DU MÊME A L'ABBÉ DE PRADT
17 février 1798.
« Depuis huit jours, mon cher ami, j'ai votre lettre du 26, et celle du comte. Je vous ai mis l'un et l'autre par mes dernières au courant des aventures de notre midi, c'est le même génie d'un bout de l'Europe à l'autre. Il faut en chercher la cause dans le caractère du siècle : à force d'urbanité, d'épicuréisme, de mollesse, tout ce qui est riche, grand de naissance, propriétaire,
homme comme il faut, est absolument détrempé. Il n'y a plus ni sang, ni sentiment, ni dignité, ni raison, ni capacité. L'amour du repos est le seul instinct qui leur reste : ce sont les Indiens que les Mogols trouvent couchés sur des feuilles de palmier au moment où ils viennent les exterminer et les piller. Personne ne s^occupe de ce qu'il va perdre, on ne pense qu'à ce qu'on pourra conserver. Tout se réduit, en dernière analyse, au calcul que voici : (c Combien me laisseras-tu si je te livre ma u patrie, mes lois, mes autels, les cendres de mes pères, (c mon honneur, ma postérité ? » Lorsque les nations en sont là, il faut qu'elles périssent. Le gouvernement en Europe était depuis trente ans une mascarade : on allait par le mouvement imprimé; mais au premier choc ces vieilles machines sont tombées en poudre ^ et l'on a vu combien elles étaient creuses.
« La Suisse n'a pas encore soldé ses comptes : ils se débattront entre le duel et le poison. Je vous ai tracé la généalogie de ses sottises : la diète a perdu Berne, et la diète s'est perdue parce qu'elle était une diète. La crainte de fournir aux alliés un prétexte d'abandon, si si l'on se portait à l'offensive, a retenu Berne immobile, tandis que d'un geste elle eût renvoyé au delà du Jura les premiers pelotons français qui venaient favoriser la révolte. Cent mille paysans, habitants des villes et des campagnes, n'ont demandé qu'à se battre : on leur a jeté à la tête spontanément et uniquement pour désarmer le Directoire, une révolution politique, un nouveau mode de gouvernement pour réponse; ils ont conjuré leurs magistrats de conserver leur autorité et de les mener au combat. Plus le peuple montrait d'énergie et de patriotisme, plus les régences s'embrouillaient dans le galimatias. A Arau, ville municipale, commerçante
et riche du canton de Berne, où Mengaud avait semé ses torches et produit une insurrection, les paysans sont survenus, ont enfoncé les portes, scié Tarbre de la liberté, arrêté les chefs, rétabli le gouvernement. Même scène à Olten. A Soleure, les paysans ont exigé la dé* tention de tous les partisans de la France et de la révo* , lution ; le magistrat tremblant a cru beaucoup faire de permettre à ces coquins de gagner Baie, refuge de tous les honnêtes gens. Dans le pays de Yaud même, les intrépides vallées du Jura n'ont jamais voulu se soumettre, ni aux insurgents, ni à leurs alliés, elles ont envoyé trois mille volontaires à Berne pour y aider le gouvernement. Troupes, généraux, peuples, femmes^ enfants, sollicitaient la guerre : tous les soins du gou* vernement, ou plutôt du parti qui prévaut depuis quatre ans, se sont bornés à vouloir refroidir Tenthousiasme^ à temporiser, à laisser arriver quarante mille Français^ sous les ordres de Brune et de Schauenbourg , sur la frontière.
(( Ces dispositions du peuple ayant cependant inquiété le Directoire, il a fait offrir une négociation, on a tout de suite donné dans le piège. Quatre députés de Berne sont à Baie pour traiter avec Mengaud. On me mande d'avant-hier, que Vultimatum de celui-cî était parti la veille pour Berne, et que le retour du courrier déciderait de la paix ou de la guerre. Voilà où l'on en est, le Directoire veut en Suisse doubler la Cisalpine et lui imposer le même mode, une subversion complète. Les cantons voudraient rester sur leur demi** révolution ; les peuples n'en veulent absolument aucune qui dérange leur économie civile et politique, et qui les dénature ; mais ils sont trahis là, comme partout : et les bergers , je le crains , ouvriront le parc aux ogres.
« Dispensez-moi de vous parler de Rastadt. L'Empire se noie dans le fatras de ses publicistes. Les Français le collent au mur par des répliques courtes et tranchantes ; on ne sait à qui en veulent tous ces grimauds avec leurs distinguOj leurs moralités^ leur ^bonhomie. « Apportez-leur une carte du Rhin puisqu'ils ne la con- (c naissent pas, disait Treilhard ; ils verront ce que c'est i< que la rive gauche. » Mais ne croyez pas que la cession, le déshonneur , les outrages à dévorer, tout ce qu'on essuie y soit la grande affaire* Les petits princes séculiers ont leur marché fait avec le Directoire et vendent l'Empire pour un potage de lentilles. La députation impériale voudrait se raviser; mais aussitôt qu'elle veut montrer quelque vigueur, tous les roquets qui attendent la curée se mettent à aboyer. Il y a eu querelle entre les ministres de Bavière et de l'empereur : ceux-là ont été obligés de prendre leur démission. »
AU MÊME
21 février 1798.
(c Je reçois mes lettres de Suisse. La promulgation de fat nouvelle constitution jacobine que le Directoire entend imposer aux cantons, a excité une indignation et une révolte générales dans toutes les classes et dans tous les cantons (Baie excepté qui n'est plus Suisse). La régence , qui oserait proposer l'adoption de ce fatras et aucune atteinte à l'indépendance du pays, serait massacrée. Tous les contingents des cantons sont réunis dans celui de Berne ; ils ont marché avec transport : les petits cantons ont offert de tripler le leur* On a soixante mille hommes réunis, sans compter les masses et le landsturm. Le 20, il y a dû avoir une conférence défi-
nitive entre les députes de Berne et le général Brune : là la paix ou la guerre aura été décidée. On était loin de compte ; car les Suisses demandent le rappel de Mengaud et Tévacuation entière du territoire helvétique, y compris TErguel. Le Directoire exige Tindépen* dance du pays de Yaud, la constitution et une somme d'argent. »
LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVALIER DE GALLATIN
28 février.
((.... Les Suisses pouvaient changer la face de la France et de TEurope ; ils ont préféré de se déshonorer par le plus indigne et le plus stupide abaissement. Quand je parle des Suisses, ce n'est pas de la nation; paysans, troupes, grande majorité même des bourgeois, femmes, enfants, il n'y a qu'un vœu, qu'un cri, qu'un sentiment. Pleins de rage contre les Français et les novateurs, vingt fois ils ont supplié qu'on les conduisît la baïonnette à la main sur l'ennemi. Tel était l'esprit de Soleure, de Berne, de Lucerne, des petits cantons, des trois quart» de Zurich et de Fribourg. En quati'e jours on eût chassé les Français au delà du Jura, châtié le pays de Yaudi envahi le pays de Gex; mais la gangrène est dans les régences ; c'est ce coupable parti des flagorneurs de la révolution et de la république, ce sont ces puissants imbéciles qui avaient si bien mesuré l'effet de leur fraternité avec la France ; et celui de la paix, qui ont rendu inutiles le patriotisme et l'intrépidité des peuples. Sans que ceux-ci le demandassent, ils leur ont jeté à la tête des nouveautés pernicieuses, pour s'en faire un pont de communication avec le Directoire. Celui-ci, qui veut une subversion complète, une maison nouvelle, et non
un édifice réparé , n'a tenu aucun compte de leurs avances ; le moindre bon sens devait le faire pressentir. LHnsolence des demandes a augmenté ; on a envoyé de Paris le code tout fait d'une république une et indivisible, qui partage la Suisse en départements, avec un beau Directoire et deux conseils. Cette extravagance a enflammé encore le peuple ; ses magistrats se sont bornés à en avoir peur. Cependant le cri général les a forcés à des déclarations de maintenir l'intégrité et Tindépen* dance; mais on a persévéré dans la conduite la plus propre à perdre l'une et l'autre ; on a conjuré la justice du Directoire, les vertus de ses chefs ; on a traitaillé, conféré, etc. Trente-cinq mille Bernois, vingt mille hommes de contingent restent immobiles depuis trois semaines, à la vue de trente mille Français au plus, sans magasins, sans munitions, sans artillerie. On prétend n'ê« trépas en guerre, on attend d'être attaqué : l'invasion du pays ne passe pas pour une hostilité. Fellenberg Fa démontré. Un terroriste, nommé Brune, autrefois général de l'armée révolutionnaire, fatigue et amuse Berne de pourparlers, au bout desquels il n'a jamais de pouvoirs suffisants; pendant qu'on les demande au Directoire, de nouvelles forces s'avancent, et dans quinze jours peut-être, la Suisse aura quatre-vingt mille hommes sur les bras. L'avoyer Steiguer et quatre ou cinq autres ont seuls tenu ferme. Leurs adversaires courent cependant un danger énorme ; car les paysans qui les regardent presque comme des traîtres, menacent de se venger sur eux de la perte de leur gloire et de leur liberté.
« Quant au pays de Yaud, Lausanne est au pas : l'église de Saint-Laurent est un club de jacobins, les motions les plus atroces sont à l'ordre du jour; on a con-
[1707^1798] CHAPITEŒ TREIZIÈME. 351
fisquë les biens des absents; les paysans, toute la jeunesse fuit à Berne. Genève est unanime à rejeter Tin* corporation ; elle y sera forcée , et la pièce jouée. Le pays de Yaud et le Valais seront avalés de même ; cela est ainsi arrêté dans le conseil des dieux.
« Trouve-t-on en Europe que le Directoire en fasse assez? Est-on suffisamment content de sa prestesse et de sa loyauté? Observe-t-on toujours cette inondation comme un spectacle de Pinetti ou les tours de Jonas, à tant par place ? Se réjouit-on bien d'être encore debout^ tandis que tout s'écroule autour des derniers gouvernements ?
H P. S. Mes lettres de Berne, du 25, m'apprennent qu'il a été conclu un armistice de quinze jours à Payerne, entre Brune et les Bernois, jusqu'à la réponse du Directoire : il expire le 2 mars. Les députés bernois à Baie , à la tête desquels se trouvent Tillier, Rengger, le médecin, ont fait instances sur instances pour qu'on se rendît aux préliminaires exigés par le Directoire, savoir : abolition du conseil secret et du conseil de guerre, abdication totale de la régence actuelle, gouvernement provisoire choisi par les amis du peuple, dédommagement aux coquins d'Arau arrêtés et vendus à la France. Le 24, les Deux-Cents et les députés des communes réunis ont rejeté in pleno toutes ces horreurs. »
14 mars 1798.
« C'est au mépris d'un armistice que les Français attaquèrent à l'improviste les derrières du canton de Soleure, pendant que leur général Schauenbourg se
352 MÉMOIRES ET CORRESPONDAJÎCE.
portait de son quartier de Bienne sur la ville même. Deux jours auparavant, Berne avait donné des pleins pouvoirs illimités à d'Erlach d'Hindelbranck. A la première hostilité -et à Texpiration de la trêve , il devait attaquer et s'y était préparé. La délibération qui le concernait n'était pas achevée qu'un aide de camp du général Brune arriva fort à propos avec la demande d'une nouvelle conférence àPayerne. Les traîtres etles sots saisirent l'occasion aux cheveux, on renvoya les députés à Payeme, le 28 février; le même jour, on amoindrit les pouvoirs de d'Ërlach, on lui défendit, ainsi qu'au colonel Gross qui commandait à Arberg, d'attaquer. Les Français profitèrent de ces actes de démence ou de perfidie, pour attaquer et marcher en avant. IjCs détachements soleurois de Dornach, de Thierstein, surpris et écrasés par le nombre, furent obligés de se replier. Un colonel, d'accord avec les Français , leur livra ensuite le dernier passage , envoya semer la terreur à Soleure , et se retira laissant six cents paysans de la vallée de Balstall, enveloppés ; ils se battirent comme des lions, les deux tiers furent tués, et nombre de femmes furent égorgées avec leurs maris et leurs fils. Soleure ouvrit ses portes à Schauenbourg , le 2 au matin.
u Brune, de son côté, envahit Fribourg, pendant la nuit du 1®*^ au 2; un officier avec un détachement sur la route l'arrêta, envoya en vain demander du secours à Fribourg, se battit courageusement, et ayant perdu les deux tiers de son monde, gagna la ville avec son canon, enfonça les portes, trouva tout le monde endormi et fut suivi de Brune une heure après.
« A la nouvelle du sort de Fribourg et de Soleure, les Lucernois se seraient repliés sur Saint -Urbain, et les contingents des petits cantons les auraient imités,
[ITSlThi^ÔS] CHAPITRE TREIZIÈME. 353
laissant les Bernois démêler seuls la fusée avec le contingent de Zurich. On se battit le 3 et le 4, et avec avantage.
« La contenance de Tarmée ayant ramené une partie des contingents fugitifs, on attaqua, le 5, les Français à Fraubrunnen : l'action fut très-sanglante; enfin la cavalerie française, et la défection d'une partie des troupes confédérées laissèrent le champ de bataille à Tennemi: les Bernois se battirent en retraite et avec acharnement jusqu'auprès de Berne , où Schauenbourg et Brune arrivèrent le 5 au soir, et reçurent la capitulation de la ville , capitulation insignifiante. La fleur de la jeunesse patricienne qui, tout entière depuis l'âge de quatorze ans, s'était portée à l'armée, a péri. Les diverses actions ont été fort meurtrières de part et d'autre ; la route était couverte de morts de Fraubrunnen à Berne.
(( Je ne puis trop vous dire ce qu'est devenue l'armée bernoise depuis le 5. Les courriers ne passent plus. Ce que je sais de certain, jusqu'au 8, m'est parvenu par une lettre de ce jour-là, de M. d'Erlach, et que sa femme , réfugiée à Sekingen avec M°*® de Watteville, sa sœur, m'a expédiée samedi dernier.
(( Après la journée du 5, il paraît que l'armée et les paysans ont imité l'anarchie du gouvernement, et se sont repliés sur l'Emmenthal et l'Oberland, et dans leurs villages; mais, dans leur fureur désespérée, se considérant comme trahis et égarés par le machiavélisme des émissaires, ils ont tourné leur rage contre leurs plus intrépides défenseurs, accusant de les avoir livrés à la France, les ennemis les plus prononcés de la France et de sa révolution. Ils ont massacré leur général d'Erlach et nombre d'autres; le conseiller Herport s'est brûlé la cervelle. Les paysans parcourent les cam-
pagnes en tigres rugissants, et égorgent à tort et à travers. M. de WatteviUe de Lentzbourg et le colonel Berseth allant à Bade pour affaires, ont été attaqués, blessés, le dernier presque mortellement, et tous deux sauvés par les gens de Lentzbourg accourus à leur secours ; les Soleurois ont de même égorgé un de leurs chefs.
« Au milieu de ces scènes d'égorgement et de crimes, nombre de villages furent incendiés par les Français. Je parlai hier à un jeune paysan de TArgau, échappé au meurtre de tous les siens ; il me racontait, en fondant en larmes, que son village n'était qu'une ruine, et que son père, sa mère, ses deux sœurs et son frère, avaient été massacrés par les Français. Ceux-ci emmènent tout, bestiaux, chevaux, meubles, mobilier. Voilà l'état de cette contrée qui, à juste titre, faisait l'envie de l'Europe, et qui eût triomphé, sans nul doute, si cet infâme parti, que nous avons vu cinq ans de suite préparer les malheurs de sa patrie, n'eût tout désorganisé, tout entravé, et amené les choses au point que la résistance ne pouvait plus être qu'une boucherie. M. d'Erlach et l'avoyer Steiguer étaient encore le 8 à Berne, où Brune a établi garnison et maintient quelque discipline. — Genève, notre patrie, est à «on dernier jour et va être réunie de gré ou de force.
« Le 1 0, les Français ont marché sur Zurich, assiégé déjà par les paysans du lac, et où nous verrons les mêmes scènes d'horreur. >i
Depuis ce moment les commmiications furent interrompues , et bien qu'à deuxpas de la frontière, Mallet ne recevant plus d'exprès, ses lettres ne contiennent que les bruits qui lui parviennent sur les malheurs
des grands cantons , dépouillés et véritablement asservis par les républicains français , sous prétexte de délivrance, et sur la résistance des cantons forestiers qui s'apprêtaient à faire reculer les terribles bandes révolutionnaires avec un héroïsme digne de leurs ancêtres.
Bientôt après, ainsi que Mallet Tavait annoncé dès longtemps, Fantique indépendance de Genève tomba dans le goufre commun où la révolution française précipitait pêle-mêle principautés et républiques.
Bonaparte, revenant d'Italie, avait dit que Tindépendance de Genève importait à la république ; que si elle n'existait pas il faudrait la créer. Le gouvernement français à plusieurs reprises, et récemment encore, avait fait déclarer par ses envoyés à Genève, qu'il respecterait l'indépendance de la république, et tiendrait sa promesse, laissant aux tyrans la prérogative du parjure \ Tout à coup, le 16 avril, un corps de dix-huit cents hommes entre dans la ville par ses trois portes , et la république est réunie à la France, malgré le vœu non équivoque des citoyens. Les Français apprirent ce nouvel exploit du Direc-
* « L'envoyé Adet, dans l'audience publique où il remit ses lettres de créance, dit : « Je vous assure que le peuple français ne fera jamais rien <r qui puisse être contraire à votre indépendance. Cette parole que je vous a donne , la république française la tiendra, les tyrans seuls ont la pré- « rogative d'être parjures ». M. Resnier en remettant au conseil de Genève, le drapeau que la république française nous donnait en signe d'alliance, dit aussi : a Que le drapeau tricolore soit le sceau de la a preuve éclatante que le peuple français est le partisan le plus déclaré « de votre indépendance, » Enfin , M. Desportes , lui-même, nous a dit plusieurs fois que « si son gouvernement venait à oublier ses principes (K de justice, il ne lui prêterait jamais son ministère. »
(Lettre de M. Bellamy Wyss à Mallet du Pan.)
356 MÉMOIRES ET CORRESPONDAlïCE.
toire en lisant dans le Moniteur Finsolent bulletin du résident Desportes : « Genève est dans l'allégresse ! » Le traite de réunion exceptait de l'honneur d'appartenir à la nation française, trois Genevois, et à leur tête Mallet du Pan *. En se vengeant, le Directoire ne savait point qu'il décernait à cet homme courageux une distinction glorieuse digne d'un vrai républicain, et du plus courageux défenseur de la liberté *.
* C'est le troisième alinéa de Fartide i" du traité de réunion de la république de Genève à la république française :
c Le gouvernement français , considérant que les nommés Jacques Mallet du Pan Tainé, François d'Yvemois et Jacq. Ant. Duroveray, ont écrit et manœuvré ouvertement contre la république française, déclare qu'ils ne pourront en aucun temps être admis à l'honneur de devenir citoyens français. »
* Le professeur Paul Henry Mallet fut arrêté chez M. Tronchin à la Boissière : on le prit ou on feignit de le prendre pour Mallet du Pan ; il fut relâché quelques heures après son arrestation.
Mallet du Pan se rend en Angleterre avec sa famille. — Ses premières lettres de Londres. — Le Mercure britannique, — Essai sur la destruction de la ligue helvétique. — Entrée de la Russie dans la coalition.
Lorsque Mallet apprit que sa patrie avait cessé d'exister, il n'était déjà plus sur ce continent, d'où on le repoussait de partout. La société de Fribourg s'était dispersée vers la fin de mars ; MM. Portalis se rendirent en Holstein où ils étaient invités par le comte de Reventlow, et les autres membres du petit cercle, voyant s'approcher avec la fin de l'hiver ceUe de la permission qui leur avait été accordée, se préparèrent au départ. Le moment était venu aussi pour Mallet de prendre un parti. Les communications avec la France étaient rompues pour lui, et sa correspondance de Vienne privée ainsi de ses aliments était une ressource à laquelle il ne fallait plus penser. Depuis qu'abandonnée par l'Europe, elle se montrait fière et décidée, l'Angleterre avait un attrait particulier pour lui ; et plus d'une fois l'indignation et le découragement lui avaient fait songer à quitter le continent pour cette île protégée contre l'invasion révolutionnaire par l'Océan, par sa constitution et par l'esprit public de ses habitants.
« Quant au public, mon cher ami , écrit-il à Tabbé de Pradt, il faut sortir du continent pour lui parler ; car il n^est plus un lieu où Ton puisse imprimer une ligne contre le Directoire et ses manœuvres. Je n'ai été toléré ici que sous la promesse d'y garder le silence. Que voulez-vous donc que je fasse en Allemagne ? Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas en être sorti il y a cinq mois. Votre continent me fait horreur avec ses esclaves et ses bourreaux, ses bassesses et sa lâcheté. Il n'y a que l'Angleterre où l'on puisse écrire, parler, penser et agir. Voilà ma place, il n'y en a plus d'autre pour quiconque veut continuer la guerre. »
Mais à un homme de son caractère, trop fier pour demander à partager l'aumône des émigrés, trop consciencieux pour laisser tomber sa plume tant que ses forces lui permettraient de la tenir , tant qu'elle pourrait servir la cause de la justice et de la société, il fallait la certitude d'un établissement qui le mit en état d'être utile tout en soutenant sa famille ; or, à Londres, on l'en avait averti, il n'y avait pas à compter sur l'appui que quelques États du continent accordaient aux écrivains politiques. Cependant ses amis lui faisaient espérer qu'un journal politique, analogue à l'ancien Mercure de France^ y aurait des chances de succès. Cette idée lui avait été suggérée déjà à Berne par un gentilhomme écossais, M. Mackintosh, et elle était encouragée par M. Wickham qui lui promettait d'en favoriser l'exécution *.
* C'était à l'époque où le gouvernement de Berne essayant de désarmer le Directoire à force de concessions prudentes , demanda à l'agent
Le vieux lord Liverpool, président du bureau de commerce et des colonies ^ et M. Windham^ alors
auglais de s'éloigner. Les lettres suivantes écrites alors par M. Wickhaai à Mallet du Pan ont de l'intérêt :
Berne, le ^0 octobre <797.
a Je m'empresse , mon cher monsieur, de vous remercier pour votre très-obligeante lettre du 7, j'écrirai immédiatement à mes amis sur l'objet dont M. Mackintosh s'est entretenu avec votre fils.
c Vous avez parfaitement raison de croire qu'une entreprise de la nature de celle à laquelle vous pensez , ne saurait réussir sans avoir, au moins, la protection secrète et la faveur du gouvernement, et je me ferai un devoir d'obtenir, aussitôt que possible, son opinion sur. ce sujet. Cependant je vous conseille d'écrire à M. Reeves pour savoir de lui, •confidentiellement, s'il y aurait moyen d'aborder celte entreprise avec son seul concours. Je lui en écrirai de mon côté après avoir eu ici un entretien avec voire fils. Vous aurez l'obligeance de m'esquisser les traits généraux d'un journal tel que vous le concevrez le plus praticable et le plus utile, dans la crise actuelle ; nous discuterons vos idées, nous proposerons les nôtres et j'enverrai à Londres le résultat du tout.
a II n'est pas impossible que je vous suive bientôt , à voir le tour que ^mblent prendre les choses. Vous aurez appris qu'un certain M. Mengaud est venu ici avec la ferme détermination de m'en chasser. En ce qui me concerne personnellemenf , je lui souhaite grand succès dans sa mission , car je ne serai pas fâché de passer mon hiver auprès d'un feu de charbon. Mais en dépit des étranges choses que nous voyons, je ne puis me persuader qu'il réussira. Tout ce que je puis dire c'est que je ne formerai aucune espèce d'opposition ; paraître seulement en rien savoir, serait de ma part oublier ce que je dois à ma place et à la dignité de la confédération helvétique.
Du 49 octobre 1797.
a Mon cher monsieur,
« Je vous écris ces quelques mois pour vous apprendre que cédant aux demandes répétées et instantes de personnes dont l'amitié a de grands titres sur moi , j'ai promis, contrairement à ma propre convie* tion, de m'éloigner de Berne pour quelque temps. Je n'ai communiqué encore à personne le parti que je prends, mais demain j'aurai à ce sujet un entretien avec M. l'avoyer de Steigucr.
« J'ai les plus fortes raisons de croire qu'après ce premier coup, le Directoire ne fera pas attendre le second ; je suis fermement perstiadé que ceux qui désirent mon éloignement ne savent pas ce qu'ils demandent. Quoi qu'il en soit je leur doià toutes les marques possibles d'atten* ^ion et de respect , et je serais le plus malheureux des hommes , si ftlt
secrétaire de la guerre, qu'un ami, M. Reeves *, avait sondés Tun et l'autre sur ce projet, lui donnèrent leur cordial assentiment. L'Angleterre est la patrie naturelle de ces hommes pleins de cœur qui ont au service de leurs amis plus que des sentiments et de bons conseils ; Reeves, en instruisant Mallet de ses démarches, lui offrit sa maison jusqu'à ce qu'il eût pris des arrangements convenables; il lui envoya aussi une traite de cent louis pour subvenir aux frais du voyage. Mallet se disposa donc à se rendre à Londres avec sa famille ; mais à peine sa résolution fut-elle connue, que des propositions de coopération lui vinrent de toutes parts, au sujet de son entreprise; avec beaucoup de sagesse il les déclina.
une insistance déplacée , je risquais d'attirer des malheurs sur leur tête.
a C'est le sentiment peut-être bien fondé d'un des meilleurs et des plus sages magistrats d'ici, que c'est par lui et d'autres de ses collègues que le Directoire commencera l'attaque, en les accusant de corruption ^ et je crois m'apercevoir que ceux-là même qui sont le plus au-dessus d'un tel soupçon le redoutent particulièrement ; ib sentent qu'une telle accusation suffirait pour leur ôter la confiance de leur peuple, et justifierait la conduite timide de quelques gouvernements cantonaux.
a Je ne m'arrêterai pas plus d'un jour à Zurich , et comme je n'y recevrai et n'y ferai aucune visite officielle , je jouirai de votre société sans être dérangé ; nous pourrons causer de l'affaire dont je vous ai écrit dernièrement. Je me promets aussi un grand plaisir de voir M. de Salis et M. de Saint-Gratien.
a Si l'on fait la paix ou une longue trêve , je crains que ce pays ne soit tout de suite attaqué, et dans ce cas , Dieu seul sait quelles seront les suites.
« Je suis avec la plus sincère considération , mon cher monsieur, votre, etc. W^ickham. »
• John Reeves , jurisconsulte , auteur d'une Histoire des lois anglicanes depuis le temps des Saxons, jusqu'au règne de Philippe et Marie, ainsi que d'un traité fort estimé sur les .lois relatives à la navigation tiiglaise. Il avait pris une part très-active à une association dite du Crûwnand Anchor (c'est le nom de la taverne où elle tenait ses séances). Iticbut de cette association était d'éclairer le peuple sur les menées révolutioiuiaires des partisans de la France et des idées françaises.
Une demande plus délicate lui fut transmise par M. de Sainte-Aldegonde. Monsieur Tinvitait dans les termes les plus flatteurs à se rendre à Hambourg, d'où un vaisseau qui venait prendre le comte d*£scars le conduirait à sa résidence d'Edimbourg^ où il désirait l'entretenir sur divers sujets. « Les preuves d'attachement, disait le prince, que M. Mallet m'a données en plusieurs occasions me portent à penser qu'il éprouverait du plaisir à recevoir de nouvelles marques de mon estime et de ma confiance. »
Cette lettre arriva trop tard et n'atteignit Maltet qu'en Angleterre, ce qui fut heureux pour lui, car sa santé était profondément ébranlée , et cette vi-^ site en Ecosse eût beaucoup ajouté à la fatigue et aux difficultés de son déplacement , sans conduire, d'après toutes les probabilités, à aucun résultat utile.
Mallet avec sa famille s'éloigna de Fribourg en passant par Brunswick, où le duc, qui lui avait offert plus d'une fois asile dans ses États, le combla de politesses et de bontés ; il gagna le port de Cuxhaven , d'où il s'embarqua les derniers jours d'avril. Après trok jours de traversée, le 1" mai, ils touchèrent le sol de l'Angleterre. A leur arrivée à lx)ndres, nos émigrés genevois reçurent Taccueil le plus hospitalier et le plus cordial de tous leurs amis d'Angleterre et de France, de leurs compatriotes et d'une foule d'émigrés de toutes les nuances d'opinions, depuis l'évêque d'Arras jusqu'au chevalier de Grave , gîronditi* A la tête des premiers , étaient Malouet , Lally-tolen* dal, Montlosier, lord Fincasde, le chevalier Màc^
362 MÉMOIRES ET CORRESPONDAIYCE.
phersoDy M. Oliphant, M. Reeves et ses deux coopërateurs antijacobins, M. Bowls et M. J. Gifford. Parmi ses concitoyens, il eut svu*tout à se louer du chevalier d'Yvernois, autrefois son adversaire politique dans Genève , où il s'était signalé parmi les plus chauds représentants, maintenant, comme tant d'autres , revenu au sang-froid et à la vérité, et dévoué au gouvernement de M. Pitt; de du Roveray, qui partageait avec d'Yvemois et Mallet l'honneur d'être exclus du traité de réunion de Genève à la France; d'Etienne Dumont, naguère l'aide précieux de Mirabeau, maintenant occupé de mettre en lumière les travaux de J. Bentham, homme aimable, rare et lumineux esprit; la famille Âchard, et Rigaud, membre de l'académie royale de peinture, à qui on doit l'original de l'excellent portrait de Mallet gravé par Heath.
La douceur de ces premiers moments fut vivement sentie par Mallet, qui fut profondément touché de l'aflection de ses amis, ainsi que de la satisfaction d'avoir obtenu un asile dans un pays où il trouvait ce que ses regards avaient cherché en vain sur tout le continent, un gouvernement plein de ressources et soutenu par l'opinion, un peuple animé d'un puissant esprit pubUc, et prêt à tous les sacrifices pour le maintien de son honneur et de sa liberté. 11 écrivait à son ami, le chevalier de Gallatin, alors a Berlin :
Londres, le 18 mai 1798.
{( Nous touchâmes terre le 1 ^^ et arrivâmes ici le 3, après un séjour de vingt-quatre heures à Yarmouth.
De ce moment^ je me suis trouvé dans un étourdisse* ment et une confusion complète, écrasé de visites à re* cevoir et à rendre, du soin de m'établir, et du brouhaha de cette ville colossale que j'ai trouvée encore augmentée d'un grand tiers. M. Reeves , mon ami , nous a pris au débotté , enlevé du mailcoach^ et logé chez lui. J'y suis encore : cette hospitalité m'a laissé le temps de choisir à mon aise quartier et maison.
« On m'a fait ici un accueil amical et très-favorable ; mes plans sont à l'examen ; je ne presse rien, et n'ai guère eu le temps de m' occuper beaucoup encore de mes affaires personnelles. Je traiterai une autre fois ce chapitre-là avec vous. Je dois compter M. Wickham à la tête de ceux qui me servent avec le plus d'intelligence et de bonne volonté. Il est sous-secrétaire d'État au département de l'intérieur : voilà son lot, il remplit cette place avec applaudissements ; elle embrasse la police, à laquelle il a donné une activité, un aplomb, une étendue inconnue jusqu'ici.
« Je me crois dans un autre monde et un autre siècle. C'est bien aujourd'hui qu'il faut dire : Et peniius toto dis^isos orbe Britannos, J'ai laissé de l'autre côté de la mer le continent se débattant dans les convulsions d'une paix ridicule qu'il tâche d'obtenir ou de conserver* le l'ai laissé au milieu des bienfaits de cette paix, c'est-àdire ne sachant que résoudre , perdu d'angoisses , de divisions et de terreur, n'osant ni se défendre, ni s'unir^ ni se plaindre , dépourvu de tout patriotisme , et ne pouvant combiner deux moyens de salut.
« Ici on est en pleine guerre , écrasé de taxes, en butte aux fureurs de l'ennemi le plus acharné, et la sécurité, l'abondance, l'énergie régnent partout, dans les chaumières comme dans les palais. Je n'ai pas aperçu
un symptôme d'inquiétude timide. Le spectacle de l'esprit public a passé mon attente et de beaucoup. La nation n'avait pas encore appris à connaître sa puissance et l'immensité de ses ressources. Le gouvernement lui en a donné le secret et l'a pénétrée d'une confiance sans bornes. Ces dispositions vont jusqu'à l'exaltation : je trouve ici beaucoup de fanatisme , mais exclusivement parmi la saine partie de la nation. Elle abhorre la France , la révolution , les jacobins y le Directoire^ comme la France baissait en 1 784 les aristocrates. Malheur au partisan des doctrines du jour! Cette classe qui a prodigieusement diminué , est dans l'abattement et l'obscurité. Il n'y a plus de sûreté pour quiconque ne se montre pas un true Briton.
« Nous avons eu une preuve récente et singulière de ce sentiment populaire, dans l'enthousiasme qu'a produit parmi le peuple l'évasion de sir Sydney Smith; jusqu'aux enfants s'en entretenaient dans les rues. Trois jours après, le roi a rayé M. Fox de la liste du conseil privé, à peine en a-t-on parlé. Je ne vous dirai rien de l'opposition , elle n'existe plus qu'au club des w^higs et dans le Morning Chronicle.
« Il est difficile d'imaginer plus d'habileté, d'énergie, de conduite et d'activité que n'en déploie le ministère dans tout ce qui regarde la sûreté de l'État. Sa prévoyance a embrassé tous les cas possibles; les mesures sont prises et les moyens tout prêts, depuis l'embarquement des Français dans leurs ports, jusqu'à leur invasion même dans Londres, où ils trouveraient maison nette. Aux troupes réglées , aux milices anciennes et supplémentaires, à vingt mille hommes de cavalerie volontaire et choisie, on a ajouté des associations armées dans toutes les paroisses ; leur fonction est de donner
force à la loi, de surveiller les séditieux , de veiller sur les eaux y sur les incendies ; de réprimer le moindre mouvement. Un million d'hommes sont aujourd'hui armes.
« Vous concevez que me voilà dans mon élément : je n'ai plus besoin de périphrases pour faire passer mes opinions, je n'ai plus à craindre d'être chassé si je manque de respect à Merlin.
« Les affaires de commerce étant dans toute leur prospérité, on s'inquiète trop peu du sort du continent. (Je parle du public non du gouvernement.) Il règne à cet égard des préjugés nationaux que j'ai déjà battus en brèche. Je me suis servi de la note que vous m'avez remise; j'en ai pesé la justesse et les conséquences; on m'a trèfr-bien entendu, et je crois qu'on s'apercevra sur le continent d'un grand amendement sur ces matières. Cela n'empêche pas que le mépris pour la soumission du continent, et l'impatience de le voir sortir de cette attitude , ne soient des sentiments universels. L'impétuosité nationale ne connaît ni obstacles, ni considérations, ni circonstances. ))
Cependant, grâce au zèle actif de Reeves, TafTairç du nouveau Mercure avançait rapidement, les chancêt de réussite augmentaient tous les jours ; on recevait , des divers rangs de la société anglaise, et même dû continent, des encouragements qui permettaient de compter avec toute certitude sur le succès du journal que, du reste, Mallet, fatigué et malade, abordait par raison bien plus qu'avec entrain et plaisir. Le vieux lord Liverpool, qui venait dîner quelquefois à Cecil-street , s'intéressait à l'œuvre, w Je me sou- \iens; dit Mallet, des manières froides et diploma-
tiques du taciturne lord Liverpool ; il me paraissait de tous les hommes le moins propre à attirer la confiance et à encourager les talents indépendants. Cependant il prit un intérêt véritable à l'entreprise de mon père, et s'occupa même des moyens d'en assurer le succès. Quelques-unes de ses idées, sur ce point, étaient assez bizarres ; ainsi il recommandait à Mallet de s'adjoindre, comme collaborateurs, Peltier et Tabbé Barruel ; la seule difficulté qu'il vît à cette combinaison étrange, c'était d'associer un ecclésiastique catholique à un protestant genevois. L'abbé réussirait sans aucun doute, mais le califiniste bigot lui inspirait de grandes appréhensions. M. Windham, que nous rencontrâmes quelquefois à diner chez M. Wickham, faisait un contraste parfait avec- le vieux Jenkinson. Rien ne surpassait le charme de $es formes courtoises, de ses manières ouvertes et bienveillantes : nous fûmes enchantés de son accueil. Au reste, M. Wickham, le bon chevalier Macpherson , M. Trevor, M. Romilly, M. Batt, et nombre d'autres amis et personnages marquants, soit dans les rangs officiels, soit dans la société et la littérature, mirent mi grand intérêt à la fondation du Mercure j et se prêtèrent avec zèle à procurer des souscripteurs. »
En définitive, ces messieurs approuvèrent le plan proposé par Mallet lui-même. Il ne s'agissait pas de faire du Mercure britannique une gazette ordinaire, mais un ouvrage de circonstance qui dirigeât contre la république irançaise et son gouvernement, contre tout ce que faisait et débitait le Directoire, un système suivi et lié de contradiction fondé sur les faits^ et la discussion la plus simple.
« C'est à grands traits, disait Mallet, en éclairant sans cesse le présent et l'avenir par des retours et des tableaux du passé que je me propose de composer cette rédaction, en lui donnant une fonne méthodique et suivie. Il n'existe aucun ouvrage de ce genre en Europe, et nul doute qu'il ne fut le plus nécessaire de tous. L'expérience est perdue, si on ne la grave pas au moment même par des écrits qui en fixent l'impression. Il s'est établi sur le continent et en Angleterre une foule de préjugés, sur la force, sur les succès, sur la durée, sur la nature de la république française, sur l'habileté de ses gouvernants, sur l'impulsion irrésistible de la révolution , sur les moyens d'en retarder Tapproche. On combattra journellement ces préjugés qui sont au premier rang des obstacles que rencontre une nouvelle ligue continentale, »
Un prospectus rédigé dans ce sens fut répandu par les amis du publiciste, et on put bientôt juger que les souscripteurs répondraient à cet appel. On avait calculé que cinq cents souscripteurs offriraient un revenu suffisant pour Mallet et sa famille. Mais il ne fallait pas compter sur le concours du gouvernement. Le ministre anglais avait bien aidé le Courrier de Londres ^]ouvi\d\ ultra-royaliste, écrit sans talent, au moyen de souscriptions pour l'étranger, s'élevant à quinze cents livres *. Mais tout ce qu'on put obtenir pour le Mercure britannique se borna à la communication de quelques pièces officielles, et à une souscription pour vingt-cinq exemplaires destines aux colonies françaises conquises. La cour de
* Voy. Mémoires de Fauche-Borel, III* vol.
Saint-James était peut-être alors la seule en Europe où un écrivain de cet ordre ne devînt pas l'objet d'une distinction spéciale de la part des personnes placées à la tête du gouvernement. Or, à l'exception d'abonnements personnels et de quelques témoignages in* signifiants d'intérêt, Mallet ne reçut de marques d'attention officielle d'aucun homme en place, il ne fut jamais appelé chez aucun ministre. Mais sa réputation, et bientôt son œuvre elle-même, le servirent mieux auprès de l'élite du public anglais. Les cinq cents souscriptions furent rapidement dépassées, et s'élevèrent bientôt à près de huit cents. C'était peu, sans doute , en comparaison des quinze mille abonnés que Mallet avait laissés au Mercure français, mais dans de telles circonstances, ce nombre modeste se trouvait brillant. Quoique le fils de Mallet, à qui la connaissance familière de la langue du pays rendait cette tâche comparativement facile , se fût chargé de toute la partie matérielle et financière de l'entreprise, le travail périodique était un lourd fardeau pour Mallet, qui s'engageait à fournir tous les quinze jours un essai politique de soixante pages. On attendait toujours de sa main une œuvre travaillée et consciencieuse, et peut-être on n'eût pas souffert de lui ces pages faibles, ni le remplissage, ressource ordinaire de tous les ouvrages périodiques. Le concours de plusieurs rédacteurs n'eût pas satisfait ; et d'ailleurs, l'indépendance du publiciste ne comportait pas la coopération assidue de collaborateurs réguliers. Il y avait plus; ses vieux amis, les monarchiens, si longtemps d'accord avec lui svur l'appréciation de la révolution française et svur les moyens à lui oppo-
[1 7Ô8-1 7g9] CHAPITRE QUATORZIÈME. 369
ser, lassés d'attendre le rétablissement d'un régime selon leurs vœux et leurs principes, avaient insensiblement réduit leurs espérances à une organisation de la France nouvelle qui rouvrît la patrie à tant de Français exilés, en leur offrant une ombre de repos et quelques débris de leurs propriétés. Ces dispositions les avaient tournés vers le parti whig, qui se montrant toujours favorable à la paix, voulait qu'on traitât à tout prix avec la France plutôt que de continuer une lutte dont ils ne s'avouaient pas la nécessité et la sagesse. En suivant cette pente, ils s'étaient éloignés insensiblement des vues de Mallet^ qui n'admettait pas que les circonstances eussent justifié une pareille politique. Ces divergences amenèrent, au premier moment , entre ces anciens soldats d'une cause commune un refroidissement qui cependant dura peu, et ne porta pas atteinte un seul instant à la cbaude affection de Malouet, toujours franc, mais toujours dévoué et ami tendre. Quant aux ultra-royalistes, ils ne tardèrent pas à voir que le rédacteur du Mercure britannique n'était pas réconcilié avec leurs rêves, et disposé à épouser leurs violences et leurs prétentions exagérées. A peine débarqué ils avaient cherché à s'emparer de lui.
« J'ai eu un entretien avec le baron de Relie, écrivait Mallet à son ami Sainte-Aldegonde, il m'a paru plein d'un préjugé que je retrouve chez plusieurs autres Français, sur ma prétendue influence auprès des ministres. Ils partent de là pour me dicter les conseils que je dois inspirer , et surtout pour décider le gouvernement à former de nouvelles tentatives sur l'intérieur, n. 24
J^ai désabusé M. de RoIIe de cette chimère^ et Tai prévenu que y très-invariablement y je ne m'aviserais pas de faire ici le conseiller d'État y et que si quelque homme en place me demandait mon avis, il serait invariablement de ne point retarder la division inévitable qui éclatera tôt ou tard dans la faction dominante, eu leur donnant un motif de réunion par des entreprises téméraires et qui ne pouvaient avoir aucun succès.
a Ce système ne fait pas fortune auprès des solliciteurs chouans et autres, qui me paraissent très-courroucés de ce qu'on ne jette pas les millions à leur tête, à la première réquisition. Ils ne manquent pas de conclure de ma réserve que je suis dévoué au gouvernement britannique. Ces pauvres gens sont aussi heureux en inductions qu'en projets et en rapports. Je laisse aller toute cette bavarderie; je dois, comme un autre,' payer le tribut à cet indoAiptable esprit de discorde , de malîgtiité, et de despotisme qui dévore les réfugiés. »
Mallet du Pan se mit donc seul à l'œuvré et déploya son drapeau. Croyant voir d'une vue certaine la France , telle cjue l'avait faite la révolution, condamnée fatalement à embrasser l'Europe dans ses envahissements, sans qu'aucune concession, aucune offre d'alliance, aucun témoignage dé sympathie pût faire autre chose que de suspendre cet entraînement irrésistible et si funeste à la paix comme à la liberté du monde, il était convamcu, qu'en présence d'un tel danger, il fallait réunir tous ces intérêts menacés pour en faire une digue formidable, capable d'arrêter l'élan conquérant de la France. Mais le moment n'était pas venu ; cette combinaison de forces et d'esprit public, qui devait plus tard faire reculer les flots
de FEmpire, et que Mallet implorait avec un sentiment profond de leur nécessité , ne pouvait être que l'effet de circonstances alors difficiles à prévoir. Pour l'obtenir, à l'époque où Mallet écrivait, il aurait fallu forcer à s'ouvrir des yeux qui ne voulaient pas voir; il aurait fallu, par le tableau d'un passé récent et d'un présent assez terrible, vaincre la paresse et la fatigue universelles, obliger tout au moins les intérêts à se reconnaître et les États à réfléchir. C'est ce que Mallet du Pan voulut du moins tenter dans son recueil; et comme ses espérances reposaient tout entières sur les peuples qui, selon lui, s'étaient montrés si supérieurs aux gouvernements , c'est aux nations qu'il entendait s'adresser bien plutôt qu'aux cabinets.
Ainsi résolu, il ne pouvait mieux ouvrir sa campagne qu'en retraçant, de son pinceau le plus énerr gique, le dernier crime du Directoire, la destruction de la ligue helvétique, vaincue par la lâcheté des régences et des conseils suisses bien plus que par les armées françaises. On verrait à nu, par ce récit, espérait-il, la moralité de la république française, To» dieuse hypocrisie de ses protestations et de son prétendu amour de la liberté, la noirceur de ses intrigues et l'avidité intraitable de ses agents. Les premiers numéros du Mercure britannique furent, en effet, entièrement remplis par le tableau de cet événement, sur lequel néanmoins le patriotisme mal placé de trop d'écrivains français s'obstine à répandre les fausses couleurs puisées dans les mensonges ofïiciels du Directoire.
« Chaque puissance, disait Mallet dans la préface ,
372 MÉMOIRES ET CORKESPONDANGE.
peut y lire sa destinée et ses devoirs. Si quelques-unes d'elles se flattent encore de concilier leur existence avec celle de la république française, qu'elles étudient ce terrible monument de son amitié.
i< Quel peuple , cependant , avait plus de titres que les Suisses à obtenir grâce devant le Directoire français ? Quel peuple pourra se confier à un plus grand nombre de sacrifices ? Qu'ils considèrent le dénoûment de cinq ans de patience, de déférence et d'espoir. Qu'ils considèrent oii l'on arrive aujourd'hui avec des efforts pour éviter la guerre !
i< Que les gouvernements et les nations cessent donc d'attendre leur salut des conseils d'une servile politique ; qu'ils se disent que l'association révolutionnaire de Paris les conquerra le lendemain du jour où elle les aura déshonorés. La Providence n'a point attaché la paix à l'oubli de tout courage, ni la sûreté à la terreur. Peuples et souverains sont condamnés au tribunal de la révolution ; la chute des uns est inséparable des misères des autres. La Suisse pleure maintenant d'avoir méconnu cette vérité ; elle renouvelle la peinture qu'un écrivain du moyen âge nous a laissée d'Athènes, après l'invasion d'Alaric, c'est la peau ifide et sanglante d!une victime offerte en sacrifice. Il ne lui reste que des rochers, des décombres et des rhéteurs. »
On ne doit point chercher, dans cet ouvrage , le calme de Thistorien, le sang-froid du philosophe politique qui n'a d autre passion que de découvrir les rapports logiques entre les efliets et les causes. L'auteur termine ainsi sa préface :
« Je préviens une classe d'hommes très-sensibles à leurs maux, très-indifférents à ceux des autres, et qui
pardonneraient à la république française la désolation du globe, pourvu qu'elle voulût bien les épargner, qu^ls ne trouveront point dans cet ouvrage ce qu'il leur plaît d'appeler de la modération. C'est aux oppresseurs, et non aux victimes , que je les invite à la prêcher. On a d'ailleurs conservé toute l'impartialité que permettait l'exactitude historique.
ce J'ai perdu avec la Suisse, patrie, parents, amis; il ne m'en reste plus que des souvenirs déchirants. Je serais peut-être sans asile, si le ciel ne m'eût réservé un port où je puis accuser sans les craindre, des tyrans en démence dont l'orgueilleuse impuissance menace vainement ce dernier boulevard de la vieille Europe. C'est sous la protection d'une nation inébranlable que je dépose ici et mes récits et mes douleurs. Sans sa magnanimité, j'éprouverais encore le tourment du silence. »
Il n'y a rien d'exagéré dans ces expressions ; ce travail fut véritablement pour Mallet d'un intérêt poignant, il le remettait en face de tout ce qu'il avait perdu, de tout ce qu'avait perdu sa patrie. « Que de fois , nous dit son fils , j'ai vu mon père , quand il travaillait à cet ouvrage , bouleversé , agité , se lever alors tout à coup et se promener à grands pas dans la chambre, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à maîtriser les puissantes émotions soulevées dans son âme. » Il y a, à la vérité, trop de cette émotion dans V Essai; Findignation s'y fait jour avec trop de véhémence ; et il y domine trop naturellement l'accent d'une éloquence accusatrice , pour que cet ouvrage puisse être considéré comme une histoire proprement dite ; mais l'exactitude et la véracité historiques n'en sont pas moins irréprochables , le fond du récit en
est solide autant que d'un profond intérêt. Toute la première partie, consacrée à l'analyse des causes qui ont amené la chute de la confédération , est , selon l'expression de Dumont y un tableau tracé de main de maître, des efforts suprêmes d'une république menacée de rinvasion étrangère et déchirée par des discordes intestines. En particulier , le premier chapitre, qui a pour sujet Tétat moral et civil du canton de Berne avant là révolution , est une peinture des moeurs et du gouvernenieiit de cet heureux peuple, dont ni le temps lii lé changement des idées n^afTaibliront jamais l'intérêt.
Ces premiers numéros dii Mercure britannique produisirent un,e vive sensation partout où ils pénétrèrent, mais surtout en Angleterre, où, le sort des cantons avait excité une grande sympathie, et parmi les exilés suisses , car le livre vengeur eut peine à pénétrer dans lé pays dont il racontait la destinée. Mallet reçut de toutes parts des témoignages^ d'une vive approbation y quelquefois passioû^née; rien ne le toucha plus que les lettres de quelques gentilshommes bernois, en particulier celle que M adressa alors ce même secrétaire qui s'était moûtfé si âtdent à poursuivre son renvoi l'année précédente, ce Charles de Haller qui expiait noblement son erreur par rénergie de ses efforts pour rétablir l'indépendance de sa patrie *.' - - ' '■ ^-
« . . . . Quoique avec un burin dé feu , vous avez tracé
* C'est ce même Charles Louis de Haller, petit-fik jn fimà Haller, qui acquit ensuite de la célébrité par sa conyersion au catholicisme , et par scn ouyrage sur la Restauration Je hpoUtifae.
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bien incomptëtement les horreurs d'Unterwalden. Je sens que les circonstances, l'éloignement ides lieux^ oiit rendu difficile d'obtenir des renseignements suffisants^ Si le temps ne me manquait aujourd'hui , je vouf adresserais des détails qui font dresser les cheveux , et que j'avais couchés en hâte sur le papier. Aucune ga* zette suisse n'a osé, et aucune gaz^te allemande n'a voulu les insérer.
c< Depuis deux mois je me trouve ici au milieu de ce misérable et servile congrès, où chaque jour ouvre cependant un peu les yeux, et où la peur seule contient et comprime le sentiment d'horreur et de vengeance dont toutes les âmes sont pénétrées. Nous lisons les na<^ méros de votre Mercure j avec cette admiration qu'inspirent le génie et la vertu, et avec le sentiment doulou»^ reux de l'opprobre et de rhumiliation du continent, digne punition des lAches qui ont perdu tout sentiment d'honneur et de devoir.
(c .... Tout Bernois conservera éternellement dans son cçeur son admiration pour votre magnanimité et sa reconnaissance de votre Essai sur la destruction de la confédération helvétique. Hélas! nous avions bien besoin de votre plume pour sauver le peu d'honneur que nous avons sauvé, et pour détourner le blâme des victimes par le mépris et l'horreur des assassins. Non , la bonne volonté ne manquait pas pour combattre ce fléau, mais l'inébranlable fermeté et surtout la capacité. Vingt fois en lisant cet ouvrage digne de Salluste et de Tacite, des sanglots m'ont empêché de continuer. Hélas! il n'est pas encore connu dans ma malheureuse patrie, je l'ai envoyé ici où il est lu et acheté avec avidité, malgré l'inquisition d'un Bonnier et d'un Jean de Bry^ et la servile condescendance d'un Edelsheim j
376 MÉMOIRES ET GORRESPONDAIiCE.
ministre du margrave. Si Berne a besoin de justification, elle se justifie maintenant. Le 27 mars, déjà ses élus eurent l'honneur d'étro exclus par Brune le brigand* On ne trouve plus dans cette ville un seul patriote. Nos tribunaux, communes, etc., sont destitués par le Directoire, et on nous envoie des prosélytes, des traîtres grisons pour nous tyranniser. Tillier lui-même vient d*étre destitué. Jouissez, vertueux Mallet , dans cette île fortunée , de la considération universelle. Recevez en particulier le tribut de ma vénération. Oui, dans mon orgueil, je crois avoir quelque ressemblance sinon avec votre esprit , du moins avec la trempe de votre caractère, avec les sentiments de votre âme. »
Le succès de ces débuts du Mercure britannique fut complet et populaire ; les numéros qui suivirent, consacrés à Texamen de la position respective de la France et des autres États de l'Europe, soutinrent ce premier effort. L'expédition d'Egypte, la défaite de la flotte française à Âboukir, et l'impétuosité victorieuse de Nelson qui vinrent ensuite remplir d'enthousiasme la nation anglaise tout entière , précisément au moment où la révolution d'Irlande venait d'être comprimée et la descente du général Humbert manquée, fournissaient d'importants matériaux à notre publiciste.
L'année touchait à peine à sa fin, que les efforts de l'Angleterre, pour former une nouvelle coalition, commencèrent à ébranler l'incrédulité de Mallet. Il ne doutait pas de l'Angleterre en voyant son gouvernement et la nation entière à l'œuvre ; mais l'Empire et l'empereur, réussirait-on à les faire mouvoir et à les tirer des négociations directoriales où ils épui-
saient jusqu'à leur honneur? ou bien Tempereur resterait-il impassible devant les derniers actes du Directoire, qui non content d'avoir mis en fuite le roi de Maples, le chassait de ses États, transformés en république révolutionnaire, et par un guet-apens consommait la ruine du roi de Sardaigne, renversant ainsi* les deux royaumes qui lui avaient échappé en Italie? A la fin de novembre, il écrivait encore à un de ses amis :
« Roi, ministres, commerce, nation, tout est monté sur le ton viril, la confiance est au comble; l'opposition désunie, et sans chefs ni plans, se trouve réduite à une vingtaine d'unités discordantes; mais les préjugés contre l'empereur subsistant , on croit encore qu'il attendra des hostilités, et comme je doute que le Directoire les commence de sitôt , voilà la partie ajournée. Peut-être a-t-on voulu avoir les Russes en Bohême avant de se développer; si tout autre motif dicte ces temporisations, elles pourront s'étendre loin.
« Je n'entrevois encore que des nuages et toujours au bout la même perspective , le triomphe des révolutionnaires au milieu d'une désunion totale.
« .... Barthélémy et Willot vont arriver. Pichegru est rétabli ; sa destination est prête au premier coup de tocsin. Il est le seul individu qui m'ait inspiré quelque confiance depuis dix ans. Lorsqu'à ses talents on joint l'oubli de soi-même, le sang-froid, la réserve, le flegme et un très-grand sens, on est bien fort en France et partout. Toujours les mêmes tracasseries entre les agents royaux qui se coupent mutuellement la gorge. Tant que le roi conservera sa confiance à ce genre d'intrigants , il ira à reculons. »
378 MÉMOIRES ET CORRESPONDAJVCE.
Mais revenant à la Grande-Bretagne, te le budget à la semaine prochaine, dit-il^il sera brillant et couronné de succès; la bourse de John Bull est ouverte. » Ce budget, mémorable dans les fastes de Tempire britannique, fut présenté en effet par M. Pitt. Le Mer^ cure britannique^ en en donnant le résumé, s'exprima dans ces termes :
« Depuis qûMl existe des assemblées délibérantes, je doute qu'aucune ait jamais entendu un développement de cette nature, également étonnant par son étendue, par sa précision et par les talents de son auteur. Ce n'est pas un discours qu'a prononcé le ministre : c'est un cours complet d'économie publique, un ouvrage, et l'un des plus beaux ouvrages de finance positive et spéculative qui aient distingué la plume d'un philosophe et d'un homme d'État.
« On pourrait ajouter cette déduction aux savantes recherches des Adam Smith, des Arthur Young, des Stuart, que le ministre a honorés de ses citations. Assez belle réponse aux vandales modernes, qui parce qu'une secte de sophistes enragés s'est mêlée, en France, de gouverner l'univers, voudraient jeter au feu les bibliothèques, la science, les savants , et ramener l'Europe à la condition des Huns et des Francs. Il n'entre aucune adulation dans ce jugement ; cette adulation serait gratuite. Je n'ai pas, Dieu merci, la réputation d'un flatteur ; mais j'ose dire qu'Anglais ou étranger, adversaire ou ami de M. Pitt, tous s'accorderont dans leur opinion sur ce grand travail. »
En se décidant à d'immenses sacrifices pour attirer la Russie à son système de défense contre le Directoire, le gouvernement anglais avait compté sur
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l'effet de cette grande démarche pour décider TAutriche, et même la Prusse, à rompre avec le Directoire et à former une nouvelle coalition. Mais le ▼ieil esprit de la diplomatie autrichienne fut peutêtre encore plus alarmé qu'ébranlé par la perspective d^une armée russe auxiliaire mettant le pied sur ses États. Mallet, qui depuis cinq ans avait vu ce genre de considération l'emporter habituellement dans les conseils des puissances , s'attacha dans le Mercure à en dissiper la malheureuse influence, et à écarter les craintes chimériques qui fermaient les yeux des intéressés au seul et véritable péril, l'ambition résolue et sans bornes de la république française. « Elle a, disait«il énergiquenient, jeté l'interdit sur l'Europe ; elle la mange feuille à feuille comme uae pomme d'artichaut. » Le Directoire, à la pre*^ mière nouvelle de l'alliance russe, n^ avait pas perdu un jour pour représenter au congrès de Râstadt dans une note menaçante cette intervention active de la Prusse, comme également redoutable à la Turquie et à l'empire germanique ; et bientôt il inonda le public d'écrits destinés à l'alarmer sur l'approche de ces auxiliaires. Le Mercure réfuta vigoureusement ces alarmes , et se moqua d'abord des têtes à routine aides vieux raisonneurs, qui accréditaient* les licfux communs du Directoire. «Tel baron de l'Empire^ disait-il, à qui les Français ne laisserontpas un lit dans six semaines, approfondit la question de savoir si les Russes ne viennent pas démembrer l'Allemagne -. »
« Loin de devoir alarmer ^indépendance du corps
' Mercure britannique^ t. II. ^
germanique j affirme Técrivain , la Russie en est, par sa position , Tappui nécessaire et naturel. £ntre-t-il dans une tête sensée qu elle puisse en ambitionner le moindre territoire ou favoriser Tambition d'aucune autre puissance jalouse de s'agrandir en Allemagne? Sera-t-il jamais de son intérêt de tolérer l'afTaiblissement ou les usurpations de TAutricbe et de la Prusse ? Elle semble , au contraire j leur servir de sauvegarde mutuelle et former entre elles ce lien intermédiaire propre à prévenir leur choc ou le danger de leur collision ^ »
Rappelant une autre fois aux puissances l'histoire désastreuse de leur politique de défiance, Mallet leur présente pour sortir du dédale de leurs temporisations et de leurs incertitudes un fil sûr, le meilleur des guides en cette occurrence, la tactique du Directoire. « A chaque heure le Directoire répète à l'Europe d'abréger ses contestations et d'ajourner ses dissentiments. De ses bras étendus , du Texel à la pointe de la Calabre, il lui trace sa destinée plus énergiquement que dans des visions miraculeuses. S'il est obéi, celui qui défend à l'empereur de faire avancer les Russes, lui ordonnera bientôt de descendre du trône. » ^
Soit qu'à Vienne on eût fait d'avance ces réflexions, ou que Paul P' eût forcé le cabinet autrichien à cette décision par des menaces, ainsi que Mallet le croyait; soit qu'enfin la sommation du Directoire qui commandait à l'Empire d'arrêter les Russes, eût à la fin révolté ces courages abattus, l'empereur se déter-
* Mercure britannique, t. II, p. 17.
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mina à rompre avec la république. Mais le Directoire le prévint, et avant que l'Europe eût appris par lui qu'il recommençait la guerre, l'armée française avait passé le Rhin, et pénétré dans l'Empire en foulant les neutres. Le congrès de Rastadt était dissous de fait, et les plénipotentiaires se dispersèrent. Alors se passa le déplorable événement auquel le nom de Jean de Bry est attaché , quoiqu'il n'en ait pas été la plus malheureuse victime. Les trois plénipotentiaires français, Bonnier, Roberjot et Jean de Bry, se retirant avec un sauf-conduit des généraux autrichiens, furent arrêtés par des cavaliers impériaux et sabrés; Jean de Bry échappa. A cette nouvelle, un cri d'horreur éclata dans Paris, et le Luxembourg n'eut pas de peine à exciter l'indignation publique. Dès lors, aucun historien français n'a manqué de s'arrêter avec une émotion patriotique et généreuse sur cet épisode des guerres de la révolution. Ce fut un crime contre le droit des gens que ce massacre des plénipotentiaires; mais quelle circonstance autorise à imputer la fureur d'un piquet de hussards (ils appartenaient à un corps des frontières) aux généraux des armées impériales; à quelle fin auraient-ils pu ordonner le plus inutile de tous les crimes? 11 faut en convenir, était-ce aux hommes de la révolution française qu'il appartenait de parler si haut du droit des gens ? Mallet du Pan ne se laissa pas intimider par ces clameurs, et par cette fête funèbre en l'honneur des victimes de Rastadt où Merlin, le président du Directoire, prononça cet anathème contre l'empereur : « Malheur, opprobre éternel, guerre implacable à l'atroce maison
dont les attentats ont déshonore le siècle de la raison et des lumières ! Que ce gouvernement soit exclu de la communication des sociétés humaines ! » Mallet raconta Tévénement et n'eut pas de peine à montrer qu'une action aussi atroce ne pouvait être le crime d'un gouvernement qui avait relâché Drouet, le maître de poste de Yarennes ^
* Mercure britannique^ n* 19. c Le Directoire, dit-il plus tard , sait k ii*en pouvoir douter que la tragédie de Rastadt , absolument étrangère à tous les commandants autrichiens, a dérivé d'un projet fortuit de brigandage , qui eût été prévenu si Bonnier, dans un dépit orgueilleux , n'eût TOdln braver les obstacles que lui opposaient les ordres militaires et une nuit sombre et orageuse. » Mallet s'occupe ensuite du caractère politique et des antécédents des plénipotentiaires eux-mêmes , et il dis« tingue honorablement Roberjot, le secrétaire de la légation, de ses deux collègues révolutionnaires, a On lui impute, dit-il, d'avoir aussi opiné k l'assassinat du roi, c'est une erreur, puisqu'à l'instant où Louis XVI fut jugé , cet envoyé n'était point membre de la Convention , où il n'entra que très-postérieurement : il ne participa , du moins ouvertement , à aucun des grands crimes de la révolution. Pendant sa mission à Hambourg il s'y conduisit avec retenue et modération , et emporta les regrets de plus d'un infortuné auquel il se rendit utile.
« Le secrétaire en chef de la légation , M. Rosensthiel, mérite bien moins encore que Roberjot d^étre confondu avec ses supérieurs. Puisque son nom a malheureusement paru avec les leurs , je dois à la justice de laver la tache que pourrait lui imprimer cette association. J'ai fréquenté huit ans consécutifs M. Ro/iensthiel , Alsacien, élève et ami du célèbre PfefFel, et employé dans le département des affaires étrangères , où il avait acquis l'estidie et la confiance des derniers miaistres de la monar<^ chie. Sa probité, son attachement au roi, et ses principes étaient tels, qu'il fut réformé par Dumouriez lorsque ce général entra aux affaires étrangères. Personne ne détestait plus sincèrement la révolution ; elle l'en punit ; cassé ,. emprisonné ensuite , onbUé , ruiné , et père d'une nombreuse famille, il accepta, eh 1 796, pour subsister, le consulat d'Elseneor. Comme il est peut-être le seul individu en France, aujourd'hui, versé dans la connaissance de l'histoire et du droit public de l'Empire , le Directoire l'a employé à Rastadt, où son aménité , sa modestie et sa prudence, contrastaient arec le dévergondage des agents suprêmes de la répiJslique. »
Bataille de Zurich. — Lettres du comte d'Artois (Charles X) à Mallet du Pan. — Deux lettres de Portalis communiquées à Louis XVni. — Le Mercure, — Violences des ultra-royalistes à Londres contre Mallet. •— Peltier. — Réparation. — Lettres de MM. Portalis et Quatremère de Quincy.
D'abord d'éclatants succès, et à la fin des revers, signalèrent cette première campagne de la confédération du nord. Ses généraux, par la rapidité et Tenchainement de leurs opérations, reprenant aux Français Tltalie presque entière, reportèrent aux frontières du Dauphiné les limites de la révolution ; mais la Suisse et la Hollande, d'abord évacuées, virent les armées de la coalition , jusque-là victorieuses , succomber, après cinq mois de victoires, à des fautes irréparables, et qui ne sont que trop patentes. On avait négligé de se prévaloir de l'esprit public et de l'indignation des Suisses , et l'on acheva de perdre les ressources que cet important élément de guerre présentait, en dévastant le pays, et en le livrant à ses déchirements intérieurs. Les lettres de Mallet , bien plus que son Mercure^ où il devait plus ou moins se contenir, laissent voir tout ce qu'il pensait de cette désastreuse conduite.
384 MÉMOIRES ET CORtlESPONDANCX;.
LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVALIER DE GALLATIN
Londres, le 16 juillet 1799.
u Mon cher chevalier, nous embarquons une grande expédition que nos émigrés envoient aux chouans et que j'envoie moi aux bouches de TEscaut. Probablement ces vingt-cinq mille Anglais espèreat trouver au voisinage une armée pour les seconder, sans quoi Texpédition pourrait bien dégénérer en équipée. La Hollande est, je crois, bien mûre pour secouer le joug, et il ne faudra pas des leviers immenses pour la mettre en mouvement.
« Souvarow est plus leste que Tarchiduc. II a cependant joué gros jeu. Un témoin éclairé de la bataille de Trébia m*assure qu'elle a été longtemps indécise, et que Ton était perdu si Ton n'eût triomphé. La Suisse offre bien plus de difficultés, et de plus grandes forces à combattre. Masséna a reçu des renforts : c'est une trop grande niaiserie que d'avoir imaginé qu'il évacuerait volontairement la Suisse : on l'a cru cependant au quartier de l'archiduc. La Suisse est le meilleur retranchement de la Franche-Comté; ainsi, on défendra la France dans les cantons. La position de la Reuss serait abandonnée, si les Autrichiens se portent en force sur Lucerne ; mais tout est préparé pour prendre celle de l'Aar et du Jura. Là, il faudra de grands coups pour déloger l'ennemi.
« En attendant , la Suisse est pleine de divisions, de mécontentements, d'incertitudes. Toutes les lettres que j'en reçois font gémir. J'ai soumis ici au gouvernement tout ce qu'on me prie de lui soumettre à ce sujet ; mais à quoi cela servira-t-il ? On ne donne aucune attention suivie à ces remontrances-là ; on marche par secousses,
on croit qu^avec de l'argent et quelques levées on fera tout.
ce Vous savez que les Autrichiens n'ont pas rétabli un seul gouvernement! On en est indigné ici et à Pétersbourg. Où veulent-ils aller? Quelle est donc leur inintelligible politique? Ils donnent des dégoûts à Souvarov^, ils ne veulent s'entendre sur rien , ils voulaient exiler les quarante-cinq mille Russes arrivant sur le bas Rhin. On a tenu ferme, et ils marcheront en Suisse. Souvarow projette avec les siens de passer le mont Cenis, de se réunir aux nouveaux venus et aux quinze mille Suisses qu'on lèvera, et de marcher en France avec ses quatre- vingt mille hommes. Les Autrichiens feront ce qu'ils voudront. On s'attend qu'ils voudront profiter de l'occasion pour enlever quelques rognures au roi de Sardaigne, dont ils se gardent bien de dire un mot dans leurs proclamations. »
AU MÊME
West Horseley, 6 septembre 1799.
w Mon cher ami , je viens de recevoir ici , à trente milles du grand gouffre, votre paquet daté du 4 août. Le vent du sud-ouest qui nous domine depuis trois mois, retarde tous les paquebots. Remerciez votre ami le colonel Constant de ses lettres instructives. Hélas! il n'a que trop raison^ et je ne reçois pas d'autres notions de la Suisse : tous les peintres font le même tableau , mais ce que M. C. ne vous dit pas, c'est que la conduite des Suisses tient essentiellement à celle qu'on a observée envers eux dans le principe. On a accumulé les fausses mesures; les émigrés, ainsi que ceux de France, ont voulu régir de loin un peuple défiant et difficile qui ne n. 25
386 MÉMOIRES ET G0RIŒSP0NDAI9CE.
voulait pas être régi par eux; je ne sais pas quelles fautes on n'a pas faites. On s^est arrête tout court après la prise de Zurich, comme pour jeter les habitants daos rincertitude de leur sort : aucun plan fixe de restauration; on n'a su ni commander aux esprits, ni les per* suader; on a dégoûté des gens accrédités dont l'influence eût entraîné les peuples; on s'est livré à des préférences ridicules ; on n'a nullement cherché à provoquer, à soutenir un mouvement national.
u La besogne est trop au-dessus des forces de ceux qui s'en mêlent. Dix-huit mois de révolution ont d'ailleurs altéré sensiblement le caractère national déjà fort au-dessous de sa réputation. Il n'y a plus de talents en Suisse, l'événement l'a prouvé : ils ne sauront pas mieux reconstruire qu'ils n'ont su conserver.
« On avait décidé légèrement d'envoyer Monsieur en Suisse : on l'a fait venir d'Edimbourg, l'enthousiasme était au comble : enSn, on a renoncé à cette équipée, et le prince est allé se confiner à quatre milles du lieu que j'habite, en attendant que les événements se mûrissent.
« Vous dites fort bien que l'Angleterre devrait exiger en Suisse : elle ne demanderait pas mieux; mais elle n'a qu'une voix, et secondaire dans ce département-là. La Russie l'appuiera; mais, je vous le répète, la réorganisation de la Suisse, son sort propre, tout cela occupe fort peu. Il n'y a qu'un but^ lever quelques bataillons pour les pousser en France, chasser les Français de la Suisse, non pour l'intérêt même de celle-ci, mais pour aborder plus facilement aux frontières de l'antre du lion.
« Après avoir fait les représentations convenables et donné les notions de fait qui les appuyaient, je suis
rentré dans mon obscurité et je n^en sortirai pas. Un étranger est trop mal placé pour s^ingérer de faire le contradicteur : on déplaît, on se fait calomnier, on s^attire des ennemis irascibles et hautains. Il faut laisser aller le monde comme il va. Lorsqu'on me demandera mon avis, je le donnerai franchement, mais je me garderai bien d'aller au-devant des consultations.
(c J'habite ici un charmant séjour, où je ne pense guère à la politique, et où à peine, depuis quinze jours, ai-je parcouru une gazette. C'est Yotium cum digni'tate. Je frémis du moment qui va me rappeler à ma détestable écrivaillerie : il est impossible d'en être plus las, plus dégoûté, plus accablé.
(c Adieu. Je vous embrasse; tenez-moi au courant, et surtout de ce qui se passera entre Pétersbourg et Berlin. M. Fagel n'a point paru, et restera, je pense, sur le continent. »
AU MÊME
Londres, 28 octobre 1799.
« L'histoire de la Suisse était écrite depuis deux mois en caractères lisibles. Il valait bien la peine d'achever les malheurs de cette contrée , en y portant le théâtre de la guerre , pour en sortir de cette manière. Les relations officielles vous auront donné une idée très-inexacte de ces événements, du 25 septembre au 8 octobre. Je vous assure, d'après les plus respectables et les plus certaines autorités , que Masséna dans ces journées du 25 et du 26, n'a pas perdu huit cents hommes. Jamais il n'y eut de bataille plus étrange. Les Russes n'ont pas fait une seule manœuvre : toutes leurs dispositions ont attesté leur ignorance et l'orgueilleuse
incapacité de leur général. Ne voulant ni suivre, ni même recevoir un avis , il se laissa envelopper sur les derrières : jamais il ne fut possible de Tamener à poster au moins un corps d'observation sur le Zurichberg, où les Français se logèrent sans tirer un coup de fusil. Par une espèce de capitulation verbale, on avait laissé à Korzakof la liberté de se retirer par la route de Wintherthour, mais comme il n'a jamais fait une reconnaissance à une lieue de Zurich, et qu'il y était arrivé par la route d'Églisau, il méprisa l'autre qui était sûre, pour se jeter dans celle-ci ; il tomba dans les colonnes et les batteries françaises postées au revers du Hange Berg. Ses troupes se rompirent; une terreur panique les saisit. Là fut leur plus grande perte en prisonniers, artillerie, bagages, etc. Vous lirez dans mon numéro du 27 une relation toute neuve de cette action, rédigée sur un plan et des instructions authentiques. Partout les Russes ont montré la même igno- ' rance dans leurs officiers. Ils ont pillé Zurich avant d'en sortir. Les paysans tuaient tous ceux qu'ils rencontraient, pour se venger de leurs déprédations habituelles.
(( Souvarow eût été perdu sans ressource, si le colonel Clinton, Tinseau et Yaricourt qui le conduisaient dans les abîmes des petits cantons , ne lui eussent fait abandonner sa folle résolution de pousser plus avant. On attribue à un très- grand capitaine qui habite la même ville que vous d'avoir dit : « Souvarow est de « caractère à avoir de grands avantages dans le com- « mencenient de la campagne, et à se faire prendre ou « tuer , avant qu'elle s'achève. » L'horoscope n'a pas été loin de son accomplissement.
On pousse les hauts cris contre la trahison des Au-
trichiensy en attribuant les revers à la retraite de Tarchiduc. Sans la justiGer, il faut observer pourtant, que dans une ligue , le membre le plus important par ses forces, par sa proximité, et qui court le plus de dangers si la guerre tourne mal, devrait avoir voix prépondérante. La cour de Vienne avait exigé que les Russes fussent mis à sa disposition. On s^y est refusé pour suivre, sans elle, une opération de chevalerie qui devait conduire ces mêmes Russes à Paris. Alors la mésintelligence a éclaté, et chacun a suivi ses plans particuliers. A mon avis, il valait encore mieux se rendre à ceux de l'Autriche, que de braver le risque de son mécontentement. Nous n'avons pas Tesprit conciliant.»
A Londres, la défaite de Souvarow sous Zurich, et celle des Anglo-Russes en Hollande , firent succéder la consternation à Tivresse des premières espérances, car les succès de la coalition en Italie avaient exalté toutes les têtes, surtout dans le monde des émigrés» a Quiconque , écrit Mallet du Pan , eût nié qu'en Hollande, en Suisse, en France, la généralité des habitants ne viendrait pas au-devant de leurs libérateurs, eût été dSfiché jacobin. Nos émigrés m'ont proclamé tel, pour avoir douté qu'ils seront à Paris au mois d'octobre, w
Cette dernière phrase fait allusion à une tempête que le terrible rédacteur du Mercure britannique attira sur sa tête, et dont il faut dire quelque chose
Dès le commencement de son séjour en Angleterre, Mallet, nous l'avons déjà dit, avait tâché d'échapper aux tracasseries dont les émigrés se harcelaient mutuellement au grand dommage de leur
considération. Il avait dissipé leurs illusions sur le crédit qu'on supposait à ses conseils personnels auprès du gouvernement anglais. Toutefois, Monsieur ne s'était point rebuté , et avait développé à Mallet, dans une lettre que son étendue nous force de renvoyer à la fin des Mémoires^ ses vues sur la situation de la France, du roi, et sur ce que les circonstances exigeaient du gouvernement anglais, qui , s'il voulait renverser le Directoire , devait commencer par reconnaître les droits de Louis XYIII , et lui donner
des témoignages publics de considération et d'intérêt. Il revenait à l'éternelle idée combattue si souvent par l'homme qu'il avait l'air de consulter. « Ce n'est, déclarait-il, qu'en rentrant dans ses droits par la force des armes, que le roi pourra conserver l'autorité nécessaire pour gouverner un grand peuple, et assurer en mémie temps à tous les Français , le bienfait inestimable d'une bonne et sage constitution propre à faire le bonheur d'une longue suite de générations. Le souverain qui serait rétabli sur son trône par l'effet d'une transaction quelconque, recevant la loi au lieu de la donner, n'aurait et n'acquerrait jamais assez de puissance pour les imposer à des factions mal éteintes. Il faut, disait -il encore, que le gouvernement britannique, calculant noblement ^es plus grands intérêts , remette entre les mains du rot de France une armée que les ennemis de l'humanité en ont arrachée pour troubler l'univers. C'est vers ce grand but que doivent tendre toutes les vues générales et particulières de ceux qui ont les moyens élémentaires suffisants pour y travailler. C'est à en démontrer l'importance , à en prouver la nécessité y
que doivent s'attacher des hommes à qui la nature a donné comme à vous, monsieur , cette éloquence nerveuse qui prête à la justesse des idées une puissance incalculable» Parlez , tonnez y ne craignez pas d'en trop dire à un cabinet qui sait apprécier votre opinion. Il sent le danger qui le menace, il a les yeux ouverts à la vérité, mais il a besoin de secousse pour sortir de sa sphère habituelle et pour s'élever à. la hauteur des circonstances où il se trouve placé. » Ce qu'il y a surtout de remarquable dans cette lettre, c'est qu'elle répondait à une note où Mallet conseillait l'expectative. « On brûle d'agir, et j'ai conseillé l'inaction , je n'aurai pas fait fortune, pensait-il. » Du reste, Mallet se renferma dans ses précédents conseils , et les événements étant redevenus favorables à la fortune des princes, on le laissa tranquille; mais les royalistes emportés, les intrigants qui entretenaient avec soin leurs exagérations, surveillaient d'un œil jaloux et inquisiteur chaque opinion, chaque expression des écrits de Mallet, qui pouvait offrir un sens défavorable à l'ancien régime ou à des modifications constitutionnelles. Quelquesuns de ces Marats à cocarde blanche , comme il les avait une fois appelés, se faisaient une existence aisée des complots et des intrigues dont on leur confiait l'entreprise ; comme des vues politiques plus saines auraient bientôt mis un terme à cette industrie fructueuse, ils criaient plus haut que personne , et persuadaient aux zélés royalistes qu'aucune circonstance ne pourrait déterminer les Bourbons à ployer le genou devant Baal ; ils avaient en haine tout homme assez hardi pour oser élever un doute sur leur droit
exclusif à une influence politique. Pour son repos , Mallet eût mieux fait de ne jamais relever leurs attaques multipliées, mais il perdit patience et adressa à ces énergumènes une leçon qui ne lui fut jamais pardonnée. Voici à quelle occasion :
Dans Tété de 1799, au plus fort des espérances qu^avait excitées la défaite de l'armée française en Italie, les questions de constitution furent débattues dans les cercles d'émigrés avec plus de passion que jamais : on se croyait à la veille de rentrer en France avec le roi. Le roi avait-il autre chose à faire qu à restaurer l'ancien régime purement et simplement ? D'un autre côté, une gazette de Paris avait parlé d'un roi constitutionnel, que l'on se disposait à trouver dans le duc d'Orléans, prêt à accepter des conditions. Vers le même temps, Mallet avait reçu de son ami Portalis, deux lettres remplies de réflexions les plus fortes et les plus justes sur les véritables chances d'un établissement monarchique en France, sur l'esprit et la conduite que devrait déployer le roi. Ces deux lettres, l'une surtout , sont une admirable théorie du régime tout nouveau pour la France, que Louis XVIII, éclairé à la fin par tant de conseil&et par les méditations de l'exil, adopta en partie, et entreprit sincèrement après 1 81 5, de mener à bien pour le bonheur du royaume. Mallet du Pan , prévoyant que le sage auteur ne lui permettrait pas de les livrer à une publicité que lui-même jugeait intempestive *, se hâta d'en faire parvenir des extraits sous les yeux du roi, sans lui nommer l'écrivain. Nous ne
* Il lui demanda Pautorisation de les faire imprimer, mais Portalis s'y refusa.
pensons pas qu'il y ait de Tindiscrétion à reproduire ici celte lettre si honorable pour Fesprit et le caractère de Portalis.