‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 10 sur 42 · LETTRE DE MALLET DU PAN A M. WICKHAM · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALLET DU PAN A M. WICKHAM

Berne, 25 juin 1795.

« M. Le Clerc^ monsieur^ m'a transmis hier la conversation que vous l'aviez chargé de me communiquer. Quoique je ne sois comptable de ma conduite qu'à l'honneur et aux lois , et (jti'elle soit de nature à me dispenser de tout autre suffrage que celui de ma conscience 9 je ne puis m'empécher de vous témoigner la surprise qu'excite en moi un pareil torrent de fables. Vos informateurs sont ou des imposteurs ou des dupes. Quelles que soient mes correspondances en Europe , il n'en est aucune que j'aie recherchée; il n'en est aucune que je ne publiasse demain tête levée et avec ma signature, il n'en est aucune où je fasse en secret une autre profession que celle que je fais depuis cinq ans en face du public. On vous a ridiculement trompé sur le nom de mes correspondants comme sur l'objet de mes let-

très. Quelque usage qu'où ait voulu en faire, je l'avoue et je suis prêt à en répondre. C'en est assez, je crois, sur cette histoire de Vienne ; je ne reçois pour juges que mes correspondants eux-mêmes.

(( Quant à toutes ces sottises débitées à l'armée de Condé et ailleurs , sur mes intrigues constitutionnelles et sur le mal qu'elles produisent , je n'ai qu'un mot à répondre. Quel est l'accusateur assez hardi pour oser nommer un seul constitutionnel avec lequel j'aie été, soit au dedans, soit au dehors, en rapport épistolaire ou en conférences sur affaires publiques, depuis l'instant où, avant vous-même, monsieur, je rompis, en vous prévenant, la connexion qui vous avait amené en Suisse? Portez cette question à M, le prince de Condé luimême , et il apprendra à se défier des calomnies dont il est obsédé par des hommes qui, ne méritent pas même que je cherche à savoir leurs noms. Je n'ignore point qu'une vile intrigante de cour, offensée de n'avoir pu nous escroquer de l'argent, à M. Mounier et à moi, par des romains criminels, en a raconté à Manheim de semblables à ceux que vous a rendus M. Le Clerc : des émigrés , partagés entre l'oisiveté et la fureur, et qui se consolent de leurs maux en déchirant tour à tour leurs défenseurs et leurs ennemis, avaient devancé cette femme et lui servaient de propagateurs.

« Rien , au reste, ne m'est plus indifférent que ces commérages. Si quelque chose doit affliger, c'est l'accès qu'on leur donne , et le tort qu'ils font à la cause de ceux qui les accueillent avec tant de légèreté; il n'est pas un révolutionnaire qui ne doive rester tel , en apprenant de quelle indigne manière sont traités ceux qui ont défendu avec le plus de constance et de courage les intérêts de la maison de Bourbon.

«Vous êtes le maître, monsieur, de faire part de mes sentiments à M. le prince de Condé et à qui vous semblera bon. Tant pis pour ceux qui blâmeront mes opinions sur les circonstances, je ne m'en inquiète nullement : stultorum magister este^entus. Ces messieurs peuvent être aujourd'hui fort tranquilles sur la qualité de la monarchie qui s'établira en France , car ils n'au* ront point de monarchie du tout. Vos derniers Stuarts raisonnèrent et se conduisirent comme on raisonne et comme on se conduit au dehors ; on finira comme eux.

a J'ai l'honneur, etc. »

Les influences , les tracasseries , la surveillance malveillante dont Mallet du Pan était alors l'objet, le portèrent à se refuser •peut-être avec un peu d'exagération et de préventions personnelles, à une entrevue sollicitée par M"* de Staél. Une indisposition qui le retenait chez lui, fut son excuse apparente; mais M"' de Staél qui ne se méprit pas sur le motif du refus, lui adressa des reproches dans un billet d'une chaleureuse ironie ; elle n'avait pas eu d'autre but, disait-elle, que d'obtenir quelques renseignements sur M. Malouet ; elle ajoutait cependant fort obligeamment : « M. Mallet du Pan me pardonnera une indiscrétion en faveur du désir extrême que j'avais de le voir : c'était ce sentiment un peu personnel qui se mêlait au désir de causer de M. Malouet. Dans tous les temps assurément, un esprit aussi supérieur que celui de M. Mallet du Pan, aurait excité ma curiosité ; mais j'éprouve aujourd'hui un besoin presque insensé d'entendre parler de la France avec raison et justice : les opinions extrêmes , ressources de ceux qui ne peuvent embrasser qu'une idée à la fois,

fatiguent mon esprit par leur monotone absurdité, et mon cœur est flétri par toutes ces haines calomnieuses et meurtrières qui , selon leurs divers pouvoirs , dominent l'univers. Je me détache donc avec un sensible regret d'une heure d'un plaisir réel. Cela fait époque aujourd'hui dans l'habitude de ma vie. M. Mallet ne peut pas même être fâché de l'humeur que ce sentiment m'a donné. »

Les correspondances qui faisaient ombrage à M. Wickham et aux princes , auraient plutôt mérité leur reconnaissance ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant. Au reste , ces communications un peu vives entre l'envoyé britannique et Mallet du Pan , n'altérèrent en rien leurs relations amicales, ni les sentiments qu'ils se portaient réciproquement. M. Wickham donna à Mallet du Pan, par la suite, et dans de nombreuses occasions, des preuves d'estime et de confiance : il le servit à plusieurs reprises auprès de son gouvernement ; et après sa mort il cjontribua essentiellement à l'avancement de son fils et continua à donner à sa famille des marques non équivoques de son respect pour la mémoire de son ami.

[1 794-i 79»] CHAPITRE CINQUIÈME. i 1 i

Correspondance de Mallet du Pan pour M. de EUu'denberg et pour l'empereur d'Autriche. — Situation des partis en France depuis la chute de Robespierre.

Vers la fin de 1 794 , un officier suisse , attaché à rétat-major de Tarmée autrichienne, fut chargé de demander à Mallet du Pan s'il lui conviendrait de fournir directement à l'empereur une correspondance politique, sous le couvert de M. de Colloredo; une demande toute semblable lui fut adressée au commencement de 1 795 , par le baron de Hardenberg , pour lé roi de Prusse. Une même pensée avait suggéré Tune et l'autre demande. M. de Colloredo, qui voulait une lutte vigoureuse contre la révolution, avait besoin des renseignements éprouvés d'un homme tel que Mallet du Pan , pour combattre auprès de l'empereur l'influence du ministre Thugut, lequel poussait à la paix par des peintures chimériques des dispositions de la France. M. de Hardenberg, de son côté, avant de se rendre au parti d'une paix particulière, vers lequel on poussait son roi , voulait tout tenter pour le retenir sur cette pente dangereuse. La proposition des deux ministres fut acceptée par Mallet du Pan, comme le fut un peu après une proposition analogue qui lui arriva de la cour de Usbonne par sou ambassadeur à Turin, don

112 MÉMOIRES ET CORRESPONDANCk. ,î.^

Rodrigue de Souza-Cotinho , plus tard comte de Linarès. Par le fait, ce travail devenait une ressource opportune pour notre publiciste, car la révolution ne lui avait pas seulement enlevé son repos; depuis deux ans, les produits du Mercure étaient taris ; pour surcroît de malheur il venait d'apprendre qu'à la suite du décret qui l'enveloppaiti quoique Suisse , dans la liste des émigrés, sa bibliothèque, ses manuscrits, travail de la moitié de sa vie , enlevés avec son argenterie et ses meubles, étaient perdus sans espoir. 11 accepta donc les propositions honorables qui lui étaient faites et ne songea plus qu'à s'acquitter en conscience du travail délicat dont on le chargeait. 11 y procéda avec son indépendance ordinaire, avec ce ton mâle et véhément dont il parlait au public dans ses écrits. Suivant ce qu'il savait des tendances politiques où inclinaient ses augustes correspondants, et selon qu'il jugeait utile de développer ou de combattre ces dispositions , il insistait sur les renseignements et les considérations qui répondaient à son objet principal ; en sorte qu'au premier coup d'œil et dans de certains temps, on pourrait l'accuser de donner une importance contradictoire aux mêmes circonstances. La contradiction n'est qu'apparente. S'adressant à M. de Hardenberg ou plutôt au roi de Prusse, trop disposé à conclure à tout prix une paix séparée, il met en saillie les chances d'affaiblissement et de dangers auxquelles la révolutiod s'expose par l'excès de ses efforts militaires ; à l'empereur que M. de Thugut pousse à réduire ses démonstrations, au lieu de les rendre aussi imposantes qu'il le faudrait , il montre de quel péril sérieux il

* [\ 794-lllil CHAPITRE CINQUIÈME. i \ 3

est menacé par Tanibition et les immenses armements de la France.

Comme Mallet du Pan comptait moins sur les représentations d'un particulier obscur que sur l'éloquence des choses, il ne négligea rien pour être en mesure d'envoyer à Vienne et à Berlin , un tableau toujours exact de la situation intérieure de la France et des partis de la révolution. Non-seulement il avait à écouter les opinions des émigrés de toutes nuances qui affluaient à Berne, et il recevait en effet souvent par eux des informations utiles , il entretenait encore des relations habituelles avec des hommes marquants et instruits. Mais cela ne suffisait pas, il fallait se procurer des correspondants directs placés sur le théâtre des événements , et le plus près possible des acteurs , des observateurs clairvoyants et capables d'apprécier eux-mêmes l'importance des faits et la portée des hommes. Mallet eut le bonheur d'être bien servi : son principal informateur fut pendant quelque temps, un de ces hommes intelligents et précieux en administration, à qui les partis les plus jaloux pardonnent beaucoup parce qu'ils leur sont nécessaires, et qu'eux-mêmes savent avec adresse -J5!

se renfermer dans la sphère de leurs laborieux servi- •-

ces. Quoiqu'il partageât au fond, dès longtemps , les principes de Mallet, et bien qu'il eût en profonde horreur la république et ses chefs, il servait ceux-ci en se persuadant qu'il empêchait beaucoup de mal. La correspondance de Berlin n'eut qu'une durée courte et intermittente, on verra bientôt pourquoi; celle de Vienne se soutint avec régularité jusqu'au mois de septembre 1 797 ; l'ensemble de ces lettres

Page 1