons au Luxembourg!
NINON DE LENCLOS (m
Son père avait suivi son conseil et venait île se coucher. Gersay, le bras en ccharpe, nous attendit dans l'antichambre.
— Savez-vous, dit Mademoiselle en écartant avec violence les rideaux du lit de Gaston, que M. le Prince est peutêtre tué à l'heure qu'il est?
— Je n'y puis rien, répondit le digne homme : chacun pour soi, sauve qui peut !
— Mais c'est abominable! X moins d'avoir en poche un traité avec la cour, je ne comprends pas comment vous pouvez être aussi tranquille !
Gaston ne répondit pas.
— Je vous en conjure, parlez! dit Mademoiselle : avez-vous sacrifié le prince? êtes-vous d'accord avecMazarin?
Monsieur s'obstina dans son silence.
— Je vais bien le voir! cria-t-elle, se dirigeant vers la porte, qu'elle ouvrit brusquement. Entrez! dit-elle à Gersay.
Le marquis s'avança.
— Vous allez, poursuivit la princesse, rendi'e compte à Monsieur de la mission que vous avez reçue.
Gersay répéta ce qu'il nous avait dit au sujet du corps de troupes qui attendait à la porte Saint-IIonoré.
— Vous voyez que mon père est souffrant, dit Mademoiselle; il ne peut agir; mais il me donne pleine faculté de faire, en son lieu et place, toutes les diligences afin de sauver le prince, et il va m'écrire devant vous une lettre pour messieurs de l'Hôtel de Ville.
Pris dans un piège, Gaston ne pouvait plus reculer. Mademoiselle me chargea de tenir l'écritoire; puis elle mit elle-même la plume entre les mains de son père, qui écrivit la