‹ Mémoirs et correspondance de Mallet du PanChapitre 32 sur 42 · MOUNIER · texte numérisé non relu

MOUNIER

330 MÉMOIRES ET CORBfSPONDANCE.

Mallet du Pan est obligé de quitter la Suisse. — Fribourg-en- Brisgau. — L'abbé Delille , MM. Portalis. — Le Directoire fait envahir la Suisse. — Lettres de Mallet sur ces événements. — Réunion de Genève à la république française.

Le triomphe du Directoire, et la paix de Campo- Formio qui bientôt après laissa l'Italie et les États neutres à la merci de Bonaparte, changèrent la face des choses et de nouveau la position de Mallet en Suisse. Mallet était retourné à Berne pour ses affaires; il fut de rechef obligé de quitter cette ville, vers l'automne, peu après le retour de son fils à qui il confia la tâche de continuer ses correspondances avec M. de Hardenberg et M. de Souza. Lui-même se mit en devoir de chercher un asile, et il erra ainsi plusieurs semaines de Zurich à SchaflFhouse , à Bâle, à Constance : de cette dernière ville il écrivait à sa famille.

« Je suis occupé jour et nuit de nos embarras, de votre inquiétude, des désagréments, des pertes de temps, des frais de ce déplacement que la résistance rend si cruel , et qui n'eût été que gai si l'on eût pu pointer sur Fribourg tout de suite. Cette vie errante, ce désœuvrement , ces nouveaux visages, cette vie agitée si discordante avec la mienne, me donnent des moments de noir.

«Heureusement je me porte très-bien, grâce à la sobriété et au grand exercice. Le coup d'œil du lac et du Rhin m'a ravi, et a passé mon attente. A plusieurs égards je le trouve supérieur à celui du lac de Genève, quoique les rives soient moins décorées. Mais celles du Rhin sont bien autres que celles du Rhôue, encaissé, triste et impétueux, au sortir de Genève.

(( Je me renferme dans deux ou trois connaissances, entre autres, la maison de M. Cayeux, ancien trésorier du prince de Condé et ami de Duchemin. Il m'a comblé de prévenances et de soins. Pour le reste des émigrés, à un ou deux près, je m'en tiens à distance respectueuse.... Leur délire est ici en toute indépendance; leurs propos et leur ton sont vraiment burlesques. Chez l'empereur, ils en parlent, et de ses ministres et de l'Angleterre, comme on en parle dans les clubs de Paris.

(( J'ai vu Portalis à Zurich ; mais je n'ai su , après avoir causé dix fois avec lui, son nom qu'à bout touchant. Il m'a fait visite deux fois; malheureusement jamais nous n'avons été seuls, ce qui nous a gênés l'un et l'autre. Doulcet était aussi arrivé la veille de mon départ, w

Au premier moment, Mallet avait songé à s'établir à Zurich, où on lui avait fait un accueil plein de prévenances et témoigné une vive indignation contre le procédé du gouvernement bernois; mais la timidité avait bientôt succédé à ces dispositions généreuses. « Les Jacobins et les prudents se sontinquiétés de mon séjour ici; il en fut question en conseil avant-hier, mais sans molestation. J'ai vu le chef de la commission, et lui ai expliqué mon cas et assuré que mon

intention n'étant point de me fixer ici, je n'avais besoin que de huit à dix jours; on a même étendu ce terme, et tout s'est passé avec beaucoup d'égards et d'honnêteté. On ne laisse ici que quarante-huit heures à tout émigré. On imprime la liste générale des étrangers logés aux auberges, et ce, chaque jour : cette liste va à Bâcher et à Paris ; on a pris le biais de faire effacer mon nom de dessus cette note. »

il fallut de même renoncer à Neuchâtel ; on avait sondé le gouvernement prussien qui garda le silence; c'était un refus, on craignait de donner une autorisation. L'historien de MûUer, alors conseiller impérial, avait vivement pressé le publiciste exilé d'imiter Pellenc et de tourner ses vues du côté de Vienne. Mallet avait répondu sans détour, que lassé, excédé de faire sans cesse la guerre pour autrui à ses dépens, de rester en butte à toutes sortes de persécutions , de déplacements , de dégoûts , il était décidé à en finir, et si la guerre se renouvelait sans qu'il fût assuré d'un sort, de se retirer à Anspach ou à Brunswick , où on lui avait offert un asile et des moyens provisoires d'établissement; qu'enfin de là il verrait à la paix de gagner l'Angleterre par la Hollande, et de s'y fixer une fois pour toutes. Mûller entrait dans ses raisons, mais il le conjura de préférer le service de l'empereur et d'attendre les réponses qu'il aurait de Vienne.

Les événements se compliquèrent et rien n'arrivait de Vienne. Alors Mallet revint à l'idée d'un établissement à Londres ; mais comme il était trop tard pour passer cette même année en Angleterre, il prit

le chemin de TAIIemagne et s'arrêta à Fribourg-en- Brisgau. De là il écrivit à M. de Thugut pour le solliciter d'obtenir en sa faveur, la permission de passer l'hiver dans les États de l'empereur, et à Fribourg plutôt que dans la basse Souabe dont ce ministre avait parlé précédemment. 11 terminait ainsi sa requête : « Votre Excellence pardonnera mon insistance à la rigueur de ma situation; j'ose attendre d'elle et du gouvernement de Sa Majesté cette compassion qu'on accorde à des innocents dans le malheur, et que je réclame avec des titres qui, quel que soit le degré de misère qui nous est encore destiné, feront passer mon nom sans tache à mes descendants. » On retrouve ici, comme dans toutes les lettres de Mallet, ce cachet d'élévation naturelle, ce respect pour lui-même, qu'il ne permit jamais à aucun de ses correspondants d'oublier. Mais cette lettre d'un homme qui avait été pendant près de trois ans en relation avec le cabinet de Vienne, resta sans réponse. Heureusement le baron de Sumeraw, gouverneur du Brisgau, prit sur lui de donner asile à Mallet du Pan, et le fit dans les termes les plus flatteurs et les plus généreux.

La famille de Mallet, disant adieu à la Suisse, vint le rejoindre à Fribourg, première étape, pensaientils , de l'existence errante à laquelle ils se voyaient condamnés; car depuis que la patrie ne leur accordait plus protection ni sécurité, il n'y avait plus pour eux, ni résidence assurée, ni tranquille retraite. Cependant leur exil fut adouci par les hommes distingués qui le partagèrent. En effet, à peine Mallet étaitil à Fribourg, qu'il reçut des lettres de plusieurs

ëmigres et des victimes du 1 8 fructidor, entre autres de MM. PorlaliSjde Tabbë Delille, deTabbé Georgel, qui tous le priaient d'obtenir pour eux du baron de Sumeraw, la permission de venir à Fribourg. La permission fut accordée; toutefois Portalis et son fils furent obligés de se retirer dans un mauvais village de la forêt Noire, d'où ils venaient souvent voir leurs amis. Pour des émigrés de fraîche date, c'était encore une grande faveur. C^est dans la société de ces compagnons d'infortune que Mallet du Pan et sa famille passèrent ce triste hiver. La gaieté d'esprit et l'inexprimable charme de la société de Delille, la conversation nourrie et pleine d'intérêt de Portalis et de son fik, contribuèrent à adoucir la cruelle impression des événements qui se passaient presque sous les yeux de ces exilés. En effet, rien n'avait pu faire reculer le Directoire, déterminé dès longtemps à envelopper la Suisse dans son système d'invasion révolutionnaire ; ses intrigues et ses menaces commencèrent activement l'opération dès les derniers mois de 1797, et ses armées l'accomplirent parla prise de Berne, dans les premiers jours de 1798.

On devine avec quel intérêt Mallet suivait la marche de l'invasion, les efforts d'une résistance trop tardive, impuissante ou pleine de périls, mais à la fin glorieuse et plus digne de la Suisse. Plusieurs des pièces de sa correspondance familière roulent sur ces événements. Il était informé de première main, et souvent par exprès, en sorte que ces récits abrégés mais pleins d'émotion, sont d'une exactitude tout historique.

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE- ALDEGONDE

Fribourg-en-Rrîsgau, i3 novembre 1797.

(( Mon cher comte, me voilà caserne dans cette ville où j'ai reçu vos deux dernières lettres. Nul moment, depuis rémîgration, n'a été plus cruel pour moi que les deux mois qui viennent de s'écouler. Obligé de quitter Berne, errant en Suisse, glaçant de crainte tous ces lâches Helvétiens partout où je me présentais, ballotté chaque jour de la paix à la guerre, ne pouvant prendre aucun parti avant le dénoûment, dissipant mon temps et mon argent sur les grandes routes, loin de ma famille restée à Berne en attendant que j'eusse choisi un asile , et le cœur brisé par les derniers événements de France, j'ai eu tout le loisir de faire un cours de stoïcisme; il a eu du moins cet avantage, c'est de me convaincre qu'il faut en finir, ne plus se ruiner pour défendre des gens qui vous égorgent en s'égorgeant, et prendre pied quelque part définitivement. Je tiens invinciblement à me transplanter au printemps en Angleterre : les dangers de cette île ne sont pas une objection. Nous sommes sur le continent de l'Europe ce qu'étaient les anciens, les victimes dévouées aux dieux infernaux ; on regardait comme un sacrilège de leur donner asile. Je tâcherai de conserver celui-ci pour l'hiver entier. Vous aurez peine à croire qu'on m'y a presque disputé l'hospitalité, qu'on s'inquiétait à Vienne de mon séjour près du Rhin, et que sans l'intérêt généreux du chef de la régence, je serais peut-être encore sur les chemins.

w La Suisse touche à sa ruine : le Directoire la pousse de retranchements en retranchements. M. Wickham

336 MÉMOIRES ET CORRESPOIVDANCE.

parti*, aussitôt on a exige que toutes les croix de Saint- Louis et du Mérite en Suisse fussent supprimées; amnistie pour tous les conspirateurs bannis de la Suisse, droit de domicile fixe atout républicain français, sans permission; enfin Baie a livré Richer - Serisy pieds et poings liés au Directoire. Ce malheureux Serisy a provoqué sa perte. Je soupai avec lui à Baie la surveille de son arrestation ; je le conjurai de partir et de me suivre; mais exalté, présomptueux, il méprisa mes avis. Adieu. »

* M. Wickham avait prévenu, en «'éloignant lui-même, le Directoire qui se disposait à dematider au gouvernement bernois le renvoi de l'agent anglais. C'est ici le lieu de donner place à une note aussi sûre qu'intéressante qui nous a été communiquée sur ce personnage diplomatique, dont le nom 8*est présenté déjà plus d'une fois et reviendra encore dans ces Mémoires.

« Ce serait singulièrement se méprendre sur la portée de la mission de M. Wickham en Suisse, et commettre une bien vulgaire erreur, de con* sidérer cette mission comme n'ayant en d'antre objet et d'autres résultats que des complots subalternes et des conspirations antizérolatîonnaires. Sans doute M. Wickbam a organisé, payé et tenu le fil de nombre d'entrqsrises et de mouvements bien on mal combinés y qjai avaient pour but le renversement du Directoire et de la faction révolutionnaire , alors maîtresse des destinées de la France , et le létalilissement de Tordre et delà monarchie ; mais si sa correspondance officielle est jamais publiée , elle témoignera de la sûreté et de l'étendue des intelligences qu'il aTait établies à Paris et dans d*autres parties de la France, et des services éminents que ces moyens d'information le mirent à même de rendre à son pays. Pour en donner quelques exemples , nous citerons les faits suivants :

« M. Wickham fut si promptement informé de la conclusion du traité de Bàle en i795 , entre la France et l'Espagne , qu'il dépécha nn conr^ rîer à lord Saint- Vincent , qni commandait la flotte combinée anglaise et espagnole dans la Méditerranée pour l'en prévenir. Nombre de vaisseaux anglais se croyaient alors en parfaite sûreté dans les ports d'Espagne; et cette communication mit l'amiral anglais à même de prendre les mesures nécessaires pour les prévenir de leur danger et leur donner le temps d'y parer. Lord Saint-Vincent en témoigna sa ^ive reconnaissance à M. Wickham.

« Dans une autre occasion il dépécha nn courrier à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, à Feflet qn'un messager lût immédiate-

[1797.i798] CHAPITRE TREIZIÈME. 337

AU IVIÊME.

Fribourg en Brisgau, 14 décembre i 707.

« Vous êtes, je croîs, dans Terreur, mon cher comte, d^attendre une nouvelle guerre ou des difficultés sérieuses du congrès de Rastadt. Deux causes feront dis* paraître les obstacles, la verge menaçante et toute* puissante du Directoire, et Taccord qu'on lui suppose généralement avec la cour de Tienne. Pensez-vous qu'aucune des parties lésées soit en état et d'humeur de faire autre chose que de se plaindre?

« La solennité de Rastadt n'est donc qu'une comédie* Les intéressés brocheront force mémoires, les pu-

ment expédié aux Indes pour informer le gouyemement de Bombay qu'une flotte allait faire yoilc du Texel , ayant pour but ostensible dû te rendre sur la côte d'Irlande , mais destinée à reprendre le cap de Bonne-Espérance. En Gonséquence de cet avis, aussi prompt qu'oppor* ton f la flotte hollandaise , qui ayait pris route au nord pour éviter la Ibrce anglaise de la Manche , trouva une forte escadre anglaise qui Pat« tmdait au Cap , et à laquelle elle n'eut d'antre alternative que de se rendre-

« A ime autre époque, M. Wickham ayant appris l'intention du Directoire d^envoyer des agents politiques, ostensiblement diargés de misflioiia icientifiques, à l'Iman de Mascate et à plusieurs princes de l'Inde, les fit tous intercepter par le consul d'Angleterre à I^asaorah, lequel leur fit défendre de passer outre , et leur donna des sauf-conduits pour re* Tenir en France.

c Enfin en 1797, M. Wickham communiqua à lord Grenville, par one lettre confidentielle, un fait de la plus haute importance : savoir que les deux principaux chefs de la rébellion qui s'ourdissait alors en Irlande , lord Edw. Fitzgerald et Arthur C^Connor étaient en conférence avec le général Hoche , à Bâle ; fait qui était ignoré même de Wolft Joue, l'agent avoué dn directoire irlandais à Paris. En conséquence de cette comnnmication, M. Pitt , en i798, au moment où la rébellioB allait éclater en Irlande , fit de nouveau arrêter O'Gonnor qui avait été précédemment acquitté sur une mise en accusation pour acte présumé de hante trahison ; et le résultat de cette nouvelle arrestation fut un aven d'O'Connor, qui contribua essentiellement à la découverte du plan de la rdbellion et des individus qui y étaient impliqués. »

blicistes bavarderont, on se moquera de tout ce fatras, et la négociation qui doit s'^ouvrir le 25, sera, je crois, promptement bâclée. Une nouvelle guerre ne pourrait survenir que par Talliance des cours de Pétersbourg et de Berlin avec celle de Londres ; mais il sera bien préférable d'abandonner celle-ci à son mauvais sort, et d'attendre la révolution les bras croisés, en affectant de dire et de redire qu'on n'en a rien à craindre du tout, et qu'au fond le Directoire est composé des meilleures gens du monde. ^

« Bonaparte s'est rendu de Rastadt à Paris le 1 ^, à la suite de trois courriers consécutifs expédiés par le Directoire. Il a traité les députés de l'Empire comme des valets de carreau, les recevant le chapeau sur la tête, et se faisant décliner leurs noms sans les regarder à mesure qu'on les lui présentait. Ce héros sera de retour pour l'ouverture du congrès.

(( Il fallait toutes les horreurs dont les Vénitiens ont été accablés et celles qu'on leur préparait, pour concevoir l'allégresse sans bornes avec laquelle ils passent sous la domination impériale , jadis si détestée parmi eux. Les chefs de TÉtat^les patriciens, les grands propriétaires ont eux-mêmes invoqué la perte de leur indépendance.

« Les papiers vous auront instruit de l'effroyable note par laquelle le Directoire vient d'exiger des Suisses l'expulsion de tous les émigrés, l'arrestation et l'extradition de tous les déportés. La Suisse étant à la veille d'un bouleversement absolu, on rendra service aux émigrés de les en faire sortir. Où iront-ils^ que deviendront-ils ?

H Je tiens invariablement à déménager d'ici au mois d'avril : Je passerai peut r être quelques semaines à

Brunswick avant de m'embarquer pour TAngleterre. Il n'y a plus à reculer : il faut se crëer quelques ressources et se fixer quelque part. Ije continent ne m'offre que des persécutions, des dégoûts, l'impossibilité d'écrire nulle part^ et la certitude de mourir de faim. Adieu. »

AU MÊME

13 janvier 1798.

« Le vrai but de la négociation, ou plutôt du rassemblement de Rastadt, n'a pas encore été entamé. Tout s'est paàsé en lamentations, plaintes, mémoires contre les invasions, les inactions, les brigandages, le mépris de l'armistice, auxquels se livrent les Français. Tout ce fatras a été à pure perte. La légation française a refusé de rien entendre, et le procès a fini par l'invasion de Mayence. Le congrès a l'air d'un enterrement, et l'est en effet du saint-empire romain.

« Vous aurez peine à le croire, mais le fait est constant : les députés bernois au congrès sont les seuls qui osent parler et montrer de l'énergie. Ils font honte à tout ce troupeau de formalistes, de cancel listes , d'Excellences et de Monseigneurs ; ils n'ont pas mis les pieds chez la légation française , et se tiennent collés à celle de Prusse qui gémit comme les autres.

« Ceci vous indique l'esprit qui règne à Berne : le gant est jeté, la crise de la Suisse a mûri avec une rapidité proportionnelle à la violence du Directoire et à son colérique orgueil. Vous aurez lu son arrêté du 8 nivôse, patente d'insurrection adressée aux sujets de Berne et deFribourg. Cet arrêté a été notifié à Berne il y a huit jours* Le gouvernement a fait en vingt-quatre heures une réponse qu'on serait tenté de reporter à la veille de

la bataille de Morat : « Nous ne devons compte de nos (c actions qu'à Dieu^ à nous-jnêmesetà nos fidèles sujets.» Et dès le lendemain, on a poursuivi le procès des rebelles arrêtés : quatre doivent avoir été décapités avanthier. Ainsi voilà la guerre à peu près déclarée. Le Directoire a envoyé lundi une nouvelle sommation de déclarer si Berne armait contre la république française, et s'il avait fait arrêter des députés des communes réclamantes. Jour et nuit on travaille dans les arsenaux : l'essentiel, le point décisif, c'est la fidélité des peuples. Celle du canton allemand ne s'est pas démentie, il montre zèle et dévouement; dans le pays de Yaud ce sentiment est moins général; Lausanne, depuis longtemps foyer de pratiques et de révoltes, vient de délibérer une pétition pour réclamer ses droits ; Zurich, Soleure, Fribourg et Luceme, demeurent liés à Berne et décidés à le secourir : la diète , en permanence , prend des résolutions fortes et unanimes; la vigueur offre quelques chances de salut, la mollesse les perdrait toutes. On en est unanimement convaincu à Berne! Mais que faire, abandonnés de tout le monde, livrés par celui des voisins qui aurait le plus d'intérêt à maintenir la Suisse indépendante ? On périra, mais avec honneur, et avec quelques ressources pour l'avenir. Ce coin de terre fixe l'attention, j'aurai à vous en apprendre bientôt des nouvelles dignes d'intérêt : je ne suis pas moins agité et affecté de sa destinée; enfin, je ne puis voir sans douleur s'anéantir le plus beau monument d'administration sage et paternelle qui existât dans le monde* »

AU MÊME'

25 janvier 1798.

c{ Les occupations de mon père Tempêchant de vous écrire, il me charge aujourd'hui , monsieur le comte, de vous tenir un peu au courant des sottises de nos contrées. Cest une triste tâche aujourd'hui que celle de s'occuper de politique ; mais comme elle n'est pas aussi ennuyeuse que triste, on s'y laisse aller. Nous sommes ici dans une espèce de désert , dépourvu de ressources , éloigné de tous nos amis, et qui n'a d'autre agrément que d'être placé entre deux foyers à événements. Vous aurez appris par les gazettes la défection de Baie à la diète d'Arau , et à la suite cette renonciation à l'union helvétique, qui a été une insurrection dans toutes les formes : châteaux brûlés , pillages , levée en masse des paysans, faiblesse et chute du gouvernement, rien n'y a manqué. La plupart des magistrats honnêtes ont donné leur démission, et le reste s'est formé en club permanent avec quelques paysans et amis de la grande nation, afin de faire une constitution fondée sur l'égalité et les droits du peuple.

«< Voilà donc un côté de la Suisse saisi par la révolution, et vous savez, monsieur le comte, que quand la gangrène a gagné une partie du corps, le mal devient bien vite incurable. Cependant le canton de Berne, sans couper les communications avec Bâle, a pris quelques précautions, «t des troupes ont filé aux frontières. La diète conserve son unanimité et son énergie ; mais il

* Cette lettre est de M. Louis Mallet qui suppléait quelquefois son père dans sa correspondance.

paraît cependant qu'on cherche à renouveler les négociations avec Paris. Le sénat de Berne, voulant connaître le vœu du peuple, a demandé à toutes les communes le renouvellement de leur serment de fidélité. Toute la partie allemande du canton Ta prêté avec enthousiasme , la plus grande partie du pays de Yaud avec quelques restrictions, et le reste Ta refusé, c'està-dire quatre ou cinq petites villes qui ont demandé qu'on leur restituât leurs anciens droits et les états qu'elles avaient le droit de convoquer sous les ducs de Savoie pour accepter les nouveaux impôts. Comme les Bernois n'ont point imposé d'impôts , ils n'ont point rassemblé ces états ; mais comme ces villes ont protesté qu'elles prêteraient le serment dès qu'on les aurait satisfaites, on a nommé une commission pour écouter et redresser leurs griefs. Ce petit essai leur a donné du courage, et des clubs et des comités correspondants ont été établis dans toutes les villes; les campagnes, fidèles jusqu'à présent, ont été inondées d'émissaires qui leur font apercevoir la folie de payer des dîmes, et il paraît que ces bonnes raisons commencent à faire d'autant plus d'effet qu'elles sont appuyées de tous les arrêtés du Directoire, et de quinze mille hommes de l'armée d'Italie qui ont dû traverser Genève ces joursci, et former un camp dans le pays de Gex, afin de soutenir leurs frères et amis. Cependant le gouvernement, qui ne perd pas encore la tête, a formé un camp à Payerne et a fait filer quarante pièces de canon par les gorges du Jura, afin d'appuyer sa clémence de raisonnements un peu bruyants si les demandes respec^ tueuses dégénéraient en révolte. Toute la partie allemande est remplie de courage, d'énergie et résolue à soutenir le gouvernement.

« Les Français répandent qu'ils veulent s^emparer du pays de Vaud et du Valais, parce que l'empereur doit prendre les Grisons. Une armée de quinze mille Autri* chiens, qui marche sur Bregentz dans ce moment, sem* blerait donner du poids à cette apparente absurdité» Ces partages ne (iniront que quand la France ne voudra plus d'associés. En attendant, elle fait toujours sa part bonne et elle prend, comme le lion, à plusieurs titres^ ici c'est pour la Cisalpine, là c'est pour la Hollande^ ailleurs ce sont les droits de la nature ; les prétextes ne manquent pas plus pour prendre que pour céder. »

AU MÊME

1" février 1798.

« Mon cher comte, la Suisse est finie. Nous en dirons bientôt autant du reste de l'Europe. Il n'y avait d'autre moyen de salut que celui dont je vous avais entretenu^ et que j'avais recommandé de toute ma puissance aux intéressés. Berne s'y serait décidé; mais les autres caU'» tons, mais la diète, mais les trigauderies de Zurich, ont perdu Berne et la Suisse.

« Au lieu de seconder la mâle vigueur de Berne, ses réponses fermes au Directoire , et ses premières mesures, Zurich et la diète ont déclaré ne vouloir pas prêter leur appui aux moyens de force et de sévérité. Ils ont offert d'envoyer des députés négocier avec le$ factieux du pays de Vaud, recevoir leurs pétitions, employer les voies conciliatoires. Berne, pour ne pas rompre l'union, a cédé, a arrêté ses troupes en marche et ses prévôts : les députés ont tout gâté ; leur présence et leur pathos ont enhardi les coquins, découragé les bons, démonté la machine. Sur ces entrefaites, douze

mille Français de Tarmée d'Italie, conduits par Ménard et Rampon, ont traversé Genève, pris poste à Yersoix et frontière. Ces misérables, la plupart bambins, sans barbes, déguenillés, sans souliers, conduits par des officiers qui ont Tair de demander Taumône, et plus semblables à des voleurs de grands chemins qu'à des soldats, ont bien vite fait mousser la fermentation. Ménard a proclamé une déclaration au pays, en l'invitant à se soulever contre ses tyrans et en l'assurant qu'il lui prêterait main-forte. Alors , et quoique la grande majorité du pays fût bonne , la révolte a éclaté partout : les baillis ont été arrêtés ou forcés de fuir, leurs châteaux envahis, les caisses et recettes publiquessaisies, les propriétés bernoises séquestrées, nombre de gentilshommes propriétaires, ofHciers du gouvernement, obligés de fuir : on a armé des corps de volontaires ; enfin une révolution totale. « Berne, soit qu'il fût décidé à abandonner le pays de Yaud qui n'est pas à défendre si l'on n'est maître du fort de l'Écluse et de Genève, Berne qui a fait l'impardonnable faute de ne pas commencer l'offensive depuis six semaines, a concentré ses forces, c'est-à-dire toutes celles du canton allemand , sur la position de Morat. Il a cinquante-deux bataillons, une vingtaine d'escadrons, une nombreuse artillerie. On en était là le 28. C'est le comte d'Erlach, ancien colonel de Schomberg et maréchal de camp, qui commande les troupes ; c'est un excellent ofBcier, homme de tête et de courage, mais subordonné à des conseils républicains délibérant toujours lorsqu'il faut agir, que peut-il faire ? OfHciers et soldats montrent une volonté déterminée : ces derniers ont demandé qu'on les portât sur l'ennemi la baïonnette à la main, sans s'amuser à tirailler. Je n'en regarde pas moins la partie comme perdue. En cas que

la première position soit forcée, ce dernier parti sera de nécessite, ou il faudra abandonner le terrain. Les Français les prennent en flanc par le p<ays de Yaud, et par le canton de Baie ou Augereau a dû marcher hier avec quinze mille hommes en front et le corps de Saint- Cyr à Toccident, aux frontières de TErguel. Lucerne et les petits cantons appuient Berne et sont excellents; les cantons démocratiques sont les meilleurs, les plus fanatisés contre les Français. Baie a fait sa première révolution , Zurich branle au manche, Soleure chancelle : toute cette contrée va retomber dans la barbarie ; la révolution sera épouvantable par ses suites. Je les ai bien prévues et bien inutilement. Berne s'est amèrement repenti de m'avoir maltraité ; on me pria, il y a un mois, de revenir et de travailler, je répondis que je le ferais si Ton adoptait le plan dont je vous ai parlé ; mais que ce serait un sacrifice sans fruit que de me rendre Tauxiliaire de toute autre mesure.

rc J'accélérerai mon départ pour la fin de mars, et peutêtre plus tôt. Mon cher comte , Tabbé n'a rien dit de trop, il n'en a pas même dit assez. Quel siècle! quels hommes ! quels maîtres ! Adieu, etc. »

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