‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 11 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

eût forme comme une histoire épistolaire qui aurait eu autant d'intérêt que de prix. Malheureusement Mallet n'avait conserve copie que d'une petite partie des premières. Nous sommes réduits à choisir dans ces fragments quelques pages propres à donner une idée de l'intérêt historique de cette correspondance. La Convention et l'esprit public, depuis la chute de Robespierre, tel est le sujet du morceau qu'on va lire. Mallet récrivait dans les premiers jours de 1 795.

SITUATION DES PARTIS ET DE l'eSPRIT PUBLIC EN FRANCE DEPUIS LA^ CHUTE DE ROBESPIERRE.

« Il n'existe en France d'autorité que dans la G>nvention ; elle réunit les pouvoirs qui sont plus ou moins divisés dans les gouvernements connus. Outre son administration immédiate confiée à ses comités et à des commissions executives, elle gouverne les provinces et les armées par des pachas tirés de son sein. Ces ministres de ses volontés , absolus sous le règne de Robespierre , n'exercent maintenant qu'une autorité subordonnée, passagère, et d'une action nécessairement plus faible.

« Ijes comités de l'Assemblée ont aussi participé au changement de régime. On en renouvelle les membres par quart, tous les moiâ; on a restreint leur autorité législative ; l'abus horrible que celui de salut public fit de sa puissance , dévouée tout entière à celle de Robespierre et sa complice, a rendu ces directoires suspects à la Convention, qui les observe par jalousie, et qui y par la crainte de les rendre dangereux, les a privés d'une partie de leur ressort.

i< Les commissions executives ont remplacé le minis-

[1794-1795] CHAPITRE ONQUIËME. 115

tère, elles en forment les départements. Chacune d'elles, nommée par la Convention, est subordonnée à ses comités respectifs, et en forme en quelque sorte le secrétariat ; leurs fonctions se réduisent à recevoir des ordres et à en expédier. Jusqu'ici elles furent composées d'hommes grossiers , ignorants , sans expérience , et dont le seul mérite était de servir d'instruments aux chefs des factions successivement dominantes. Pour les épurer il a fallu substituer à la lie du jacobinisme qui les remplissait, des sujets moins zélés pour la révolution, et par conséquent moins incapables. La Convention sent tellement le besoin de serviteurs propres à soutenir le fardeau de ses embarras, qu'elle en cherche aujourd'hui même parmi les royalistes prononcés. Par exemple, elle vient d'offrir la direction du trésor royal à M. Dufresne, ancien premier chef de département sous le règne du feu roi, et retiré depuis 1790. C'est dans le même esprit et par un choix encore plus extraordinaire qu'elle pense à confier le commissariat des affaires étrangères à M. Gérard de Rayneval , premier chef de correspondance depuis le ministère de M. le duc de Choiseul jusqu'à celui de M. le comte de Montmorin inclusivement. C'est un homme d'opinions et de caractère également roides, et que j'ai vu, en 1790, abandonner le département, par aversion pour les maximes que la révolution y avait forcément introduites.

ce Cette Convention monstrueuse de députés du peuple , qui ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs du gouvernement, n'offre elle-même qu'un assemblage de parties sans liaisons. £n ce moment on n'y compterait peut-être pas dix individus animés des mêmes opinions , liés par quelque sentiment commun et poursuivant un plan uniforme. Cet isolement résulte

il6 MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

de la défiance qui agite des hommes tourmentés du spectacle de leur propre perversité , qui connaissent tous mutuellement de quoi ils sont capables , et qui, dans chaque collègue, dans chaque complice, voient un ennemi, L'énormité et la nature précaire de la puissance qu'ils ont usurpée , les poussent sans relâche à se la ravir réciproquement, pour se soustraire à Tubage que pourraient en faire les plus accrédités d'entre eux , et qu'en ont fait les factions précédentes.

« Ce déchirement, comprimé par la main de fer de Robespierre et de son comité , a éclaté aussitôt qu'ils ont disparu. Bien loin que la servitude commune et sans exemple à laquelle la Convention venait de se soustraire, en ait rallié les membres , ils se sont promptement divisés, la discorde et l'esprit de vengeance ont succédé à la terreur ; à peu près unanimes dans le désir de prévenir le retour du danger, chacun a apporté dans cet ouvrage ses passions, ses ressentiments et des vues tellement croisées , que retombée dans l'anarchie, l'Assemblée se trouve maintenant sans régulateur.

«TouA les acteurs qui, en divers temps, jouèrent les premiers rôles sur le théâtre de la révolution , ayant péri tragiquement ou pris la fuite, la Convention et ses partis se trouvent dépourvus de gens à talents et à caractère , ou possédant un degré même médiocre de capacité administrative. Ce sont des valets qui ont pris le sceptre de leurs maîtres après les avoir assassinés.

« Aucun d'eux n'a de crédit populaire , ni de part à l'estime publique, ni d'ascendant marqué sur l'opinion. Nul ne possè4e les facultés ni le caractère de chef de parti , et infiniment peu laissent même soupçonner la prétention de l'être. Tous ont appris à se défier de cette périlleuse élévation ; fussent-ils tentés d'y aspirer, ils

[1794-1795] CHAPITRE CINQUIÈME. id7

n'y parviendraient pas, car les racines de toute autorité individuelle sont dessëchëes; ni T Assemblée, avertie par l'exemple de Robespierre, ni le peuple, dégoûté de ses démagogues, ne le souffriraient. On peut donc regarder l'existence des idoles populaires et des charlatans en chef comme étant irrévocablement finie.

« Différentes cabales partagent l'Assemblée, et toutes, se couvrant des apparences , masquent leurs intentions secrètes, et paraissent jouer un jeu contraire à celui qui les occupe effectivement.

a La seule de ces cabales qui méritât le nom de faction il y a quatre ou cinq mois , est celle de la Montagne ou des Jacobins. Elle avait hérité du génie, des mesures de Robespierre , et se proposait de continuer sur ses traces le régime révolutionnaire et exterminateur. Là était le siège du sans-culottisme , du pillage universel des propriétés, et des sentences de mort contre les propriétaires sans distinction. Les Jacobins tendaient à la loi agraire, à la communauté des biens et des pouvoirs, et à l'institution d'une démocratie agricole, militaire et conquérante : ils avaient déclaré la guerre au commerce, aux arts, à l'industrie^ et voulaient changer la France en une république de soldats laboureurs.

(( Cette faction a succombé précisément par ce qui semblait devoir la soutenir, je veux dire par le refuge que cherchèrent dans son sein les membres des anciens comités de salut public et de sûreté générale , dépositaires et exécuteurs des fureurs de Robespierre. La grande majorité de la Convention ne leur ayant point pardonné cette complicité , et pour les perdre ayant soulevé contre eux l'horreur et l'opinion publique , ils ont entraîné dans leur décri les Jacobins qui menaçaient de les soutenir.

as MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

« Sa Majesté Impériale et Royale n'ignore point de quelle manière cette infernale société a été réprimée y sans être néanmoins formellement proscrite. L'exécration de la France a obéi au signal que donnait la Convention 9 dans les départements comme à Paris ; les Jacobins, chassés de leurs clubs, des administrations, des bureaux, n'ont plus osé même s'assembler ; la haine générale les poursuit partout.

« Us ne comptent pas cinquante membres à eux dans la Convention , minorité condamnée à l'humiliation et au silence qu'elle imposa autrefois , le fer en main , à ses adversaires. Mais on se tromperait de croire cette faction étouffée.

« Cette dangereuse faction , quoique abhorrée du public et en minorité à la Convention, peut encore regagner la supériorité par un coup de main semblable à ceux qui ont décidé les différentes époques de la révolution , et dont la durée de l'état républicain leur fournira tôt ou tard l'occasion.

« Le parti adverse des Jacobins a reçu le nom de Modérés^ il ne mérite cette qualification que dans le sens relatif, car, sans la conduite des Jacobins proprement dits , celle des modérés pendant le cours de la révolution ne devrait les conduire qu'à l'échafaud. Les principaux membres de ce parti ont figuré dans tous les forfaits du temps : ils furent complices des mas^cres des 2 et 3 septembre 4792 ; la plupart votèrent le régicide et en conduisirent les délibérations préparatoires. Jusqu'au milieu de l'année courante , ils appartinrent au club des Jacobins, dont ils étaient alors les orateurs et les soutiens. Mais réduits à la sçconde ligne par la suprématie de Bjobespierre et de ses coadjuteurs , ils s'étaient rangés sous la bannière de Danton ; ils parti-

cipèrent à ses craintes, à ses projets, et ont failli participer à sa destinée. Comme ce chef^ et intimidés par le tribunal révolutionnaire à Télévation duquel ils avaient concouru , ils laissèrent périr la reine de France et M"* Elisabeth y avec le désir de les sauver. Devenus suspects à Robespierre, étrangers aux comités qui couvraient la France de sang et de ruines, leur arrêt de proscription était signé lorsque, le29 juillet dernier, ils prévinrent leurs bourreaux en les faisant traîner au supplice.

« Cet acte de nécessité faisant paraître les modérés sous le caractère de libérateurs de la Convention et des opprimés, leur donna le suffrage public, sans leur donner ni Testime, ni la confiance. Ils s'aperçurent avec raison qu'ils ne se populariseraient jamais s'ils ne faisaient rétrograder le régime révolutionnaire, et s'ils ne déclaraient pas la guerre à ses fauteurs. Aussitôt les prisons s'ouvrirent, la guillotine permanente disparut, les tribunaux révolutionnaires furent fermés , les mesures de terreur représientées comme des crimes; la presse et la parole brisèrent leurs chaînes, on promit la sûreté au dedans, on fit espérer la paix au dehors. Le mouvement public qu'excita ce changement inopiné en nécessita l'extension et la durée. Il soutint le système de douceur adopté par les nK)dérés, beaucoup plus que les modérés eux-mêmes ; il les aida à obtenir dans la Convention une majorité suffisante contre les partisans de la terreur. Jusqu'à présent ce parti a donc tiré toute sa force du sentiment populaire, et lui obéit, non pas après l'avoir formé, mais après lui avoir redonné son essor.

« Aucun de ses membres ne croit à l'existence future de la France en république ; chaque jour, en feignant d'en proclamer l'immortalité, ils travaillent à en

ébranler les fondements , mais ces hommes, d'un génie étroit et d*un caractère encore plus méprisable que leur génie, sont alternativement poussés, et au gré des circonstances, de l'ambition à la crainte et de la crainte à Tambition.

(( Sans les craintes que le sort de leurs prédécesseurs leur inspire , ils désireraient contenrer la république pour en rester les dictateurs; mais il y a raison de croire que leurs pensées et leurs plans se tournent aujourd'hui vers le rétablissement de la royauté. Une multitude d'informations précises et uniformes, des démarches clandestines et Texamen attentif de la direction graduelle que les modérés impriment à TAssemblée et à l'opinion publique , me laissent peu de doute à cet égard.

« Peu après la fin de Robespierre, je fus consulté par quelques chefs constitutionnels, exilés de France, sur un plan de conduite et de rapprochement qu'ils suggéraient aux modérés ; ceux-ci , sans répondre directement à cette communication, ont suivi si littéralement la marche qui leur était tracée, qu'il ne restait à peu près plus qu'à consommer le dernier acte, en proclamant le jeune roi. Si l'armée de Sa Majesté Impériale et Royale se fût maintenue sur la Meuse, et les Anglais dans le pays de Généralité; si les Espagnols n'eussent pas perdu deux provinces en six semaines, si le roi de Prusse n'eût pas échoué devant Varsovie et menacé de retirer la moitié de son armée du Rhin, ces préliminaires monarchiques se fussent rapidement fortifiés dans la Convention. Mais l'espoir de détacher de la coalition le roi de Prusse et les puissances du midi, celui d'envahir la Hollande et de la rançonner ; enfin le cri de paix artificieusement propagé de la diète de

[1794-1795] CHAPITRE CINQUitME. * i2i

Ratisbonne dans l'empire entier, ont persuadé TAssemblée de Paris que, maîtresse de finir la guerre, elle Tétait par conséquent de fixer sa destinée et celle de la France de la manière la plus indépendante.

« Par ce concours de circonstances, le rétablissement d'un roi cessant pour eux d'être de nécessité, les mo* dérés feront*ils par une politique éclairée, ou par un intérêt bien entendu^ ce que la crainte ne les oblige plus de faire ? Il est impossible de répondre affirmativement à cette question, puisqu'elle dépend d'hommes uniquement gouvernés par les passons. Mais je puis certifier à Sa Majesté l'empereur et roi, qu'individuellement dégoûtés de la république, les modérés ne perdent pas de vue le projet de rétablir la royauté.

i< Quelle royauté entendent-ils rétablir, en quel temps et par quel moyen ? Ce sont des questions que l'avenir et les circonstances peuvent seuls résoudre . Ambitieux ou lassés du gouvernement, les modérés et leur clientèle ne renonceront à leur domination passagère, qu'en affermissant leur sûreté pour l'avenir. Ce ne sera jamais qu'en leur garantissant positivement leurs vies, les fortunes illégitimes qu'ils ont acquises au scandale de la France , et la certitude de n'être pas recherchés, qu'ils consentiront à remettre le sceptre dans les mains du monarque; ils se réserveront la forme du gouvernement, un retranchement contre ceux qui administreraient la régence.

(( Les difficultés de ce problème rattachent, malgré eux, à la république ceux des révolutionnaires qui seraient tentés de l'abolir. Si leurs mains insensées et criminelles eussent épargné la reine et M"*' Elisabeth, l'une de ces deux princesses, avec lesquelles la Convention eût capitulé, aurait servi à terminer les

in MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

embarras de la régence ; mais on redoute de Tattribuer aux princes, frères de Louis XYl, et Ton ne sait comment les remplacer. Le même principe de crainte et de haine contre les princes émigrés divise encore les républi<> cains chancelants sur le choix d'un roi. Les uns songent au jeune orphelin qui languit dans la tour du Temple ; d'autres au duc d'Orléans retire en Suisse, prince qui, sans partager les vices et les crimes de son père, a servi le parti populaire jusqu'à la mort du roi, et qui ayant afHché la profession d'attachement à la constitution de 1791, est beaucoup moins redouté des républicains, qui se flattent au contraire d'en%avoir tout à espérer. Le troisième enfin, pense à changer la dynastie et à donner le trône à un étranger.

« A quelque préférence que se déterminât la Convention, il faut regarder comme certain qu'elle réduirait d'abord l'autorité royale à une pure représentation, et qu'elle conserverait la réalité de sa puissance. Le temps de cette révolution est donc nécessairement indéterminé.

« Les moyens par lesquels ils effectueraient cette entreprise consiste , en général , dans la proscription successive du parti jacobin , dans des efforts indirects pour dégoûter le peuple du gouvernement républicain, dans l'adoucissement du régime révolutionnaire et l'improbation de ses maximes, dans un rapprochement avec les constitutionnels, auteurs ou partisans de la loi de 1 791 ; enfin dans la formation d'une majorité tellement prépondérante à la Convention et dans Paris, que l'on pût proclamer sans risque le décret qui fixerait la restauration du monarque.

« Le parti que je viens de décrire compte cent à cent cinquante membres dans la Convention ; il ne doit

sa prépondérance qu'à la haine de la grande pluralité de l'Assemblée pour les Jacobins. Du reste , aucun de ces modérés ne mérite le nom de chef^ ni n'est capable d'en soutenir le rôle. Le peuple ne leur porte aucune affection individuelle, il leur serait impossible de l'émouvoir pour leur cause personnelle, du moment où elle cesserait d'être celle du public.

« Le troisième parti existant dans la Convention est composé d'environ cent cinquante-quatre membres qui refusèrent de voter la mort de Louis XVI, et de soixantequatorze députés presque tous dans le même cas, et enfermés depuis la révolution du 31 mai, qui décida la supériorité des Jacobins et qui amena celle de Robespierre. Ces cent cinquante-quatre représentants n'échappèrent à la prison que par défaut d'influence et par le silence profond auquel ils se condamnèrent à la Convention. Il y ont séjourné onze mois sans oser ouvrir un avis, annulés par la terreur, et attendant chaque semaine l'instant de leur supplice.

« Celui de leurs soixante-quatorze collègues détenus, invoqué tous les jours par les Jacobins, n'a tenu probablement qu'à la quantité de victimes plus utiles que le comité de salut public avait à sacrifier avant eux. Par un effet des conseils insinués de Suisse aux modérés , ceux-ci ont fait élargir les soixante-quatorze députés prisonniers, et malgré les oppositions d'une partie de la Convention, sont parvenus à les faire rentrer au sein de l'Assemblée.

(Y Réunie en 1 792 et en 1 793 à la faction dite des Brissotins, du nom de Brissot l'un de leurs chefs, ou des fédéralistes, parce qu'on leur attribua le projet de convertir la France en une confédération de républiques, présidée par un roi, cette section de députés nationaux

compte des hommes honnêtes^ quelques têtes ardentes et gâtëesy et encore plus d'hommes faibles accoutumes à céder à la violence des conjonctures. La plupart votèrent , en 1792, la république sans la désirer, ni même sans la juger praticable. L'expérience terrible qu'ils en ont faite les a suffisamment éclairés ; elle leur a même redonné un degré de courage dont ils sentent la nécessité; les sentiments actuels de plusieurs d'entre eux sont connus , et l'on peut regarder le plus grand nombre comme partisans secrets de la monarchie, et comme déterminés à en seconder le rétablissement, au moment où l'état de la scène permettrait d'en avouer l'entreprise.

« Les modérés se sont fortifiés par ce parti qui^ cependant n'ayant point les mêmes crimes à se reprocher, ni le caractère aussi suspect que la plupart des modérés , ne s'est placé sur la ligne que comme point d'appui. Tant que ces derniers n'adopteront pas une marche plus décidée, les fédéralistes s'en défieront d'autant plus, que les principaux des modérés actuels les poursuivirent dans le temps avec acharnement, et concoururent à faire guillotiner , au mois d'octobre 1793, les vingt-deux chefs de la faction fédéraliste.

u Le dernier parti qu'il me reste à faire connaître, consiste dans la classe de députés, intermédiaire entre les Jacobins et les modérés. Il est plus aisé de définir leur caractère que leurs intentions; la plupart se sont signalés par des opinions atroces; leur conduite fut conforme à leurs opinions. Sans les Jacobins d'aujourd'hui, la révolution n'aurait point eu de moteurs ni d'instruments plus pervers.

(( Si cette ligue des républicains mitigés acquérait de la consistance et quelque supériorité, elle remplacerait

[1794-17953 CHAPITRE aNQUIÈME. i25

les Jacobins, en modifiant seulement leur audace^ leur férocité et leur but final.

(( Malgré eux le système de modération a prévalu : quoi qu'ils n'aient pas osé manifester une opposition ouverte, ils ont tendu et tendent encore à empêcher l'affaiblissement du régime révolutionnaire.

« Les modérés combattent les royalistes avec mol* lesse et les Jacobins avec fureur. Les républicains mi* tiges feraient grâce aux Jacobins s'ils ne redoutaient leurs chefs, et scelleraient leur réconciliation avec le sang des royalistes.

« On retrouve parmi eux le principe fondamental de la révolution, celui de tout sacrifier à la convenance, et de n'être jamais retenu dans sa marche par aucun motif de morale, de justice, de droit et de devoir. Là, ainsi qu'aux Jacobins, prévaut le système des confiscations, mais par des voies moins sanguinaires.

c( L'esquisse rapide des différents partis dans lesquels la Convention est subdivisée aidera Sa Majesté à saisir le caractère général de ce congrès anarchique.

« Sa mobilité dérive de l'opinion générale et commune à la grande pluralité des individus qui le composent, que l'existence de la Convention est forcée, dangereuse à ses propres membres, et qu'elle est dévouée à des crises perpétuelles. En conséquence, on s'avoue généralement la nécessité d'arriver à une forme de gouvernement moins terrible que celle d'une Assemblée où la faction qui usurpe son despotisme peut, d'un jour à l'autre, envoyer la minorité à l'échafaud.

« Mais, d'accord sur ce point, on ne l'est nullement sur les moyens de l'atteindre, ni sur la nature du régime qu'on voudrait substituer à celui du moment.

« L'hypocrisie et la fureur occupent alternativement

iî6 MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

la scène. Chaque séance est un mensonge de plusieurs heures^ à Taide duquel on dëguise ses propres intentions. La crainte d'être soupçonné d'idées contraires à celles que Ton professe, fait exagérer encore la dissimulation. Les papiers publics qui transcrivent les débats de la Convention ne représentent donc que Thistoire d'une mascarade. Cette habitude de fausseté toutes les fois qu'il s'agit d'opinions, cède aux passions brutales, à la haine, à la jalousie, à la vengeance, dès qu'on s'occupe des personnes.

« Individuellement la Convention est composée de pygmées ; mais ces pygmées, toutes les fois qu'ils agissent en masse, ont la force d'Hercule, celle de la fièvre ardente : c'est qu'ils sont poussés par les passions, par le plus grand des intérêts, celui d'échapper à la destinée dont les menacent cinq ans de crimes.

« Quoique le plus petit nombre de ces députés pense sérieusement à fonder une république, la majorité physique de la Convention est encore républicaine, c'està-dire que les dangers du rétablissement d'un monarque les effrayent encore plus que les orages de l'anarchie et les vicissitudes de l'autorité dont ils se sont emparés.

u Après avoir décrit à Sa Majesté l'empereur et roi les cabales et l'esprit de la Convention, il me reste à l'entretenir des partis qui existent hors de son sein.

a Le glaive de Robespierre, en frappant un an entier les révolutionnaires autant que les royalistes, a consi* dérablement diminué le nombre des républicains. Le nombre des républicains opiniâtres se réduit donc aujourd'hui : 1 ^ à la clientèle du parti des Jacobins et de celui des républicains mitigés de la Convention ; 2^ aux enthousiastes pour qui le dogme de l'égalité est

beaucoup plus cher que la liberté même, ou à ceux qui dans ce même dogme trouvent une ressource de fortune ou de vanité; 3^ aux gens bornés qui, ne voyant aucun milieu entre la république et l'ancien régime, se rattachent à celle-là pour ne pas retomber dans celui-ci ; 4^ enfin, à de jeunes romanciers politiques, gâtés par la lecture de Rousseau et de l'histoire des républiques anciennes, pour qui le palais des Tuileries est le Capitole, la Convention le sénat de Rome, une expédition dans deux ou trois provinces voisines de la France, la conquête du monde, et qui, de bonne foi, se persuadent que la république française est appelée à déployer les mœurs de Sparte , la législation de Platon et la grandeur de Tancienne Rome. Ce sont là presque tous de méchants écrivains , des régents de collège , des gens de lettres, des orateurs de cafés. Tant que les clubs de Jacobins ont subsisté à Paris et dans les provinces, ils servaient de ralliement aux républicains forcenés ou spéculateurs. Depuis la clôture de ces sociétés, le parti épars flotte obscurément et sans boussole ; il a perdu de son poids, et perd chaque jour de ses adhérents.

« On ne peut, sans exagération, estimer au delà du quart des habitants de la France le nombre d'hommes quelconques qui poursuivent invariablement le maintien de la république.

« Les royalistes forment une portion plus considérable, si Ton comprend sous ce nom et indistinctement tous les citoyens qui désirent le rétablissement de la royauté et de la religion. Par approximation, on peut les évaluer au tiers des habitants ; mais rien de plus dissemblable que les diverses sections de ces partisans de la monarchie : ils diffèrent essentiellement en force et en opinion.

« Une classe distinguée dans l'origine sous le nom d'aristocrates, c est-à-dire le clergé, la noblesse, la haute finance, les grands propriétaires, ont perdu par l'émigration ou par les supplices la plus grande partie des personnes que l'illustration de la naissance, les places du gouvernement, de la magistrature ou de l'armée et leur fortune, avaient mises à la tête de l'Etat. Les confiscations et les séquestres ont anéanti leur opulence. Parmi ceux qui vivent encore en France , le très-petit nombre a conservé les débris de son patrimoine, et ne les conserve que précairement, à peine en connaît-on quelques-uns, que la voix publique, dans un moment favorable, appellerait à prendre les rênes, et à foader une restauration. Des vieillards, des femmes, des enfants, quelques ecclésiastiques et gentilshommes cachés dans leur province, voilà ce qui compose maintenant les derniers restes des aristocrates proprements dits.

« On peut y joindre encore Ifes braves habitants de la Vendée et d'une partie de la Bretagne. La guerre de 1793 en a fait périr moins que de patriotes; ces derniers avouent une perte de deux cent cinquante mille individus, de tous sexes, tués ou égorgés. La Vendée en a perdu près de deux mille^ soit sur le champ de bataille, soit dans les supplices, soit de misère, soit par la déportation.

(( Dans la même section des royalistes, on peut ranger encore nombre de personnes du tiers état, soit dans la robe, soit dans le commerce, soit parmi les bourgeois en général qui, ayant adopté dans l'origine quelques-unes des idées de la révolution, regrettent amèrement qu'elle ait jamais commencé, et la verraient finir avec joie, même au prix du retour de l'ancien régime.

[1794-1795] CHAPITRE CUIQlJlÈMiiL 129

« Sa Majesté Impériale et Royale observera que de ces trois catégories de royalistes purs, une seule, celle de la Vendée, peut être considérée comme active et importante. Les deux autres ne sont pas encore revenues de la terreur qui a frappé le royaume entier de léthargie ; elles sont en général dans une impuissance totale d'action et même de volonté. Nul personnage pour les rallier et les conduire. Ils ne pourraient devenir utiles que par leur union au parti constitutionnel, fondateur de la constitution de 1 791 , professant le dogme fondamental du gouvernement monarchique, et encoi*e plus opprimé depuis i 792 que les royalistes purs.

c< Quoique la terreur, Tambition, l'intérêt et la guillotine Taient diminué depuis Texistence de la république, le parti t^onstitutiônnel embrasse encore une grande partie des bourgeois et des propriétaires de la campagne. Indubitablement il comptait pour lui, en 1 791 et 1 792, la pluralité des Français : le roi Louis XYI avait fait constater cette vérité. Dix-huit mille officiers de tout grade nommés à Tarmée par les constitutionnels , soixante et onze administrations de départements sur quatre-vingtdeux, la plupart des tribunaux, les commerçants, les fabricants, tous les chefs et la grande partie de la garde nationale de Paris, étaient alors dans les intérêts de ce parti. Plusieurs de ses chefs ont péri, un plus grand nombre sont sortis dé France, ses adhérents ont été et sont encore condamnés à la dissimulation et à la nullité ; mais ses racines, cachées sous une grande surface, repousseront de toutes parts au moment où la tyrannie répubhcaine s'affaiblira.

H A l'avantage du nombre, les constitutionnels joignent celui d'être plus voisins de la révolution, d'en mieux coonaître les ressorts et la manœuvrci et de poun. 9

i30 MÉMOIRES ET CORRESPONDANCE.

voir s'allier avec les déserteurs de la cause républicaine. Leur ancienne théorie^ plus démocratique encore que monarchique^ est aussi plus accessible à cette foule d'ignorants ou d' enthousiastes ^ infectés de la doctrine de Tégalité et de la souveraineté du peuple. Placés comme intermédiaires entre les aristocrates et les républicains^ non-seulement leur faction sert de dépôt à toutes les conversions, elle présente de plus à la nation un système déjà connu, déjà consacré, déjà érigé en loi, et dont la destruction a emporté les regrets de la majorité du peuple.

« Cependant ce parti est aujourd'hui aussi dispersé et presque aussi insignifiant que celui des aristocrates. Privé de chefs , de la faculté de se réunir et de s'assembler, difficilement parviendrait-il à soulever par son propre poids l'édifice monstrueux de la république , et à le renverser tout seul. Mais il existe une affinité entre ces membres et les anciens fédéralistes de la Convention, qu'on peut envisager maintenant comme des constitutionnels secrets; \ts modérés mêmes, qui ne rétabliraient la royauté qu'à des conditions constitutionnelles, tendent, par la nature des choses, au même rapprochement.

(( Les opinions actuelles de ce parti, conformes à celles de ses chefs, se sont améliorées par la funeste expérience de leurs premiers essais. Tout ce qui marque parmi eux par les talents et par le crédit est unanime à désapprouver les bases de la constitution qu'ils fabriquèrent et qui les a perdus : convaincus de la nécessité de la réformer, ils institueraient aujourd'hui une monarchie limitée, mais non écrasée comme en 1791 parle pouvoirdu peuple ou de ses délégués;ils rendraient au gouvernement royal une bien plus grande

[1794-n951 CHAPITRE CINQUIÈME. 131

énergie, en circonscrivant son autorité en matière de législation et dUmpôts par la représentation nationale, qui serait divisée, comme en Angleterre, et exercée par les seuls propriétaires.

« D'accord sur les opinions fondamentales, les constitutionnels le sont peu dans leurs vues personnelles : il règne beaucoup de rivalités particulières dans ce parti fécond en intrigant, en ambitieux, en hommes dévorés de l'envie déjouer un rôle. M. de La Fayette sa cabale , MM. de Lameth en ont une autre , Dumouriez a ses partisans; d'autres comités ont encore leurs héros et leurs vues personnelles. Le malheur commun a peu rapproché ces oppositions mutuelles. Quant au peuple, il n'a voué ni estime, ni attachement à aucune des factions actuellement existantes à la Convention^ encore moins à leurs principaux membres : il les verra régner ou égorger avec la même indifférence. »

132 MÉMOIRES ET CORRESPOKDAISCE.

Lettres sur la paix de Bâle à l'abbé de Pradt , à M. de Hardenberg, au général Heyman, au maréchal de Gastries.

De toutes les éventualités possibles à prévoir, aucune n'inquiétait plus Mallet que la signature de paix partielles entre la Convention et divers États de la coalition. I^ faisceau serait rompu et la Convention sauvée^ au moment même où ébranlée déjà et prèle à perdre l'équilibre sur le terrain mouvant de l'opinion qui demandait la paix à grands cris, elle était menacée d'une chute prochaine. Dès le mois de novembre 1 794, Mallet avouait ses alarmes à l'abbé de Pradt.

LETTRE DE MALLET DU PAN A L'ABBÉ DE PRADT

Berne, !•' novembre 1794.

(c Voilà Coblentz et les États ecclésiastiques gobés sans brûler une amorce. En repassant le Rhin , les Prussiens ont abandonné Mayence aux Autrichiens. MoUendorf a promis à son armée de bons quartiers d'hiver qu'il va prendre, et une paix très-prochaine de son maître avec les ennemis. Ces désastres et ces scandales tiennent aux mêmes causes. Il est évident qu'on ne veut pas se défendre. 11 n'en faudrait pas tant que

[170b] CHAPITRE SIXIEME. 133

vous en demandez pour finir dans six. mois la république et la révolution. Que les alliés soient à la gauche ou à la droite du Bhin , ils n'en triompheraient pas moins et presque sans combattre. Telle est l'irrésistible pente du torrent en France^ que la Convention est perdue si elle ne peut montrer la paix signée avant le printemps. Il n'y a plus qu'une passion ^ c'est la soif de la paix. Si les puissances, je vous le répète, gardaient contenance et présentaient à la nation l'alternative : guerre et république , paix et monarchie , le résultat ne serait pas douteux, en observant cependant de ne rien faire qui ranimât les passions et les craintes. Mais tout me fait craindre qu'on ne précipite la paix et qu'on ne la fasse comme on a fait la guerre , sans examen ni connaissance de son ennemi. Alors la Convention reprend son assiette, et l'olivier à la main, elle fera recevoir, n'en doutez pas , tel essai de gouvernement républicain qu'il lui plaira de proposer. Retenez bien que c'est la paix qu'on veut généralement , avec ou sans monarchie. Celle-ci n'a encore que des partisans timides : la masse commence à oublier qu'il y ait jamais eu un rot, et une fois la paix faite au dehors et un régime doux au dedans, le peuple n'aura plus d'intérêt à désirer un autre ordre de choses. Ceux qui y aspirent étant sauvés des cachots et^es guillotines, se contenteront d'une mau^ vaise auberge, sans faire un pas pour atteindre un châ-. teau où ils seraient beaucoup mieux logés. »

Sur ces entrefaites, M. de Hardenberg lui ayant demandé sa correspondance, Mallet ne manqua pas, en présentant le tableau de la France et des change^ ments qui venaient de s'y opérer, d'appuyer sur la persistance de la doctrine révolutionnaire , vrai

et redoutable danger toujours suspendu sur l'Europe.

« Ce qui ne change point , disait-il avec force ^ c'est Tessence de la doctrine révolutionnaire. Tous ceux qui, en France, ont voulu et veulent la république, en sont infectés : elle domine dans les administrations , danâ les sections, dans les clubs; les sociétés populaires formées dans chaque ville , bourg ou village , et où tout le bas peuple se rend tous les soirs , en sont le dépôt et Taliment. Cette théorie antisociale est pour tous les partisans de la révolution une véritable religion. C'est ce que n'observe point cette foule absurde d'écrivains et de raisonneurs ignorants qui , en Allemagne , cherchent à aveugler les souverains et les peuples , en représentant sans cesse la révolution française comme locale, comme produite par des causes particulières à la France, comme entretenue par la nécessité de résister à la guerre étrangère. Rien de plus faux que ces assertions. Lé système révolutionnaire est applicable à toutes les nations; ^ il a pour base des maximes philosophiques propres à tous les climats et ennemies de tous les gouvernements. Ses auteurs ne font pas plus de grâce à celui d'Angleterre qu'au gouvernement oriental ; ils ont empoisonné de leurs prédications les républiques comme les monarchies. On a vu, on voit leurs émissaires catéchiser le peuple des Etats neutres , de Gênes , de Suisse , de Suède , tout comme celui des puissances belligérantes. Les trois Assemblées qui ont subverti la France, et celle d'aujourd'hui plus particulièrement , ont fait de ce système un objet d'enthousiasme aveugle. Le fanatisme d'irréligion , d'égalité , de propagandisme , est aussi exalté et mille fois plus atroce dans ses moyens que ne le fut jamais le fanatisme religieux.

« Cette secte redoutable s'est alliée aux presbytériens en Angleterre , aux illuminés en Allemagne , à tous les disciples de la philosophie moderne dans TEurope entière. Tous regardent aujourd'hui la France comme la métropole de leur doctrine et le centre d'union. Les religions 9 jusqu'ici ^ tendirent à réprimer les passions; celle-ci les excite toutes et les met en liberté. Elle recrute au nord comme au midi, dans toutes les régions ^ dans toutes les conditions , dans tous les Etats , les am* bitieux qui n'ont pu parvenir, les gens décriés ou ruinés, les hommes de lettres qui s'imaginent tous être seuls capables de gouverner, les mécontents, les visionnaires, les têtes ardentes et les classes inférieures du peuple. Elle se déploie, se propage comme l'islamisme, par les armes et par l'opinion : d'une main ils tiennent le sabre et de l'autre les droits de l'homme. L'un des principaux motifs qui détermina ses fondateurs à entrer en guerre avec les puissances, fut l'espoir d'accélérer les progrès de la religion révolutionnaire par la conquête et par la corruption dçs peuples et des soldats. La Convention et le club des Jacobins ont organisé leur»* missions de prosélytisme dans l'intérieur et chez l'étranger, comme les jésuites organisèrent les leurs en Amérique et à la Chine. »

Cependant les premiers soupçons de Mallet du Pan ne tardèrent pas à prendre de la consistance : on vit bientôt arriver à Bâle des députés conventionnels nommés poutop&ation secrète ^ un chambellan prussien, des diplomates, l'ambassadeur de Suède, M. de Staël, et enfin Barthélémy en personne; toqt annonçait que cette ville était le rendez-vous de négociateurs venus pour traiter. A ce coup, l'imagination

de Mallet, en lui déroulant une chaîne de lâchetés et de désastres, le rendit un moment injuste. 11 voyait déjà l'Autriche se retirer découragée ou décidée à tourner ses armes contre la Prusse , ces défections entraîner tout le reste, et les Anglais payant cher leur politique, rester seuls et impuissants sur Tarène. Il jugea alors que sa correspondance pour M. de Hardenberg devenait inutile , et il la suspendit. Sa surprise fut grande en recevant par le général Heyman , de la part du ministre prussien , des instances pour continuer ses communications.

11 répondit sur-le-champ :

Page 1