LETTRE DE M. TREVOR A MALLET DU PAN
Tnrin, 12 mars 1794.
« Monsieur,
« De retour d'une petite excursion ea Suisse, j'ai trouvé Texcellente lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire. Je suis pénétré, soit de la grande vérité des principes qui y sont exposés, soit de la justesse de leur développement. Si vous ne m'aviez pas dit les avoir déjà soumis à la considération de notre cabinet, je n'aurais pas tardé de le faire avec un zèle égal à ma conviction. Votre mot : que les armées ne sont ni royalistes^ ni républicaines f niais françaises^ est une réflexion de la plus haute importance et, selon moi, fournit le fil le plus propre pour nous conduire hors de ce labyrinthe funeste où nous sommes égarés, et d'où nous avons le plus grand intérêt dé sortir. Mais c'est la différence de cet intérêt trop calculée par une politique égoïste et bornée qui rend si difficile une réunion homogène de principes et de mesures, et c'est ainsi que dum singuli pugnant, uniifersi wincuntur. Serons-nous plus sages cette campagne ? Je voudrais bien, avec vous, qu'avant de la commencer nous, fussions pénétrés de la nécessité de deux choses : Tune, que nous sussions nous-mêmes ce que nous voulons ; l'autre, que la nation française le sût aussi. Alors une grande partie de la nation sachant à quoi s'en tenir, pourrait se rallier autour d'un u. 6
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point fixe et central. L'Angleterre et l'Espagne ont, à la vëritëy adopte ce principe par leur dernière déclaration, mais une grande difficulté est de faire percer cette information dans Tintérieur de la France. Je crois que le congrès dont vous parlez est absolument nécessaire. J'espère que le moment est venu qu'il pourrait être efficace, et je serai fier et heureux d'y voir l'Angleterre donner le ton de magnanimité, de modération et de justice que les autres puissances seraient nécessairement obligées d'imiter. Je considère comme le plus grand malheur de cette guerre horrible, qu'il n'existe aucune possibilité de faire la paix avec la régence actuelle ; car j'espère que vous ferez entendre au marquis de Lansdowne, qu'en traçant un tableau fidèle des forces excentriques et colossales de la Convention, ce n'était nullement votre intention, comme il paraît vouloir le faire croire, de nous humilier au point de faire une paix de désespoir, pour arriver à ce grand but après lequel tout homme et toute nation devrait soupirer. ' Je crois qu'il faudrait moins tâcher par la force d'abattre le non-goui^ernement sicUxel y que de créer une politique loyale et généreuse, et par une déclaration franche et précise, un gouvernement avec lequel on pourrait traiter, »
Quelques semaines après , la campagne de 1 794 s'ouvrit, et bientôt , malgré des victoires partielles ,
* Lord Lansdowne, dans le discours qu'il prononça à la Chambre des Lords, le 1 7 février 1 793, en proposant de recommander au roi que Sa Majesté voulût bien , sans retard , se déclarer prête à faire la paix à des conditions désintéressées mais acceptables, lut divers passages des Co/isidérations de Mallet pour prouver que de l'avis même des « aristocrates sensés » la force seule ne pouvait venir à bout de la révolution.
toutes les espérances s évanouirent les unes après les autres, détruites par Tindécision, les rivalités des généraux, par les mauvaises dispositions de la Prusse, enfin par l'ascendant et la politique du ministre Thugut , à Vienne , qui poussait l'empereur et ses armées à une funeste retraite.
Mallet, appelé de nouveau à Bruxelles, se disposait à partir, lorsque les lettres de son ami de Pradt le retinrent. Elles lui apprenaient la succession rapide des revers, des fausses mesures, et des bêtises, comme disait Tabbé, qui allaient perdre la campagne et peut-être tous les trônes de l'Europe. Ces lettres, écrites avec toute la vivacité du personnage, ont un intérêt historique; nous en reproduisons les principaux passages.