II. u
Si " A:\lOir.S HISTORIQUES
Je le coiignli;ii.
— Voilà (jui esl bizarre! me dil-oii ; Renaud s'annonçait dans tous les cercles conime votre meilleiii' ami, et i)rétendait qu'il avait été formé par vous.
— Est-ce possible? nrécriai-jc avec un grand éclat de rire ; en ce cas, je suis comme Dieu, je me repcns d'avoir fait l'homme !
Le comte d'Estrées, Bannier, Clérambault, Miossens, furent inscrits loiii' à tour sur la liste de mes favoris; et le dernier, dont la (idzcllr de II(Àlaii(U' iwaiivixcouic les beaux faits d'armes dans les guerres que Maurice d'Orange eut à soutenir, réussit, grâce à sa belle renommée, à obtenir sur mon cœur un règne plus long que celui de ses rivaux.
Il m'apprit, un soir, que Gourville était revenu de Londres.
On n"a |)as oublié que ce chaud [)arlisan de M. le Prince et de la duchesse de Longueville m'avait apporté, au moment de son dé[)art, un sac d'or de soixante mille livres, qui restait enfoui, de[)uis quinze mois, au fond de mon armoire la plus secrète.
Naturellement, je m'attendais à la visite de Tiourville. Je fus donc très-suri)rise de ne pas le voir [)araîti'e.
Une semaine, quinze jours, un mois, s'écoulèrent: personne! La î)atience m'échappa ; je lui écrivis une i)etite lettre assez piijuanlc.
Enlin il ariiva.
— Coiiveiicz, lui dis-je, (pn^ vous êtes un singulier homme! Etait-ce donc à moi de faire la première démarche, et ne vous souvenez-vous plus du dépôt que vous m'avez confié?
— l'artlonnez-moi, mu ré])0U(lit-il avec embarras.
N1.\0N DE LEAT.LOS 85
— Et pourquoi n'êtes-vous pas venu me le réclamer?
— Mon Dieu, fit-il, à quoi bon?
Je restai stupéfaite. Il avait une mine étrange, et ses dernières paroles étaient accompagnées d'un mouvement d'épaules qui me déplut fort.
• — Parlez, monsieur, lui dis-je, expliquez-vous.
— Oh ! répliqua-t-il, je ne vous en veux pas, ma chère, si vous avez dépensé mon argent! Yous avez des goûts de toilette, un train de maison... c'est tout simple... Tandis que le grand pénitencier...
Il s'interrompit, et serra les poings d'un air furieux.
— Achevez, de grâce ! Tandis que le grand pénitencier...
— M'a nié le dépôt !
— Ah! ah!
— N'est-ce point abominable ?
— Oui, certes.
— Poussé à bout par mes reproches, continua Gourville, et semblant retrouver la mémoire, il me dit qu'en effet il avait bien souvenir de quelque chose d'approchant, mais qu'il s'était imaginé que je lui donnais cette somme pour la distribuer en bonnes œuvres, ce qu'il avait fait.
— Voyez-vous, le saint homme!
— Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas étranglé net !
— Il le méritait bien, mon ami.
— Vous trouvez? me demanda-t-il avec surprise.
— Oui, sans doute. Nier un dépôt ! un homme de ce caractère!... Alors vous avez pensé, n'est-ce pas? qu'il était inutile de vous présenter rue des Tournelles. Selon vous, je dois
f^i - AMOCHS IIISTOniOrFS
avoir niissi d 'pensé vos soixanlc mille livres en bonnes œuvres ?
— Xoii, mais en robes, en fanfrelnclies. Au moins vous l'avouez. j"ainie mieux c(>ln.
— Mais je n'avoue rien, monsieur, je n'avoue rien, entendezvous! Apprenez;! conuailie les gens ! Vous voyez en moi une femme... un peu légère, j'en conviens, mais ([ui se pique (l'honnêteté.
Ce disant, j"ouviis mon armoire [)our lui montrer le sac d'or dans le même état où il me l'avait remis.
(lourville n'en croyait pas ses yeux.
Il •ounit raconter cette histoire par la ville, et l'on vint me complimenter (le droite et de gauch(\ comme si j'avais fait un acte de vertu.
Le monde est vraiment absurde. On ne mérite jamais d'éloges pour accom[)lir son devoir. Il est vrai ([u'il y a tant de fripons, que c'est presque une qualité de ne l'être pas.
Je l'ai déjà dit i)lusicurs fois, ma conduite en amoui' était le résultat de tout un système philosophique : j'ambitionnais exclusivement le titre àlionuêle liomnie.
Si je fais ici des aveux, si je me confesse en quelque sorte à mes lecteurs, il ne faut pas en conclure qu'à l'exemple de beaucoup de grandes dames de mon siècle j'avais jeté mon bonnet par-dessus les moulins.
Ma maison fut toujiuirs décente, mon extéiieur convenable. Je savais laisser sous le voile ce qui devait y rester.
Chez moi, les femmes les plus vertueuses n'étaient jamais embarrassées de leur contenance.
Je recevais alors la comtesse de Choisy, aimable et spirituelle
NIXON DE LENCI.OS S,")
«lame (riioiineiir d'Anne d'Aiiti'iclie, fort bien en cour, et qui me promettait (le parler en ma faveur à la reine, car je craignais toujours que la menace du couvent ne s'exécutât.
Vers ce temps, une certaine baronne de Champré, qui s'était glissée dans mon ceicle, eut au bois de Boulogne une aventure publique avec les princes. Je refusai d'accepter, en accueillant de nouveau madame de Champré, la complicité de ce scandale, et je la priai poliment de m'épargner ses visites.
Si l'on trouve que je n'avais pas le droit d'être aussi l'igoureuse, j'en suis désolée. Mon système n'admettait pas le cynisme.
Outre l'intimité de madame de Choisy, je rentrais alors pleinement dans celle de la duchesse de Longueville, qui m'arrivait accompagnée de son jeune frère, l'ex-généralissime de la Fronde, et je ne voulais pas que la dévergondée du bois de Boulogne parût à leurs yeux.
La sœur de Coudé tâchait de se lapatrier avec la cour.
Elle consacrait à la littérature le génie d'intrigue <[u'elle avait apporté dans la polititjue.
Tout Paris i)rit fait et cause dans la célèbre querelle soidevée parla duchesse contre le sonnet de Joh , de Benserade. Elle s'était déclarée pour le sonnet d'i'rnuic, de Voiture, ce qui lit plaindre beaucoup le malheur de Joh, persécuté pendant sa vie par un démon, et après sa mort par un ange.
Madame de Longueville ne réussit malheureusement pas à vaincre la rancune persévérante de la reine.
J'eus le chagrin de la voir se dégoûter du monde. Elle nous quitta pour aller s'enfermer aux Visitandines de Moulins, dont sa tante, la veuve du duc de Montmorency, décapité à Toulouse, était supérieure.
81) AMOUUS IIISTOIIIUUKS
Il est vrai que le maii de la duchesse l'y alla cliercher dix mois a [très.
U. de Longueville emmena sa femme à liouen, ce qui aciieva de mettre un terme à mes relations avec la sœur deCondé.
Comme je me plaisais ([ueltiuefois à faire des études sur le caractère masculin, il me prit envie d'éprouver un de mes adorateurs, et je choisis Bannier pour le sujet de mon expéi-ience.
J'eus tout à coup l'air d'avoir un grand désir du maiiage.
Pensant arriver plus vite à ses fins en caressant cette manie, Dannier me jura ciel et terre qu'il aurait la joie la plus vive à me prendre pour femme.
— Est-ce bien vrai? lui dis-je avec le plus assassin de mes sourires. : " : '• '
— Quelle pi'euve en voulez-vous? s'écria-t-il.
— iMon Dieu, celle qui vous plaira. Tenez, signez-moi une promesse de mariage.
— Volontiers. ' ' '
— \'ais avec un dédit.
— Fixez-le vous-même.
— Onatre mille louis... Est-ce trop?
Il lit une légère grimace. C'était environ toute sa fortune; mais il n'osa pas reculer, et me donna sa signature.
Peu à i)eu, comme c'est l'usage, sa grande ardeur fit place au calme. Il n'osait rien me dire; je voyais le pauvre garçon tiés-inquiet de sa promesse écrite. Quant au mariage, il n'y tenait plus guère, et vraiment il n'avait pas tort.
In matin rpi'il rôdait autour de moi à l'heure de ma toilette,
je le pliai de dclaclier quelques papillotes sur ma tempe gauche.
Il ob(Mt, et jeta un cri de surprise en voyant que mrs cheveux étaient enveloppés avec les morceaux de son billet de quatrevingt-seize mille livres.
— Cela vous apprend, lui dis-je, quel cas je fais des serments d'un jeune étourneau de votre espèce, et combien vous vous compromettriez avec une femme capable de profiter de vos folies!
Jamais, je crois, il ne m'embrassa de plus grand cœur.
Souvent, le mercredi, j'assistais aux petites assemblées que donnait l'auteur de la Mazavinadc, et dont sa femme faisait les honneurs avec une grâce exquise. J'y rencontrai un certain M. de Vassé, qu'on appelait Son Impertinence, et qui était digne en tout d'un pareil titre.
Ce galant homme tomba subitement amoureux de moi.
La passion le prit même si fort, que du premier coup il voulut m'embrasser. J'y mis lestement obstacle, comme on peut le croire. 11 s'approcha toutefois assez près de mon visage, pour me laisser sentir que sa bouche exhalait une odeur insupportable.
— Eh! qu'avez-vous donc, ma divine? demanda-t-il en me voyant faire un geste de dégoût.
— Mais, répondis-je avec assez d'embarras, je viens de m'apercevoir... que vous n'aviez pas l'haleine douce.
— Oh! fit-il, n'y prenez point garde, je ne m'en tourmente pas.
— En elïet, dit madame Scarron, monsieur laisse ce soin à ses amis !
S8 • AMOUHS IIISTOIIIOUKS
Toiilc la coiiiiiai^iiic l'clata de liro. Vassé sortit furieux, et l'du IV-li(,ila l'ïaiiroise de sa fine et s[iiriluelle réponse.
■lavais ilécidément du malheur ciiez Scarron. \.e mercredi d'ensuite, je fus persécutée par un autre amoureux ; mais celuilà était un homme du monde, et purtail un très-beau nom. Il s'appelait le duc de Navailles.
D'abord il m'adressa mille galanteries pleines do délicatesse et desavoir-vivre; puis, à la lin de l'assemblée, il me pria de si bonne grâce de me laisser reconduire rue des Tournelles, que j'y consentis sans trop de peine. Une fois là, je ne pouvais décemment lui refuser à soupei'.
Depuis la bataille de la porte Saint-Antoine, Miossens et Glérambault s'étaient chargés de remonter ma cave. Elle se trouvait remplie de nouveau d'excellents vins.
Je ne sais si M. de Navailles en but un j)eu trop, ou s'il était las de SCS courses du soir: toujouis est-il que, l'ayant un instant quitté pour passer dans mon cabinet de toilette, je le trouvai, à mon retour, étendu dans un fauteuil et ronflant.
Piquée du procédé, je le lis déshabiller par Perrote et porter sur un lit.
M'emparant ensuite de la défrotiuc du dormeur, j'allai me reposer moi-même fort traniiuillemcnt jusqu'au jour.
A sept heures du matin, je me lève, j'endosse le pourpoint de Navailles, je me coiffe de son feutre et j'entre dans sa chambre, l'épée à la main, en jurant comme un lansquenet ivre.
Il se réveille, se dresse sur son séant et me considère d'un œil hagard.
— Ah! monsieur, dit-il, je suis homme d'honneur, el je
vnns donnerai satisfaction : point de supercherie, je vons en conjure! ,
Sérieusement, il craignait que je n'allasse l'embrocher dans ses draps. Je me fis reconnaître en éclatant de rire, et je lui rendis sur place les armes et les habits.
Comme Fiesque, Navailles détestait sa moitié, prude incorrigible à qui la reine venait de confier la garde de ses filles d'honneur.
Le duc profita de l'occasion pour avancer plus rapidement sa fortune.
Ayant su que le jeune roi mourait d'envie de pénétrer dans l'appartement des filles d'honneur, il parut tout à coup éprouver un retour de passion pour la duchesse, réussit à percer une porte à son insu, et introduisit Louis XIV dans le sanctuaire. Navailles amusait la chouette pendant que le jeune vautour était avec les colombes.
Cela dura quelque temps, puis on éventa la mèciie. Le passage fut muré.
Louis XIY, furieux, exila madame de Navailles et donna le bâton de maréchal à son mari, qui lui eut, de la sorte, une double reconnaissance.
J'étais, en vérité, dans la semaine aux aventures.
Françoise vint me prendre, le surlendemain de ma rencontre avec Navailles, pour apaiser la querelle la plus étrange dont je me souvienne.
Une de nos amies communes, veuve de M. de Coislin, avec qui elle avait été mariée six mois à peine, était éprise de Bois- Dauphin, marquis de Laval, agréable seigneur s'il en fut. Bois- Dauphin se passionna pour elle à son tour et la courtisa de la
90 AMOURS inSTORIQLES
fa(,'on la plus empressée. Mais la jolie veuve ne cédait pas un pouce de terrain. Elle le réduisait tout pauvrement à l'amour platonique, sans boire ni manger.
Le marquis, aux abois, propose le mariage. On accepte.
Tout à coup, au moment de signer le contrat, madame de Coislin veut y insérer une clause qui fait jeter les hauts cris au futur, et que vous ne devinerez pas, même si je vous le donne en mille.
Pour tout dire, elle consentait au mariage sans le mariage; elle voulait être la femme de Bois-Dauphin sans qu'il fût son mari; elle prétendait, en un mot, continuer l'amour platonique après comme devant.
C'était au moins singulier pour une veuve.
Bois-Dauphin se fâcha. L'accordée pleura, mais tint bon. Bref, nous fûmes chargées, Françoise et moi, d'arranger l'affaire. Nous prîmes la jeune femme par tous les bouts.
L'ayant prêchée, questionnée, nous sûmes enfin le mot de l'énigme. Il paraît que M. de Coislin, pour des raisons à lui particulières, n'usait pas de son plus précieux privilège et avait persuadé à l'innocente que les époux devaient toujours vivre ainsi, sous peine de péché mortel.
Qui fut transporté de joie quand nous vînmes raconter cette curieuse histoire? Ce fut Bois-Dauphin, qui trouva la pie au nid quand il la croyait envolée.
Madame de Choisy n'avait pas encore parlé de moi à. Anne d'Autriche, et mon inquiétude continuait d'être fort vive. Outre la réponse hardie portée jadis en mon nom à la régente, on n'ignorait pas la part que j'avais prise aux derniers événements.
?ÎIN0N DE LENCLOS 91
Tous mes amis connaissaient mes craintes.
La chose devint assez publique pourm'amener la visite que je vais dire.
C'était un jour, à une heure de relevée. J'avais dîné seule, et la table n'était pas encore desservie, lorsque Perrote m'annonça un militaire.
— Son nom?
— Il ne veut le dire qu'à vous.
— Mais quel homme est-ce? .
— Un très-bel homme.
— Qu'il entre !
Je vis, en effet, paraître un personnage magnifique, carré des épaules, avec un collet de buffle, un baudrier de même, et un pourpoint de drap d'Ecosse. Il portait l'épée avec assez de noblesse.
— Qui êtes-vous, monsieur, lui dis-je, pour oser vous présenter ainsi chez moi sans introducteur?
— Je me nomme Desmousseaux.
— D'où êtes-vous?
— De Deauvais.
— Oi^i avez-vous été élevé? :
— En Candie. ' '
— Et d'où venez-vous?
— De Suède.
— Que faisiez-vous dans ces régions du Nord?
— La reine Christine, qui aime les hommes de robuste encolure, m'avait nommé capitaine de ses gardes.
— Ah! ah! .
— Elle commençait à me témoigner beaucoup de bien-
veillance, lorsque Sentinelli, un maraud d'Italien, m'a supplanté.
— C'est fâcheux. Mais pourquoi venez-vous me voii'?
— Je viens vous offrir mon épée.
— A quel propos, monsieur?
— Vous avez des ennemis, mademoiselle. Il n'est pas prudent à une femme de rester sans protecteur. Je vous apporte une bonne lame, un bras solide, et j'ai du cœur au ventre. Me voulez-vous?
— Jésus! quel homme! Ne seriez-vous point un chevalier d'industrie? Vous auriez besoin d'un répondant.
— Je vous donne Boisrobert.
— Mauvaise recommandation.
— Voulez-vous Roquelaure?
— Il est de Gascogne, je ne m'y fie pas.
— Et (juand je vous donnerais vingt répondants, qu'en serait-il?
— Nous verrions. Vous passeriez quelque temps ici
quelque temps seulement, je vous en préviens. Je suis changeante.
— Mais je n'ai ni sou ni maille : il me faut entretenir.
— Combien voulez-vous?
— Une [)istole par jour.
— Va pour une pistole!
Ce fut marché conclu. L'ancien capitaine des gardes de la reine de Suède s'installa au logis. Il ne manquait pas de qualités solides, j'en conviens, et il devait plaire à Christine; mais il me fallait quelque chose de plus. Ses grands airs n'impo-
I. vnii- n|i|iiirtc une l.oiiiit' laine, un liras solide, et j'ai du cœur au ventre. Me voulez-vous?
111 IK y\t: iA,<}A\ f: il wmm
IMI'KIMK l'Ai: SIMi>v l;<i;ON.
saient, du reste, à personne. I.'abbé d'Effiat. (|ui revenait me voir en ami, lui dit un jour :
— Eli ! monsieur, votre terrible moustache ne me fait pas peur, et je me ris de votre tlamberge !
Là-dessus, Desmousseaux de passer à une provocation directe.
— Merci bien ! dit labbé. Mon état me défend le duel. Je ne brave que mes créanciers, je ne combats que l'ennui, et je ne tue que le temps !
Huit jours après, M. de Navailles, à ma prière, attacha Desmousseaux à son service, et je fus délivrée de ce matamore.
On parlait beaucoup du sacre du roi, qui devait avoir lieu très-prochainement. Madame de Choisy, dont je me croyais oubliée, vint tout à coup me dire que la reine, ne trouvant pas sa suite ordinaire assez imposante pour le voyage de Reims, avait autorisé chacune de ses dames d'honneur à s'adjoindre une amie, pourvu qu'elle fût de qualité. La comtesse avait aussitôt pensé à moi.
A l'entendre, le meilleur moyen de m'oblenir le pardon que je désirais était de me faire connaître à Sa Majesté.
Le compliment me flatta.
J'embrassai madame de Choisy, et je la remerciai de sa généreuse et sincère affection.
Nous partîmes, le surlendemain, par une journée splendide. Le ciel favorisait la fête, et jamais soleil plus radieux n'éclaira plus imposant cortège.
XIY
Il y a eu tant de descriptions du sacre en prose et en vers, que je me garderai bien d'en faire une nouvelle. D'ailleurs, tant que Reims et la sainte ampoule seront là, tous les sacres possibles se ressembleront.
Quatre ans s'étaient écoulés depuis que j'avais assisté avec Mademoiselle au grand coucher du roi.
Louis XIV n'était plus cet enfant cbétif et malingre que la fille de Gaston craignait de n'épouser jamais assez tôt. Bien qu'il n'eût pas beaucoup grandi, il avait pris du corps. Son visage était plein, fleuri, radieux de santé. Il devenait homme : on le remarquait à son empressement auprès de la plus jeune des nièces du cardinal.
Madame de Choisy me dit tout bas, et j'en eus une surprise
m - A.Morns iiisTor.ioui'S
extrême, que rtHliiciUimi du jeune monarque était presque
nulle.
Il paraît que Mazarin, e.>ip(''rant mieux le domiuei', n'avait, pas voulu (pi'ctii rinsliuisil.
Un jour, il menara de cliasser Laporte", qui lisait au roi, pour Tendoimii'. ÏHtsInlrr de France de Mézeiai.
On ne laissa se développer chez l.ouis XIV que les instincls de l'orgueil et de la grandeur; on ne lui apprit que le cérémonial; on ne l'initia à d"autre science qu'à celle de ses droits, c'est-cà-dire au despotisme le plus absolu. Toutes les fautes que ce prince a commises viennent de son ignorance, qu'il ne réussissait pas toujours à cacher sous le manteau de la dignité.
Dans les fêtes qui eurent lieu à propos du sacre, et pour lesquelles on avait emmené les vingt-quali-e violons de Versailles, ainsi que les comédiens français et italiens, il ne laissa échap- |)er aucune occasion de se rapprocher de Marie Mancini.
Jl l'entretenait quelquefois pendant des heures entières.
Cette nièce du cardinal avait cpiatorze ans à peine; mais elle était Italienne, et, i>ar conséipient, déjà complètement femme. Anne d'Autriche ne semblait prendie aucune inquiétude de cette passion naissante, en sorte que Mazarin favorisait tout à Taise les entrevues des amouieux.
Le rusé cardinal méditait un plan d'une ambition folle; il se perdait dans des rêves trop magnifiques pour qu'ils dussent se réaliser jamais.
' \alel de cliainlirc de la reÎLC iiiére, puis de Louis \1V.
(jXoTic nr L"Lr>!TF,i:ii.)
Autant que possible, j'évitais sa rencontre, non qu'il fût très-dangereux alors : de fréquentes attaques de goutte ne lui permettaient plus de courir dans les sentiers défendus de l'amour; mais il aurait pu gêner mon incognito, et mettre obstacle à nos tentatives pour m'attirer les bonnes grâces de la reine. ■ > -' .• ' '
Toutes les fois que madame de Choisy était de service auprès de Sa Majesté, je l'aidais à remplir les devoirs de sa charge, et je m'efforçais de me faire remarquer par mes assiduités et mes prévenances.
La reine était fort belle encore.
Son charme le plus puissant consistait dans ses cheveux châtain clair d'une richesse et d'une profusion admirables.
Rien n'était beau comme de la voir se peigner : les boucles de sa chevelure lui descendaient jusqu'aux talons. Anne d'Autriche avait, en outre, de petites mains d'une finesse et d'une blancheur extrêmes, la gorge bien faite, le nez un peu gros; mais il allait avec ses grands yeux.
Elle fut longtemps avant de m'adresser la parole. Comme chaque dame d'honneur avait sa doublure, on faisait généralement assez peu d'attention aux nouvelles venues, destinées seulement à grossir le cortège, et qui n'étaient pas appelées à rendre à la reine des soins bien intimes.
Pourtant, un jour que madame de Choisy .arrangeait des perles et des diamants dans les cheveux de Sa Majesté, on me chargea de tenir l'écrin.
Je m'agenouillai devant Anne d'Autriche, élevant la boîte à la hauteur de ses yeux, afin qu'elle pût choisir les pierres de
son goût.
98 AMOUnS HISTORIQUES
— Vous allez vous fatiguer, me dit la reine avec bienveillance : posez cela par terre.
— Oh ! madame, lui rcpondis-je, au service de Votre Majesté le plaisir fait oublier la fatigue!
Le compliment était assez banal. N'importe, elle en parut flattée et ajouta :
— Vous êtes la camarade deChoisy? -.• ^ -
— Oui, madame.
— De quelle famille êtes-vous? ■" - ■
— D'une ancienne famille de Touraine.
— Son nom? ' ■ ' ' "^ '
— Mon père s'appelait M. de Lenclos. >' ■
— Ah ! lit-elle. Seriez-vous parente d'une certaine Ninon qui faisait jaser d'elle de par le monde? ' - ' =
— Oui, madame, répondis-je en baissant les yeux.
— Je voulais autrefois l'envoyer aux Repenties. Les événements m'ont fait perdre cela de vue. Est-ce qu'elle est vraiment aussi dévergondée qu'on l'affirme?
— Votre Majesté, murmurai-je, peut interroger madame de Choisy : elle daigne montrer quelque estime pour Ninon et lui accorde son amitié.
— Allons donc!... est-ce possible? fit Anne d'Autriche. Elle se retourna vers sa dame d'honneur.
— Parle; est-ce vrai? tu connais cette drôlesse, Choisy? Je devins écarlate.
— Ninon n'est point une drôlesse, et je supplie Votre Majesté de revenir de son erreur, s'empressa de répondre ma compagne. - • ' • ' '•' ^'
— Ou'esl-ce à dire? tu prends sa défense?
— Oui, madame, je regarde cela comme un devoir. L'unique reproche qu'on puisse faire à mademoiselle de Lenclos est de haïr un peu trop le mariage. 5 , • ■ s v , " ■
— Oh! dit la reine, si elle n'avait que ce lort-là, je sais beaucoup de gens qui le partagent avec elle!
— Et puis Ninon vit seule, madame; elle a des attraits qui la mettent en relief : rien de surprenant que les mauvaises langues s'exercent sur son compte.
— C'est juste.
— Je puis vous jurer qu'elle est remplie de mérite et de cœur.
— De cœur, je le crois, lit la reine en souriant.
— J'ajouterai de décence dans sa conduite, si Votre Majesté veut bien me le permettre.
— Ah! pour le coup, c'est trop fort! s'écria la mère de Louis XIV en éclatant de rire.
— Je vous certifie, madame, que je ne m'écarte en rien de la plus exacte vérité.
— Quoi! tu persistes... - ■ -
— Mademoiselle de Lenclos m'a dit bien des fois qu'elle ne se consolait pas du tort qu'on lui avait fait dans votre esprit; elle donnerait tout au monde pour vous dépersuader.
— En ce cas, il faut qu'elle soit bien au-dessus de sa réputation ! C'est égal, je serais curieuse de la voir.
— Je l'avais pensé, répondit la comtesse; voilà pourquoi je l'ai priée de m'accompagner à Reims.
Anne d'Autriche bondit sur son fauteuil. Elle regarda sa dame d'honneur, me regarda, comprit tout, et me prit vivement les mains.
— Pardonnez-moi !... oh ! pardonnez-moi ! s'écria-l-elle avec émotion; j'ai dû vous faire cruellement soulïrir!
Ses yeux étaient humides de larmes.
— Ah! madame, tant de bonté!... à ce prix, j'aurais souffert la mort!
Elle m'embrassa.
Mon cœur battait avec force. Je pleurais moi-même d'attendrissement.
— Eh ! c'est ta faute aussi ! dit la reine à la comtesse : ne pouvais-tu m'avertir et m'empêcher de débiter toutes ces sottises?
— Je l'avais suppliée de n'en rien faire, madame, balbutiai-je ; car j'avais peur que Votre Majesté... . < i"-.;^.' v, •
— Ne vous envoyât aux Grands -Cordeliers, mademoiselle? interrompit la reine avec un nouvel éclat de rire. Ah! vous avez de l'esprit! tout le monde vous rend cette justice, même vos calomniateurs. .- . . ...
J'étais fière de l'entendre.
Malheureusement la conversation en resta là. On vint prévenir Anne d'Autriche que son fils et le cardinal l'attendaient pour monter en carrosse. Il y avait dîner à l'archevêché.
La reine se leva, me donna une petite ta[)e sur la joue et dit:
— Nous nous reverrons!
Quand elle fut dehors, je me précipitai au cou de madame de Choisy et je la mangeai de baisers. Je regardais ce moment comme un des plus doux de ma vie. C'est singulier comme on est faible devant les caresses des rois!
Dès ce jour, je ne me cachai plus du ministre. Le lende-
main, comme il allait à la messe à la cathédrale, je me trouvai sur son passage/ "■' ■ =' ■ :^^ ^ .: -• ' v, • .:
Il me fit un petit signe d'intelligence et ne manifesta aucune
surprise de me voir. : ; ■ ; ■ ; :
Je compris que la reine lui avait parlé de moi. : :. :■
Quelque temps après, toujours au moment de sa toilette,
Anne d'Autriche me demanda comment j'osais en tant de choses
braver le préjugé. - , .r:
— Je me suis aperçue, madame, lui répondis-je, qu'on laisse ici-bas aux femmes ce qu'il y a de plus frivole, tandis que les hommes se réservent le droit aux qualités les plus essentielles. Dès lors je me suis faite homme.
— Et vous avez eu raison, me dit-elle en riant. Mais, entre nous, vous auriez pu avoir quelques amants de moins.
— On m"a toujours laissé croire, madame, que j'étais aimable, et les gens aimables sont des effets qui appartiennent à la société : leur destination est d'y circuler et de faire le bonheur du plus grand nombre.
— Yoilà, certes, un raisonnement très-spécieux!
— Les personnes constantes, hommes ou femmes, sont aussi coupables que l'avare qui arrête la circulation dans le commerce, gardant un trésor souvent inutile pour lui, tandis que d'autres en feraient un si bon usage.
— A merveille!... Mais les avez-vous aimés tous?
— Oui, madame, ne fût-ce qu'un jour. Une femme sensée ne doit pas plus prendre un amant sans l'aveu de son cœur qu'un mari sans le consentement de sa raison.
— Vous parlez d'or, me dit la reine. J'aurais été bien injuste «le vous condamner sans vous entendre.
t«2 AMOURS UISTORIQUES
Elle termina le dialogue par une seconde tape qu'elle me donna sur la joue. C'était sa caresse la plus familière.
On revint à Paris.
Anne d'Autriche autorisa sa dame d'honneur à m'arnener aux soirées intimes du Palais-Royal, où l'on s'amusait à ravir.
Tantôt ces réunions avaient lieu dans le petit salon de la reine et tantôt chez Mazarin. On jouait aux demandes et réponsea, aux phrases coupées, et j'eus, un soir, au premier de ces jeux, un assez grand succès.
Le règle était d'adresser une question à son voisin ; le voisin répondait, et la personne au tour de laquelle c'était à parler ensuite devait bien ou mal contrôler la réponse. Anne d'Autriche avait demandé :
(c ~ Qu'est-ce que les vers luisants? »
« — Ce sont des bêtes qui rampent et qui brillent, » répondit une duchesse.
Mon tour arrivait.
— Ah! madame, répliquai-je, pardon!... ce sont les courtisans que vous venez de définir !
On m'applaudit de toutes parts, ce qui prouve la force de la vérité, car je faisais acte de grande hardiesse en parlant ainsi au lieu où je me trouvais.
Les quatre nièces de Mazarin ne manquaient jamais à ces récréations.
Quelquefois on appelait des musiciens; on dansait la giienippe, la diahirsse, puis on reiu'enait les petits jeux, qui, mieux que la danse, divertissaient tout le monde. On jouait au ga^e touché, à vftlre place me plaît ou au roi Arthus. Les bons bour-
geois de la rue aux Ours et du Marais n'en eussent point fait d'autre. -^^ .^;.: :■••■■•--■ •■■-■■■>.,■ ,-■:'■.■■. - .,■:' ..■-'■,■■■■.,,-,;■• ..;:-■:•
Olympe, Hortense et Laure Mancini étaient d'une beauté plus régulière que leur jeune sœur; mais, à coup sûr, elles n'étaient pas aussi aimables. Sans rien perdre de la naïveté de son Age, Marie montrait une haute raison et donnait au roi d'excellents conseils.
Madame de Choisy m'avait emmenée à une chasse à Vincennes.
Sa Majesté courait le cerf.
Nous étions dans la grande avenue à voir passer les meutes et les piqueurs, lorsqu'un carrosse arriva près du nôtre et une petite voix cria :
— C'est vous, mesdames ! avez-vous vu le roi?
— Eh ! ma belle Marie, dit ma compagne, je ne vous croyais pas de la chasse! ■ -
— Il est vrai que j'avais refusé d'en être, car ce matin la lièvre me retenait au lit; mais je me suis levée tout exprès pour parler au roi, répondit avec émotion la nièce du cardinal.
Louis XIY à cheval passait, en ce moment, près de nous. Marie Mancini agita un voile à la portière et le roi accourut.
— Vous! s'écria-t-il en lui prenant les mains avec empressement, vous que nous avions laissée malade !
— Sire, dit-elle, vous avez fait enregistrer, il y a trois jours, plusieurs édits dans un lit de justice.
— Oui, murmura Louis XIV ; mais à quel propos me ditesvous cela? qu'y a-t-il?
— Tout à l'heure, comme je recevais la visite de mon oncle, on est venu lui apprendre que les conseillers de la grand'-
chambre voulaient réviser ces mêmes édits, et je suis accourue vous en prévenir. Il y va de votre dignité royale, vous ne pouvez tolérer une pareille chose.
— En eiret! cria le roi. Ah! ces messieurs du Parlement s'avisent de recommencer la Fronde ! Nous allons voir !
Aussitôt il se précipite dans le carrosse de la nièce du cardinal et retourne à Paris avec elle. . .
Une heure après, il entre au Parlement en habit de chasse, botté, éperonné, le fouet à la main, et dit aux conseillers d'une voix ferme et résolue : '. - ;•;'''=?
— 11 ne me plaît pas, messieurs, que vous continuiez votre délibération sur les édits ipie j'ai fait enregistrer. Chacun sait les malheurs qu'oui produits vos révoltes. Monsieur le président, je vous ordonne de dissoudre celte réunion, et à tous tant que vous êtes, je vous défends de la redemander!
Le ton du prince, son air majestueux, firent trembler le Parlement. On leva la séance.
Toute l'Europe parla de ce trait hardi. Ce fut un roi de seize ans et une jeune fille de quatorze qui Texécutèrent.
Je sentis accroître la haute opinion que j'avais de Marie Mancini, et j'essayai de me lier avec elle.
Ma conversation lui plut.
Bientôt elle me [)rlt assez en amitié pour me raconter ses secrets d'amour. Dès sa première confidence, je vis clairement que l'intention de son oncle était de la marier au roi. Ellemême croyait la chose très-possible.
Jalouse et passionnée comme toutes les Italiennes, elle ne souffrait pas que Louis \IV fit attention à une autre femme. Ils avaient de petites querelles fort amusantes. Un soir, à un
NINON DE LKNOLOS |05
ballet chez la reine, j'entendis Marie, qui dansait avec son royal amant, lui dire assez haut : v ,, , :
— Je vous défends de regarder la Motte!
La Motte était une des filles d'honneur d'Anne d'Autriche.
Oser employer une telle phrase, « Je vous défends, » en parlant à un roi, et à un roi du caractère que manifestait déjà Louis XTV, était une jolie hardiesse.
Aussi, tout amoureuse que fût Sa Majesté, crut-elle, en cette occasion, devoir faire preuve d'indépendance.
Le ballet fini, bravant la rancune de sa maîtresse, Louis alla causer plus d'une demi-heure avec mademoiselle de la Motte.
, Marie était pourpre d'indignation.
Elle courut trouver son oncle. Le soir même, il y eut un entretien fort long, chez Anne d'Autriche, entre le ministre, le jeune roi et sa mère. J'ignore absolument quel genre de ques tions l'on y traita. r .
Toujours est-il qu'à partir de cette conférence le roi ne re garda plus la Motte.
Pour mieux arriver à son but, le cardinal feignait de considérer ces amours comme un pur enfantillage, comme un moyen de distraire et d'amuser le jeune roi.
Il avait l'espérance que cela finirait tôt ou tard par dégénérer en une passion violente, et que Louis XIV épouserait sa nièce d'autorité.
Les calculs eussent été justes avec une autre nature que celle de ce prince. Il eut constamment un trop vif amour de luimême pour que n'importe quelle femme lui inspirât une passion violente. Le nombre incalculable de ses tendresses prouve
106 AMOURS niSTORIQUES
mieux que tons les raisonnements possibles combien elles avaient peu de durée.
M. Fouquet, qui, depuis trois ans, succédait à Émery dans la charge de surintendant des finances, assistait presque toujours aux réunions du Palais-Royal. Il nous proposa une partie à sa magnifique terre de Vaux, dans laquelle il venait de dépenser dix-huit millions.
Nous y allâmes. Il me sembla qu'on nous transportait dans le pays des fées.
A la nuit tout le parc parut en feu.
•' Des milliers de guirlandes éblouissantes couraient dans les branches des arbres et nous donnaient une lumière plus vive que celle du jour. Longtemps après être revenues de cette fête, nous eûmes devant les yeux l'éclat des illuminations et dans les oreilles le murmure des cascades.
Le maître de ces lieux enchantés me distingua dans la foule.
Je reçus de lui toutes sortes de politesses gracieuses, et il daigna me demander ses petites entrées rue de Tournelles.
— Ah ! monseigneur, répondis-je, vous venez de rendre l'hospitalité impossible! Comment oserai-je à présent vous recevoir chez moi ?
Il insista, je cédai.
Le seul défaut de ce galant homme était d'avoir un vaurien de frère, que chacun détestait à la cour. Autant le surintendant se montrait aimable, empressé, rempli de délicatesse et de savoir-vivre, autant l'abbé Fouquet nous parut impertinent, grossier, taquin, querelleur.
Comme il s'avisait de papillonner autour de moi, je le renvoyai bien vite à son bréviaire.
J'ai oublié de dire qu'à mon retour de lieims j'avais embrassé une de mes plus anciennes connaissances, dont le lecteur doit être surpris de ne pas rencontrer plus souvent le nom sur ces pages. • .K: ,.::, ■,•. ...^ .,,,.v,, ..;:,,.k. ^,..y, ,.,
Il s'agit de Marguerite de Saint-Évremond. :..;:' ,r^x
Depuis sept à huit ans, il avait presque répudié l'amour et la poésie pour la guerre, et s'était si bien escrimé d'estoc et de taille, qu'il venait de gagner le bâton de maréchal de camp.
Lorsque de vieux amis se retrouvent après une longue absence, ils aiment à se rappeler leurs souvenirs. Marguerite en éveilla de bien reculés '. ;^ .- , . . . , ,,
Pour la première fois, je fis un retour sérieux sur mon âge. Ma trente-huitième année touchait à son terme. •
Il est vrai que Saint-Évremond, tenant d'une main une petite glace de Venise et de l'autre mon portrait, peint autrefois par Piubens, à l'époque où nous nous étions rencontrés, le célèbre artiste et moi, chez madame de Piambouillet, me prouva
'- A regard de Saint-Évremond, mademoiselle de Lenclos ne fait aucun aveu précis, et beaucoup de chroniques de l'époque soutiennent qu'ils n'ont jamais été amants. Nous sommes d'un avis contraire. Le passage suivant d'une lettre de Saint-Évremond, où il parle de lui-même sous le nom d'Épicitrc, et de madame de la Sablière et de Ninon sous celui de deux célèbres épicuriennes grecqiies, nous semble très-explicite.
« On croira diflicilement, écrivit-il, (\uli pi cure ait passé de si longues heures avec Leontium et avec Thénmln à ne faire que philosopher. Mais, s'il a aimi' la jouissance en voluptueux, il s'est ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'incertitude qui les précède et du dégoût qui les suit. »
Évidemment ces lignes renferment un aveu. (Note de l'Éditeur.]
i08 AMOUnS IIISTORIOUES
victorieusement que je n'avais ni moins de charmes ni moins de fraîcheur.
Je lui racontai la terrible visite de l'homme noir, que je ne me rappelais jamais sans épouvante.
Marguerite tourna la chose en plaisanterie, calma mes craintes et m'assura que le diable n'existait pas, ce dont je voudrais avoir une complète certitude.
Afin de chasser d'un seul coup le reste de mes idées tristes, il me proposa de me conduire à la foire de Saint-Germain '.
C'est un lieu fort curieux. Je ne sais pourquoi je n'en ai point parlé jusqu'ici, car j'y allais tous les ans plutôt vingt fois qu'une.
Elle s'ouvre le 7) février et dure jusqu'au dimanche des Rameaux. Tout Paris se donne là rendez-vous, beaucoup moins pour acheter ce qu'on y vend que pour prendre du plaisir. Si la foire est profitable aux moines de Saint-Germain-des-Prés, en revanche elle est très-funeste à la morale publique.
Les marchands y étalent de riches étoiles, des meubles précieux.
Nulle part on ne rencontre une foule plus bigarrée, plus tumultueuse, plus compacte. Les gens de cour y viennent en équipage, le roi lui-même s'y montre assez souvent.
Joignez à cela les désœuvrés de toute sorte, les bourgeois, les pages, les laquais, les écoliers, les soldats, les amants, les ivrognes et les filous, vous aurez une idée du coup d'œil que cela peut être.
* (IcUe foire se tenait iiun loin de Saiut-Sulpice, à peu près sur reniplaccmciU du nouveau rnarché SainHj'ermain. . (Note de l'Éditkur.)
On y joue aux cartes, aux dés, aux quilles, à la paume, au tourniquet. ; ^ / - .v -- : .
Bien des gens viennent perdre là ce qu'ils ont et souvent ce qu'ils n'ont pas. ^ ^ -
'■ On s'y glisse des billets doux, on y trompe les maris, on s'y bat à coups d'épée et à coups de poing ; on y absorbe une effrayante quantité de vins et de liqueurs, du chocolat, du thé bou, et principalement du café, devenu fort à la mode, et qui passe aujourd'hui pour un remède souverain contre la tristesse.
Mais ceux qui boivent sans mesure et qui font le plus de vacarme sont, sans contredit, les écoliers, les pages et les laquais.
En mil six cent cinquante-deux, un page de M. de Bouillon coupa les deux oreilles à un basochien et les lui mit dans sa pochette.
Alors ce fut une véritable guerre.
Les écoliers tuaient tous les pages qu'ils rencontraient, lorsque toutefois ceux-ci ne tuaient pas leurs agresseurs. Il y eut des jours où l'on releva plus de trente cadavres dans les fossés de l'Abbaye.
Que dirai-je des charlatans? Il en sort là de dessous terre. A droite et à gauche, on se heurte à leurs tréteaux. L'un remet les dents tombées; l'autre fait des yeux de cristal; celui-ci vend de l'eau de Jouvence, efface les rides et rajeunit les vieillards; celui-là fabrique des jambes de bois et des bras de cire pour réparer le tort des batailles et la brutalité des bombes. Tous enfin guérissent des maux incurables.
Ils en viendront quelque jour à vendre un remède pour empêcher de mourir.
♦ifli' - AMOUnS IIISTOniQUES
Ce serait une criante injustice d'oublier les abbés, car la foire de Saint-Germain en foisonne. Impossible de voir ailleurs une multitude plus grande d'habits courts, de petits collets, de perruques blondes. Ces messieurs arrivent là frisés, poudrés, fardés, musqués; ils ont des mains iines et blanches, des pieds chaussés coquettement. On ne peut, en vérité, se dispenser de convenir qu'ils sont la coqueluche de Paris et le refuge des dames dans l'affliction.
A les voir si vifs, si détroussés, si fringants, on dirait qu'ils sont au mieux avec la religion et leur conscience. , Mais je n'en crois rien.
Beaucoup d'entre eux viennent dépenser là ce qu'ils ont pillé dans leurs provinces, oi^i ils exercent la puissance féodale et se conduisent en })etils tyrans. Je n'en veux pas d'autre exemple que M. l'abbé de Vateville, qui s'est rendu la terreur de la Franche-Comté.
Saint-Évremond me le montra dans le nombre et me raconta sa curieuse histoire.
M. l'abbé de Vateville avait d'abord été chartreux profès. Dégoûté du cloître, il s'enfuit de la Grande-Chartreuse de Grenoble après avoir tué son prieur, quitta la France, s'embarqua pour Constantinople, se lit circoncire, devint pacha, et conduisit en Morée l'armée turque contre les Vénitiens.
Bientôt il trahit les Musulmans, passe à Home, demande et obtient l'absolution du pape, gagne la Franche-Comté, où il possède quelques domaines, y arrondit sa fortune, acquiert une grande puissance, et vient proposer à Mazarin de livrer celte province à la France.
Sa proposition est accueillie. Le cardinal-ministre trouve le
NINON DE LENCLOS Hi\
marché très-avantageux. On caresse M. l'abbé de Vateville, on le flatte, et le roi le nomme à l'archevêché de Besançon, i'^;. ''>'!-'
Mais le pape seul y met de la pudeur; il refuse les bulles. ' Toutefois Mazarin ne désespère pas d'obtenir l'approbation du saint-siége. En attendant, notre archevêque en perspective mène à Paris le train d'un prince. Il a grande meute, belle écurie, grosse table et force maîtresses... de tout sexe^ i-''^'
Voilà l'histoire de M. Tabbé de Vateville : qu'en pensezvous? ■■ - ' • ■ ■ ■' - - ■ : -■- - • V •-
Comme nous revenions de la foire de Saint-Germain, je vis, à l'approche du pont Neuf, une dame qui faisait arrêter son carrosse et agitait de notre côté son mouchoir.
Nous avançâmes.
' Je reconnus madame de Chevreuse, dont le visage était couvert de pâleur. Elle nous accueillit par des exclamations auxquelles je ne compris rien d'abord.
' Marguerite était de la connaissance intime de la duchesse; il monta dans son carrosse avec moi. • '"•
' ' — Ah! mes pauvres amis, dit-elle, à quel spectacle affreux je viens d'assister! J'en suis glacée d'épouvante. ' • -
— Qu'est-ce donc? demandai -je : vous nous effrayez, madame. - *■ - ■ ■ -'■" '• ■■ ', ■■' .- '•
— Il y a de quoi ! Ce sera bien pis lorsque vous allez aj»prendre... 0 mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible chose!
— Parlez, duchesse, parlez! dit Sainl-Evremond.
— Ce matin, reprit-elle, je vois entrer chez moi M. de Rancé, qui accourt dans ma ruelle et s'écrie avec égarement :
« — Ne me cachez rien, oh ! ne me cachez rien, je vous en
112 • AMOURS IIISTOIUQUES
conjure ! J'arrive de la campagne, et l'on m'annonce une nouvelle qui m'accable. Est-ce vrai que madame de Monlbazon soit dangereusement malade?
« — Ma belle-mère! c'est impossible; j'en serais instruite.
<( — Ah ! vous me rendez la vie.
« — Je l'ai quittée il y a deux jours fort bien portante, ajoutai-je. Du reste, allons-y ensemble. » Vous savez qu'il l'aimait à Tadoration?
Nous répondîmes, Saint-Évremond et moi, par un signe de tête.
— Je m'habille en toute hàle, reprit la duchesse. Rancé commande les chevaux, et nous courons à l'hôtel Montbazon. Nous le trouvons désert. Point de domestiques sous le péristyle, personne dans les antichambres. J'avance, le pauvre abbé m'accompagne; il ouvre l'appartement de celle qui cause son inquiétude et dont il est si violemment épris.... Devinez quel fut le premier objet qui frappa ses regards et les miens 1 ,^ ' ; , > . ,,
— Quoi donc?.... murmurai-je, épouvantée moi-même de l'accent de terreur avec lequel nous parlait la duchesse.
— Nous vîmes la tête de madame de Montbazon fraîchement coupée et posée sur une table.
— Ah ! miséricorde!
— Ma belle-mère était morte subitement la veille, et tout le monde avait été si frappé de cet événement, qu'on ne songeait pas à me prévenir. Les chiiurgiens, pour embaumer le cadavre, venaient de séparer la tête du tronc.
Je regardai Marguerite.
11 semblait aussi effrayé que moi de ce récit lugubre.
— Ce fiU ainsi, dit madame de Chevreuse, que M. de Uancé apprit la mort de celle qu'il aimait. A la vue de cette tête sanglante, il poussa un cri terrible et tomba comme foudroyé. Le malheureux en mourra de douleur, c'est certain.
L'abbé deRancé n'en mourut pas.
Mais, à partir de ce jour, il se démit de tous ses bénéfices, excepté de l'abbaye de la Trappe, où il alla se confiner et où il termina sa vie dans l'exercice des plus rudes austérités.
L'année mil six cent cinquante-huit fut assez féconde en événements.
On apprit le décès de M. Cromwell, ce qui fut une grande joie pour la reine îlenriette, dont le fils eut dès lors une chance presque certaine de reconquérir la couronne de ses pères.
Mademoiselle conclut enfin son traité de paix avec la cour.
Anne d'Autriche avait quitté le Palais-Royal pour retourner au Louvre; ce fut là que je revis l'héroïne de la Bastille. On remarquait sur son visage la trace des ennuis et du chagrin. Ses femmes de chambre ne lui avaient pas mis de poudre ^ ce
* Au moment de la publication de ce livre dans un journal, le fils d'une femme célèbre, M. Maurice Sand, écrivit au rédacteur en chef une leUre peu spirituelle, à propos de la poudre, qu'il 'prétend n'avoir été invenlée que sous
116 > AMOURS IIISTOninUES
jour-là, et je m'aperçus, avec surprise que ses cheveux devenaient gris.
La princesse m'accueillit assez froidement.
Son caractère me parut aussi changé que sa figure. Madame de Fiesque, sans doute, s'était appliquée à me perdre dans son esprit.
Quelque temps après. iMademoiselle la chassa, mais pour la reprendre plus tard.
On n'y comprenait rien.
Gaston cherchait alors à sa fille toutes sortes de chicanes et voulait la dépouiller d'une partie de sa fortune.
Le jour où l'on apprit que Charles li venait de rentrer à Londres, la reine Henriette alla chez Mademoiselle et lui proposa de nouveau la main de son fils. Celle-ci lui répondit par un refus très-dur, déclarant qu'elle ne se sentait aucune vocation pour le mariage.
Entre nous, elle manquait un peu de franchise, car jamais femme au monde n'eut, au contraire, plus envie de se marier.
Malheureusement elle avait toujours en perspective deux époux à la fois, refusant l'un, refusée par l'autre, et voilà comment elle resta fille jusqu'à près de quarante-trois ans, ce dont je la plains fort.
La vérité est que, voyant l'accueil gracieux qu'elle recevait de son cousin, de la reine mère et du cardinal, elle espérait encore épouser Louis XIV.
Louis XV. Nous le renvoyons aux Mémoires mêmes de la grande Mademoiselle, pour le tirer de son erreur et compléter son éducation.
Eugène dk MinECOur.T.
Un beau jour, Paris entier fut en rumeur : la reine Christine de Suède venait d'y tomber comme une tuile.
Je puis parler savamment de cette amazone du Nord, car j'eus l'honneur d'être une des personnes qu'elle assomma le plus de ses témoignages d'affection.
Dans l'histoire des réceptions à la cour, la sienne restera comme la plus curieuse et la plus burlesque.
Les salons du Louvre étaient pleins; on s'y portait.
Assis entre sa mère et le cardinal au fond de la salle du trône, Louis XIV attendait la royale visiteuse, qui, pour première inconvenance, n'arrivait pas exactement à l'heure assignée.
Tout à coup on cria : « Gare! »
Christine parut et vint saluer le roi avec les allures et la démarche d'un mousquetaire.
— Eh! eh! mon cousin, s'écria-t-elle en lui donnant un gros baiser sur chaque joue, on m'avait dit que vous n'étiez
pas bel homme Siurehlcn ! si je tenais celui qui m'a fait ce
mensonge, je lui couperais les oreilles en votre présence!
11 est bon de dire que sacrchicu ne fut pas le juron dont elle se servit : elle en employa un autre plus énergique et très-connu.
Le roi, qui a de grandes prétentions à la dignité, se mordit les lèvres.
Mais Anne d'Autriche et Mazarin partirent d'un bruyant éclat de rire. Chacun les imita, et Sa Majesté Suédoise de crier :
— Morbleu! qu'avez-vous donc? Suis-je bossue? me trouvez-vous la jambe mal faite?
On devine qu'alors co fut bien pis.
Il fallut un regard sévère du roi pour mettre un terme aux rires et aux chuchotements.
— Ah! ma foi, mon cousin, dit l'étrangère d'un ton furieux, on est bien mal élevé à votre cour!
— Ma cousine, répondit Louis XIV avec gravité, vos habitudes sont un peu différentes des nôtres; mais je ne reconnais à personne le droit de s'en moquer. Je prétends que la fille de Gustave-Adolphe soit honorée au Louvre comme je le suis moimême.
— Bravo, sacrehlcn ! voilà parler en roi! fit Christine. Puis, se tournant vers les rieurs :
— Tenez-le-vous pour dit, vous autres, ajouta-t-elle, et n'y revenez jdus!
Le maître ne plaisantait pas.
'^ On s'efforça de regarder sans rire la reine de Suède. ■ Son costume était le plus incroyable qui se puisse imaginer. Elle se coiffait d'une perruque relevée sur le front, avec des mèches en désordre de chaque côté des tempes. Son habit, qui tenait le milieu entre un pourpoint d'homme et une hongreline de femme, s'ajustait d'une façon si pitoyable, qu'il laissait échapper une épaule tout entière.
Au. lieu de porter la robe traînante, comme c'était la mode alors, Christine n'avait qu'une simple jupe, si courte, qu'on lui voyait tout le bas des jambes. Ajoutez à cela une chemise d'homme, des souliers d'homme, et vous aurez l'idée de la tenue pleine de goût et de décence dans laquelle la fille de Gustave-Adolphe s'offrit aux regards de Leurs Majestés.
Le malheur voulut que je fusse prise de la fièvre le même
soir, ce qui m'empêcha craller, le lendemain et les jours suivants, admirer cette merveille du Nord.
Enfin la fièvre me quitta.
Je me pi-éparais à retourner chez madame de Choisy, sous le patronage de laquelle j'entrais au Louvre comme chez moi, lorsque tout à coup je vis paraître la comtesse, devinez avec qui?
Avec la reine Christine.
Sérieusement, je crus faire un rêve et je me frottai les yeux.
— J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté Villiistrc Mnon, que vous m'avez dit être plus ambitieuse de connaître que toute autre personne en France, déclama très-haut madame de Choisy, qui vint me prendre par la main et me mena gravement à Christine.
Celle-ci, me plaçant aussitôt une main sur chaque épaule, se mit à me regarder plus d'une minute dans le blanc des yeux, et s'écria : '
— Ma foi, ma chère, je cotnprends toutes les folies que les hommes ont faites et feront pour vous... Embrassez-moi !
Sans me dire gare, elle me donna, commecà Louis XIY, deux énormes et retentissants baisers.
J'étais saisie et je restai muette.
Au seuil de la porte se tenaient immobiles deux hommes à longue barbe, qu'elle renvoya d'un geste, en disant :
— Qu'on m'attende !
J'ai su depuis que c'était le comte de Monaldeschi, son grand écuyer, avec le chevalier Sentinelli, successeur de Desmousseaux dans la charge de capitaine des gardes.
120 AMOUHS lUSTOinOUIiS
Christine avait reçu déjà quelques conseils pour réformer le ridicule de sa toilette. Elle portait,, ce jour-là, une jupe grise un peu plus longue, avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu, un mouchoir de point de Gênes et une perruque blonde. A la main elle tenait un chapeau de feutre garni de plumes noires.
Décidément elle n'était pas laide.
Sa peau ne manquait pas de blancheur. Elle avait de belles dents, un nez aquilin : somme toute, elle eût pu faire un assez beau garçon.
Racontei- l'entretien que j'eus avec elle serait vraiment trèsdifficile. Elle me prodiguait des caresses très-embarrassantes et me complimentait à tout rompre.
Je n'ai jamais vu de langue aussi exercée et plus intempérante que la sienne.
A l'entendre, j'étais bien au-dessus des éloges qu'on lui avait faits de moi. Forcément je ne répondais que par monosyllabes, et elle se récriait sur mon esprit et mes façons aimables.
Quand elle eut épuisé mon chapitre, elle en entama vingt autres.
Il fallut l'écouter sur le roi, la reine, le cardinal, Versailles, la comédie italienne; sur la Suède, sur son abdication en faveur de son cousin Charles-Gustave, sur le philosophe Descartes mort à sa cour, sur Monaldeschi et leurs relations intimes, dont elle ne jugea pas à propos de me faire mystère. Bref, elle me parla de tout et de bien d'autres choses encore.
Madame de Choisy riaità Taise derrière son éventail.
La rovale cousine de Charles-Gustave aurait couché sûie-
ment chez moi, si ma porte ne se fût ouverte tout à coup pour donner passage à quelqu'un dont je n'attendais guère la visite.
Du seuil à la place où j'étais assise, un homme se précipita d'un bond, se mit à mes genoux et me prit les mains en poussant un cri d'ivresse.
Je regardais cet homme avec un sentiment d'intérêt et un battement de cœur dont je ne me rendais pas compte.
Son noble et beau visage ne m'était point inconnu.
Il me considérait lui-même avec des yeux humides de larmes, et fut quelque temps sans pouvoir proférer un mot. Enfin il murmura d'une voix attendrie :
— Vous ne me reconnaissez donc pas, ma belle protectrice?
— Poquelin !... c'est toi !... mon cher Poquelin !...
Je lui ouvris les bras et je l'embrassai dans le plus affectueux élan de mon cœur.
— Comme tu es changé!... Te voilà tout à fait un homme à présent... Viens, viens! embrassons-nous encore!
Je fis asseoii" Molière à côté de moi.
La reine Christine était complètement oubliée.
— Te revoici donc, mon bon Jean-Baptiste ' Dois-tu rester longtemps avec nous?
— Toujours, ma belle protectrice.
— En vérité?
— Oui, je ne partirai plus.
— Tant mieux! oh! tant mieux!
— J'ai la permission du roi, nous allons jouer à Pans.
— Âh ! cette nouvelle me rend bien heureuse!... Pauvre
nmi !... Si je ne te reconnaissais pas avec les yeux, j'aurais dû te reconnaître avec mon cœur!... Tu t'es bien ennuyé en province?
— Pas trop. Nous y avons obtenu des succès. Dernièrement, à Montpellier, j'ai eu la cbancede donner une représentation où assistait M. Colbert. C'est lui (|ui me rappelle à Paris.
— A la bonne heure, enfin! voilà de la justice!... Et tu jouais sans doute là-bas une pièce de ta composition?
— Je n'en joue jamais d'autres.
— Quel est le nom de celte i)ièce?
— Le Dépit amoureux.
Molière avait ses deux mains dans les miennes. Je ne me lassais pas de le regarder; c'était à mon tour de pleurer de joie. Tout à coup la reine Christine passa derrière mon fauteuil, et me dit assez haut : - ■ . . .
— C'est un de vos amants, sans doute?... Un fort bel homme !
11 me fallait cette grosse sottise pour me rappeler qu'elle était là.
— Non, madame, dis-je avec dignité, je suis sa mère.
— Oh ! oui, ma seconde mère, ma bienfaitrice, celle à qui je dois tout! s'écria Jean-Baptiste, me dévorant les mains de caresses.
Je le fis lever.
— Mon ami, lui dis-je, vous êtes en présence de la reine de Suède !
11 ouvrit de grands yeux et crut que je me moquais de lui. Le menant alors à Christine, j'ajoutai :
— Permettez-moi, madame, de présenter à Votre Majesté
un auteur qui, je l'affirme, portera l'art du théâtre aussi haut que possible. On dira bientôt Molière comme on dit Corneille.
— Bravo! fit Christine. J'adore les auteurs! Vous vous êtes assez baisés... A mon tour!
Jetant aussitôt les bras au cou de Jean-Baptiste ébahi, elle lui donna la plus vive et la plus robuste des accolades. Il se pencha pour me dire à l'oreille :
— C'est une folle?
-— Non, vrai, c'est une reine.
Molière n'en revenait pas. Une fois envahi par Christine, l'entretien devint général. Jean Baptiste nous annonça qu'on l'autorisait à ouvrir une salle au Petit-Bourbon, et qu'il devait y jouer, le soir même, avec l'élite de sa troupe.
— Ah ! ma bonne amie, nous irons! s'écria la reine.
— Madame, répondis-je en m'inclinant, vous me faites infiniment d'honneur, j'accepte. Quel sera le spectacle, Jean- Baptiste?
— Le Cocu ma (ji II a ire, d'abord.
— Un titre assez leste! fis-je en souriant.
— Mais non, dit Christine, je le trouve superbe !
— El l'on terminera par les Précieuses, ajouta Molière, par la pièce même qui a causé mon exil.
— - A merveille !... Oh ! la bonne vengeance !
— Les Précieuses, qu'est-ce que cela? demanda la reine.
— Votre Majesté, dis-je, n'a pas été sans entendre parler de cet évèque d'Ypres dont les propositions viennent d'être condamnées par la cour de Rome, chose assez fâcheuse i)our les solitaires de Port-Royal, qui soutenaient sa doctrine?
— Oui, vous parlez de Jansénius.
iU ' AMOURS HISTORIOUES
— Précisément. Lui et ses disciples dénaturent le dogme religieux, exagèrent tout et sont à juste titre accusés d'intolérance. Eh bien, madame, les PréricfiKCs étaient les jansénistes de Tamour.
— A^oilà qui est admirable de justesse et de vérité ! s'écria Molière.
Il promit de nous envoyer une loge pour le Petit-Bourbon, m'embrassa tendrement et sortit.
— Je trouve cela bien singulier, dit Christine; se faire de telles caresses et n'être (juamis!
— Voilà justement, madame, le plus doux privilège de l'amitié, c'est de pouvoir se montrer expansive en dehors du têieà-téte. Après tout, l'amour n'est pas à mes yeux un sentiment bien respectable; mais j'ai pour l'amitié la vénération la plus grande, et mes amants n'ont pas de rivaux plus à craindre que mes amis.
Elle me donna sa huitième ou dixième accolade, et me supplia de la mettre au nombre de ces derniers.
Décidément, j'avais fait la conquête de Sa Majesté Suédoise, qui voulut rester avec moi jusqu'à l'heure du spectacle. Elle m'accabla de plus en plus de ses témoignages d'affection, me dit que son projet, en quittant la France, était d'aller habiter Rome, et que, si je voulais, elle m'emmènerait avec el .
Je la remerciai de ses offres, affirmant que j'avais beaucoup trop d'amis pour aller vivre loin d'eux.
Puis je sonnai Perrole, et j'ordonnai qu'on servît à la reine une collation de viandes froides et de conlitures. Après avoir mangé comme une ogiesse, Cdnistiiie se rappela son grand écuyer et son capitaine des gardes. Elle me demanda permis-
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sion de leur envoyer une dinde^ qu'ils dévoièrenl à l'ofiice.
La loge de Molière arriva.
Nous étions à cinq heures au Petit-Bourbon.
Rappelée par les devoirs de sa charge auprès d"Anne d'Autriche, madame de Choisy ne put nous accompagner.
Si j'avais été surprise jusque-là des discours et des manières de Christine, je le fus bien davantage de sa tenue au théâtre. Jamais, je ne dis pas une reine, mais une femme de la halle, ne se conduisit de la sorte. Pendant toute la pièce du Coni imaginaire, elle poussa des éclats de rire convulsifs, tantôt se tordant et jurant Dieu, tantôt se renversant sur moi, tantôt jetant les jambes par- dessus les bras de sa chaise, deçà, delà, montrant ce que les autres cachent.
Trivelin et Jodelet, les deux bouffons de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne, ne prenaient pas, dans leurs farces, de postures plus grotesques et plus ridicules. En vain je lui adressai de respectueuses observations, lui faisant voir qu'elle attirait sur nous les regards du public.
Sa Majesté m'envoya jinître le plus cavalièrement du monde et me pria de la laisser rire.
Pendant six mois environ qu'elle fut à Paris, elle m'honora de sa visite presque toutes les semaines, et, franchement, j'en avais de cette reine des Goths par-dessus la tète.
Apprenant qu'elle venait de partir pour Fontainebleau, je m'en croyais débarrassée, lorsqu'un jour, de fort grand m*atin, le chevalier Sentinelli vint me dire qu'elle me demandait au Palais Royal.
Elle était revenue depuis deux jours sans que j'en fusse instruite.
12fi AMOUIiS HISTOIUQUES
J'avais bien envie de décliner ce nouvel honneur; mais, pensant que, si je refusais d'aller la trouver, elle viendrait sans doute elle-même chez moi, je me rendis au Palais-Royal, dont on avait mis une partie des appartements à sa disposition.
On m'introduisit chez Chiistine.
A ma grande surpiise, je la trouvai tout en larmes et couchée sur un méchant lit, avec une chandelle éteinte à côté d'elle.
Hour bonnet de nuit, elle avait une serviette autour de la tète, et pas un cheveu, vu qu'elle s'était fait raser le soir précédent. . -
Lorsiiuc je la vis dans cet accoutrement bizarre, j'eus une peine infinie à tenir mon sérieux, malgré la douleur dont elle semblait accablée. '
Me saisissant les deux mains et m'atliranl auprès de son grabat :
— Je vous crois mon amie, dit-elle, mon amie sincère?
— Oui, madame, je serais au désespoir que vous le missiez en dont
— J'ai un chagrin, ma bonne Ninon, un chagrin horrible.
— Oue vous est-il donc arrivé?
— Vous le saurez plus lard. Il faut que je sois encouragée, soutenue. Uestezavec moi, je vous en conjure!
Sentinelli entrait.
Il s'approcha sans façon du lit de Christine et parla (juelques instants à voix basse.
— M' empêcher! s'écria-t-elle, on oserait m'empêcher ! Ne suis-je pas reine? n"ai-jo |)as le droit de haute justice?
Le capitaine des gardes se pencha de nouveau à son oreille.
Christine lui répondit : ■-
— Eh bien, soit, dissimulons! Dans une heure je retournerai à Fontainebleau. Là, du moins, nous serons libres.
SentineUi fil un signe d'approbation et quitta la chambre.
« Droit de haute justice... Là, du moins, nous serons libres !... » .y
Je ne sais pourquoi ces paroles me donnèrent le frisson. J'allais interroger la reine à cet égard, lorsque tout à coup je la vis faire un signe de croix etse frapper la poitrine. Elle sonna ses femmes, qui entrèrent.
— - Allez me chercher un confesseur, dit Christine, et amer.cz-le-moi promptement.
— Qui Votre Majesté veut-elle prendre? lui demanda-t-on.
— N'importe... le premier venu, pourvu que ce soit un évèque.
Les femmes s'éloignèrent.
Sa Majesté me pria de l'aider dans sa toilette, qui ne fut pas longue. Elle passa un justaucorps pelé, une petite vilaine jupe de couleur jaune et une coiffe. Sous ce costume, avec ses yeux rouges de larmes, elle était affieuse, d'autant plus qu'au travers de son chagrin on lisait sur sa physionomie je ne sais quoi de féroce qui faisait tremblei'. J'essayai de lui adresser quelques questions, elle ne me lepondit que ces mots :
— Plus lard ! plus tard !
Deux secondes après, elle ajouta d'une voix suppliante:
— Je vous emmène à Fontainebleau, ma chère Ninon : pour Dieu, ne me quittez pas !
Leconfesseur fut introduit. C'était M. d'Amiens, qu'on avait été quérir aux Feuillants, d'où il sortait de retraite.
im ' AMOURS HISTORIQUES
11 entra avec son bonnet carré et son rochet.
Je voulus m'éloigner. Un geste de Christine me signifia de reculer seulement jusqu'au fond de la pièce. Puis elle se mita genoux devant l'évêque, qui venait de s'asseoir.
La confession dura cinq minutes,
Christine la fit assez bas pour (|ne je ne pusse rien entendre. Tout en parlant à l'évêquc, elle ne cessait de le regarder entre les deux yeux, ce qui me parut le déconcerter beaucoup.
Si M. d'Amiens fut édifié, ce dut être des sentiments de la pénitente plutôt que de sa mine.
Il se hâta de lui donner l'absolution et partit.
La reine commanda son carrosse. Nous allâmes aux Feuillants, où elle communia. ;'- ^^ -
Je songeai tout naturellement qu'une femme qui se comportait d'une manière aussi religieuse ne pouvait avoir de dessein sinistre. Un sentiment de curiosité prit le dessus; je consentis à la suivre à Fontainebleau, où je devais apprendre enfin la cause de ses larmes.
On alla grand train. ■ ■ -
Monaldeschi etSentinelli étaient avec nous dans le carrosse. La reine n'adressa pas un mot au premier pendant tout le voyage. Nous arrivâmes à cinq heures du soir.
La nuit commençait à descendre.
On soupa. Christine dit ensuite au grand écuyer d'une voix sombie :
— Monsieur le comte, vous allez vous rendre dans la galerie des Cerfs, où je vous rejoindrai bientôt.
Puis, se tournant vers Sentinelli, je l'entendis murmurer :
— Qu'on exécute impitoyablement mes ordres. Suis-le !
Toutes mes craintes revinrent. J'attendais qu'elle me donnât enfin l'explication de ce mystère; mais elle s'occupa de changer de toilette et s'habilla tout de noir. Cela fait, elle me prit le bras sans mot dire.
A. la porte attendaient vingt suisses, également vêtus de noir, avec des hallebardes garnies de crêpes.
Dix nous précédèrent^ les dix autres nous suivirent, et l'on se dirigea vers la galerie oi^i Christine avait envoyé le comte l'attendre.
— Au nom du ciel, madame, balbutiai-je, que va-t-il se passer? Pardonnez à ma terreur... On dirait les apprêts d'un supplice !
Elle ne me répondit que par un sourire ; mais ce sourire, je ne l'oublierai de ma vie.
La galerie des Cerfs était éclairée par huit pages qui portaient des torches. Au fond, j'aperçus Monaldeschi, agenouillé devant un moine et les mains liées derrière le dos. Debout à sa droite, Sentinelli, recouvert d'une jaque de mailles, tenait son épée nue.
— Miséricorde! criai-je en joignant les mains avec épouvante, est-ce que vous allez le faire mourir?
Les lèvres de Christine se contractèrent de nouveau par son rire sinistre.
Elle avait la figure pâle, mais son œil étincelait de colère et de haine.
Cependant Monaldeschi venait de l'apercevoir. Il se redressa, bondit jusqu'à elle et se roula suppliant à ses genoux.
— Grâce ! grâce ! cria-t-il d'une voix désespérée.
■ — Est-il vrni, lui demanda la reine, que, pendant le dernier voyage de Sentinelli à Rome, tu as ouvert les lettres qu'il m'adressait et celles que je lui envoyais en réponse?
— C'est vrai... Je suis coupable... mais grâce!.... grâce de la vie !
— Lâche! dit Christine. Montre du moins quelque force d'âme et sois homme en face de la mort !
Tirant de la poche de sa robe une espèce de brochure et la lui mettant sous les yeux :
— Est-ce toi, dit-elle, qui as payé l'auteur de ce libelle infâme, où Ton m'accuse d'avoir eu trente amants et d'en avoir empoisonné vingt?
— Pitié! i)itié! s'écria le malheureux, dont le visage livide et chargé d'angoisse était horrible à voir.
— Est-ce toi? Réponds.
— Que Votre Majesté me pardonne... La jalousie me dévorait le cœur. Au nom de mon dévouement passé, madame, au nom de vos aïeux, laissez-moi vivre !
— T'es-tu confessé? demanda-t-elle avec un calme effrayant. Monaldeschi s'affaissa sur lui-même en poussant un cri
sourd. Il comprenait (ju'il n'y avait plus d'espérance.
Christine fit signe aux gardes; ceux-ci relevèrent le comte et le reconduisirent à la place qu'il avait ijuitlée.
— Oh! madame, pardonnez-lui! m'écriai-je. C'est affreux! M'avoir amenée [)our assister à cet épouvantable spectacle... Non, non, vous ne le tuerez i)as !... Une femme ne peut donner ainsi un ordre de mort !
— Je ne suis pas femme, répondit-elle; je suis reine, et j'ai \e droit île punir un traître.
Elle étendit le brns.
Je vis, à la lueur des torches, briller Tépéede Senlinelli. Une lutte effroyable eut lieu entre le bourreau qui frappait et la victime qui se débattait.
Le sang ruissela jusqu'à moi; je m'évanouis d'horreur.