LETTRE DE MALLET DU PAN A TH. LAMETH
Berne, le 25 novembre 1794.
« Depuis votre dernière course ici , monsieur, il parait que ni vous ni vos amis n'avez rien appris d'ultérieur. Il n'est donc plus raisonnable de penser que l'on veuille vous entendre à Paris, ni qu'il existe aucun rapport possible en ce moment , entre cette capitale et vous. En conséquence, M. Wickham regarde sa mission comme finie et repartira incessamment. Tout le blâme de cette fausse démarche retombe sur M. Mounier et sur moi ; nous avons été cruellement compromis en nous rendant les organes d'un projet chimérique, d'après les conversations et le concert qui eurent lieu entre vos deux amis et nous.
[4194] CHAPITRE QUATRIEME. lOS
« Biea loin que les modérés aient la moindre pensée de rapprochement^ ils vous jouent de la manière la plus scandaleuse. Vous en avez la preuve dans la dénonciation d'un de ces messieurs, qui, sûrement bien instruit de l'envoi fait par M. D. à M™* du F, , s'en est servi pour le représenter comme étant d'intelligence avec les Jacobins. Ces prétendus modérés-là ne valent pas mieux que leurs rivaux de crimes : il n'y a que la crainte qui puisse agir sur des hommes sans morale, sans honneur^ sans probité, insensibles à toute considération de devoir, et qui n'ont ni l'âme ni l'esprit assez élevés pour concevoir un autre plan de conduite que celui de leurs prédécesseurs, quoique tous y aient péri , à commencer par M. de La Fayette et à finir par Robespierre. Nous vous avions représenté qu'en demandant la liberté des prisonniers comme la condition et non comme le prix de vo's démarches, on ferait naître le soupçon que cette liberté était le seul but de la négociation. En insistant au préalable et presque uniquement sur cet objet, sans offrir d'ailleurs aucun moyen effectif de seconder les vues du gouvernement britannique , on a confirmé le soupçon. La proposition d'une affaire de commerce a encore aggravé la défiance ; je l'avais fait pressentir à M. Brémond. II était absurde de penser qu'on pût croire quelques ressources à un parti qui , pour recevoir de Paris ou pour y transmettre une information , avait besoin d'une avance de dix ou vingt mille louis d'or pour commencer une transaction contraire au fond aux intérêts de la puissance à qui on la demandait. En citant la maison Bourdieu , M. B. a achevé de fortifier les préventions , cette maison étant connue pour le chef-lieu de la contrebande anglaise avec la France , et ayant entièrement perdu la confiance du
i04 MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.
gouvernement. J'en avais encore prévenu M. Brémond ; ce qui ne Ta pas empêché de citer ces négociants à M. Wickham.
« Dans le délaissement où l'affaire qui nous a si vainement occupés est indubitablement à Paris ^ il ne me reste que le regret d'y être intervenu; car, dorénavant, quoi que nous proposions d'utile , nous ne serons plus écoutés ; la liberté des prisonniers sera infailliblement reculée à un temps indéfini, et de longtemps on ne pourra la remettre en question.
(( Recevez l'assurance de tous les sentiments avec lesquels je suis entièrement à vous.
(( Mallet du Paît. »
. Dans une autre lettre, Mallet du Pan disait encore à Lameth :
au même.
Berne, le 27 novembre 1794.
(( "Votre réponse à ma dernière lettre , monsieur, exige un éclaircissement de ma part sur l'article de M. de La Fayette. Vous m'avez mal compris : il n'y a qu'un aristocrate exalté par le désespoir qui puisse mettre le général sur la ligne de Robespierre. J'ai voulu dire simplement que l'un et l'autre ont succombé par et malgré la popularité. C'est encore la popularité et la popularité exclusivement que poursuivent les modérés : elle aura pour eux et pour la France les mêmes suites. J'ai lu ces jours derniers vingt-quatre numéros des dernières feuilles de Fréron et de Tallien. Sans étonnement j'y ai retrouvé toutes les basses et crapuleuses atrocités de Marat contre le roi et sa famille, contre la royauté , contre tous ceux que les sublimes
connaissances et Texpérience de MM. Fréron et Tallien n'ont pas formés à la liberté politique. Croyez que ces gens-là ne seront jamais capables d'un sentiment ou d'une action honnête que par peur. Or, comme ni vous ni moi n'avons les moyens de leur en inspirer, je ne puis me persuader qu'ils entendent jamais à rien de raisonnable.
« J'ai regret que mes efforts aient été infructueux; je n'ai pas la main heureuse ; car de trente négociations pareilles dont j'ai eu le malheur de me mêler depuis quatre ans, il n'en est pas une où j'aie pu rapprocher les parties divisées : c'est un triste rôle que celui de conciliateur y et un plus triste rôle encore d'avoir à informer des gens en place. J'y renonce et je rentre dans mes occupations ordinaires ; il vaut encore mieux avoir affaire au public qu'aux négociateurs. Je n'en serai pas moins charmé de causer avec vous quand vos affaires vous appelleront à Berne , et de vous renouveler l'assurance de tous mes sentiments. »
On voit par ces lettres que tout fut désagréable à Mallet dans cette affaire ; la responsabilité qu'il avait voulu repousser en se refusant à y jouer tout autre rôle que celui d'intermédiaire , retombait en fait sur lui et sur Mounier, et son crédit devait en souffrir.
Peu de temps après, lord Fitz-Gerald, ministre d'Angleterre, en Suisse , blessé d'avoir été mis en dehors de la négociation , sollicita son rappel, et M. Wickliam fut choisi pour le remplacer en qualité de chargé d'affaires (plus tard il fut nommé ministre plénipotentiaire). Or, à peine M. Wickham était-il arrivé en Suisse^ que son activité^ ses talents,
son influence connue sur lord Grenville , enfin y les ressources pécuniaires que l'on présumait avoir été mises à sa disposition , donnaient déjà à l'envoyé extraordinaire un caractère d'importance et d'autorité qui lui attira tous les faiseurs de projets politiques. Les personnes qui avaient l'habitude de venir à Mallet du Pan pour des conseils , allaient maintenant à M. Wickham pour des guinées. La confiance alla bientôt jusqu'à faire éclore , soit en Franche- Comté, soit en d'autres parties de la France, des mouvements stimulés par des royalistes purs, qui ne rêvaient pas moins que le retour de l'ancien régime. Mallet du Pan ne partageait pas ces vues, et avait en médiocre opinion les moyens et la discrétion de quelques-uns des agents les plus actifs. Wickham, de son côté, regardait Mallet du Pan comme trop favorable aux constitutionnels, et lui reprochait d'être, jusqu'à un certain point , la dupe de leurs vues ambitieuses; les communications étendues de Mallet avec tant de personnes commandaient d'ailleurs à l'ambassadeur une certaine réserve.
Dans ces circonstances épineuses, Mallet poursuivit la route qu'il s'était tracée, et se tint à l'écart autant qu'il le put des intrigues politiques dont Berne était devenu le centre. 11 est à remarquer, que malgré la vivacité de ses reproches , il ne perdit point l'estime des constitutionnels; ceux-ci ignoraient pourtant à quel point elle lui était due^ En effet, sa liaison avec Mounier et ses rapports momentanés avec Lamethy n'avaient pas tardé à servir de texte aux calomnies de l'esprit de parti et aux rapports mensongers des intrigants qui étaient intéressés à
desservir Mallet , pour le supplanter auprès de ses correspondants .
On inquiéta le ministre anglais sur le nombre et la nature des correspondances de Mallet du Pan : on lui répéta tout ce qu'on en disait autour du prince de Condé, de la connivence de Mallet avec les constitutionnels dont il dirigeait 9 disait-on, activement les intrigues. Un homme qui avait été recommandé par Mallet à M. Wickham, et qui était employé par ce dernier, fut chargé de parler de ces bruits à celui qui en était l'objet. Blessé dans ses sentiments d'honneur et d'indépendance , qui chez lui étaient si vifs et même si ombrageux , Mallet répondit par cette lettre qui le fait bien connaître :