‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 31 sur 42 · LETTRE DE MALOUET A M. L. MALLET · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALOUET A M. L. MALLET

Londres , 34 novembre.

i< Je ne sais, mon cher pupille, ce que seront devenues mes lettres à M, votre père. J'ai été trois semaines sans vous répondre, parce que vous ne me donniez point d'adresse en m'annonçant un déplacement prochain ; ensuite je vous ai écrit à Constance , ensuite j'ai écrit à votre père à Fribourg en Brisgau et à Constance, enfin je vous écris à Berne. Si celleci vous parvient , faites réclamer les trois autres : il y

en a une de Lally, à Fribourg, et ces dernières lettres sont intéressantes pour moi , peut - être pour vousmême , en ce que j'y fais part à votre père d'une idée qui me travaille et qui n'est point une idée creuse. Je me suis mis dans la tête de devenir administrateur de la marine de l'empereur dans les nouvelles possessions de l'Adriatique. Dans le fait, de l'intendance de Toulon à celle de Venise il n'y a qu'un pas , et comme les États héréditaires de la maison d'Autriche n'ont encore produit aucun intendant de marine, je ne vois pas pourquoi je ne me mettrais pas sur les rangs. Il y a au contraire deux raisons pour que j'y songe : la première, c'est que l'empereur, soit qu'il veuille faire peu ou beaucoup avec les nouveaux arsenaux, les ports, les matelots qu'il vient d'acquérir, dans tous les cas a besoin de quelqu'un qui entende cette administration quant à la pohce et à la partie économique. La seconde raison, que je pourrais dire la première, sauf le respect que l'on doit aux souverains , c'est que je ne sais que faire ni que devenir. La colonie de Saint-Domingue est finie ou expirante , ainsi que ma députation. Je ne prévois ici de ressources dans aucun genre. Vous savez ce que c'est que l'Angleterre pour un étranger, on lui fait la charité, mais voilà tout. Je n'ai point de dettes, mais je n'ai pas d'argent ; il est donc naturel que je cherche à vivre de mon travail là où il peut être utile, et vous croyez bien , mon cher ami, que si j'étais employé dans le genre que j'indique , je vous y trouverais aussi une place. 11 s'agit de savoir si votre père, par ses amis , ses relations à Vienne , peut me servir ou indiquer à la princesse de Bouillon , à Francfort , à qui j'en ai écrit , ce qu'elle doit faire pour réussir. Je suppose que votre père a conservé une correspondance avec

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Tarchiduc. Je lui ai mandé que je pouvais réunir ici et emmener avec moi les débris de [^administration de Toulon, en ingénieurs, officiers de port, maîtres de marine , etc. Et je pense que cette petite colonie ne serait point à dédaigner par la cour de Vienne , car dans une nouvelle possession ainsi acquise , les naturels du pays ne peuvent pas être employés avec beaucoup de confiance de la part du nouveau souverain , tandis que des proscrits comme nous , sont nécessairement attachés à la puissance qui les fait vivre. C'est à vous, c*est à voire père à commenter mon texte; je m'en rapporte à l'amitié de tous les deux , d'autant que s'il y a planche pour moi dans le naufrage, le port où j'aborderai sera aussi l'asile de mes amis.

«J'ai suivi votre politique, votre cours d'observations depuis que nous sommes séparés : vous avez été élevé à trop bonne école pour n'avoir pas déjà votre part patrimoniale, qui est la sagacité jointe à la justesse de vues. Votre père ne se trompe dans ses conjectures et ses combinaisons que lorsqu'il n'y a que les esprits faux qui puissent deviner. Cette paix de l'empereur me paraît grosse d'une nouvelle guerre ; ce grand cloaque français ajourne de plus en plus sa pacification. Dans l'état où est l'Europe, mon ami, vous conviendrez qu'il n'y aurait rien de plus sage pour moi que d'aller passer le carnaval àr Venise , sauf à déloger dans le carême. Cependant, si j'étais une fois intendant de l'Adriatique, je défendrais le terrain pied à pied, et je serais plus à portée d'offrir en cas de besoin mes services au Grand Seigneur. N'allez pas traiter mon affaire en plaisantant, je vous permets bien d'en rire en lisant ma lettre, mais après avoir lu reprenez votre sérieux et travaillez tout de bon au succès de cette grande entre-

prise. Ici 9 mon ami^ je ne peux rien faire pour votre service, je vous dirai seulement par supplément ou par répétition de Montiosier, que nous nous flattons d'une paix prochaine avec TEspagne et d'une nouvelle coalition des puissances du nord et de celles du midi. Dites à votre père qu'il tâche d'en tirer meilleur parti que de la première. Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur. »

Meunier, de son côté, écrivait à Mallet du Pau, de Weimar :

i( Dans les détails que vous avez la bonté de me donner, je suis fâché de n'en point rencontrer qui vous soient personnels. Vous ne me dites pas si vous restez en Suisse, si vous avez reçu une réponse de vos amis de Vienne ; je veux connaître jusqu'à votre logement, vos ennuis et vos distractions. Je vous ai trop fréquenté en Suisse, pour ne vous avoir pas voué un intérêt trèsdistinct de la politique.

(( J'espère que vos relations à V... ne sont point interrompues. Je vous invite, mon cher ami, à surmonter votre répugnance et à vous occuper de votre avenir. Je sais que l'indépendance de votre caractère doit vous rendre toute sollicitation bien pénible : mais c'est un grand sacrifice que vous devez à vos enfants. Quant à moi, qui aimerais tout autant que vous à mépriser la fortune si j'étais assuré d'avoir le nécessaire, je ne néglige rien pour me procurer des ressources à l'avenir. Celle que j'ai actuellement n'a cessé d'être désagréable que pendant quelques jours. L'inapplication, la léthargie, la mauvaise humeur et l'ennui qu'elles entraînent sont à peu près les mêmes qu'en Suisse ! J'ai plusieurs projets pour faire subsister mes enfants. S'ils ne réus-

sissent pas, je serai forcé de recourir à des travaux littéraires 9 où je voudrais bien que nous pussions être associés; si la fortune vous condamnait à la même ressource, peut-être nos noms réunis obtiendraient-ils quelque faveur. »

Dans une autre lettre, Meunier annonce à Mallet que la bienveillance du duc de Saxe-Gotha a fixé ses projets :

« Je suis à Weimar depuis hier , j'ai passé plusieurs jours à Gotha , et le reste du temps à Erfurt. J*ai été fort bien accueilli à la cour de Gotha par le duc et par la duchesse, quoique Tun soit accusé dans le public d'une aristocratie excessive et l'autre de démocratie. Ce prince se conduit avec les Français avec l'humanité la plus touchante , il a recueilli ceux que l'électeur de Mayence avait renvoyés d 'Erfurt, et les comble de politesse et de bienfaits. S'il a eu, comme on assure, des principes de démocratie , c'était uniquement par illusion du bien public. Il a maintenant les opinions les plus saines, et tous les émigrés qu'il a reçus ont pris le bon parti de suivre son exemple et m'ont fort bien traité.

« Je ne vois donc que dans un grand éloignement la possibilité de notre retour en France. Vous avez encore quelques moyens d'attendre, avant de vous faire un établissement; mais pour moi, mon cher ami, j'ai dû saisir le premier projet supportable qui s'offrait dans de si tristes circonstances. Le jeune homme dont je suis chargé ne pouvait me procurer une pension qu'autant que je consentirais à le suivre plusieurs années encore. J'ai donc accepté avec empressement la proposition que m'a faite le duc de Weimar, de me

charger d^uo institut d'éducation dans une de ses maisons de campagne. J'y gagnerai de pouvoir rester avec mes enfants.

(( Je ne pense pas que je puisse avoir des jeunes gens de Berne. Faites cependant lire le prospectus aux personnes de notre connaissance et dites-moi ce que vous en pensez.

« Écrivez-moi le plus tôt qu'il vous sera possible et croyez à mon sincère attachement.

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